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31 mars 2021 3 31 /03 /mars /2021 08:57
Bray-sur-Somme. Noël 2012. © Jean-Louis Crimon

Bray-sur-Somme. Noël 2012. © Jean-Louis Crimon

 

Chambre 47, au rez-de-chaussée de la Résidence Louise Marais d'Arc, rue du Chevalier de la Barre, à Bray-sur-Somme, c'est désormais la nouvelle adresse de ma mère. 84 ans en août dernier. La maison de Ribemont a été vendue. Pour payer les mensualités de la Maison de Retraite. C'est souvent comme ça désormais, les enfants et le survivant des deux parents, doivent se résoudre à vendre la maison familiale. Pour payer les mensualités de l'hébergement de fin de vie. Près de vingt-mille euros par an. Avec l'obligation tacite de ne pas vivre trop longtemps pour ne pas épuiser complétement le capital. Immoral, très immoral, au fond, tout ça. Ou plutôt, logique. De cette logique capitaliste implacable. Cent-dix mille euros, la maison de ma mère. Pas de quoi acheter une nationalité belge ou une maison bourgeoise à Néchain.

Quand ils ont fait "bâtir", au milieu des années soixante, il a fallu à mes parents 25 ou 30 ans pour rembourser le prêt du Crédit immobilier. Aujourd'hui, il faudra tout juste 5 ans à la Maison de Retraite pour absorber la totalité du produit de la vente. 

Ma mère ne voit plus qu'en rêve la rue du Pré aux Chevaux qu'elle admirait le matin en ouvrant les volets de sa maison en briques et en parpaings de la Cité nouvelle. Moi, je me demande bien pourquoi, dans cette vie, tout ce qui nous est donné, nous est repris. L'enfance, les belles années, les années bonheur, l'amour, la maison, et à la fin, le fin du fin, la vie. Une vie ne vaut rien, mais rien ne vaut une vie, se persuade encore ma vieille maman, citant un auteur dont elle a oublié le nom. Sartre ou Malraux ? Malraux, je crois.

Vraiment, je me demande pourquoi dans cette vie, tout ce qui nous est donné, nous est repris. Je dis "dans cette vie" mais je sais bien qu'il n'y en a pas d'autre. Qu'il n'y en aura pas d'autre. MdR, chez nous, ça ne pourra jamais se traduire par lol, ça ne veut pas dire Mort de Rire, ça signifie Maison de Retraite. Et ça ne prête pas vraiment à rire.

 

Toute sa vie, ma mère a rêvé d'écrire sa vie. Elle ne l'a pas fait. Elle n'a pas écrit. Nous a souvent dit, petits : c'est à cause de vous, les enfants - nous étions trois -, à cause de tout ce qu'il faut faire, pour vous et pour votre père, la cuisine, le ménage, les lessives, les courses... Le reproche me faisait mal à chaque fois. Mais je n'osais rien dire. C'est sans doute à cause de ça que j'ai voulu écrire. Ecrire pour ma mère les livres qu'elle n'aurait jamais le temps d'écrire. Qu'elle n'écrirait jamais. A cause de moi, à cause de nous, les enfants.

Pour l'encourager, un jour de la fin des années soixante-dix, j'ai fait relier trois cents pages chez un relieur réputé de la ville. Sur le dos en cuir rouge, j'ai fait graver en lettres d'or "Ma vie" et le prénom et le nom de ma mère. Je lui ai offert, à ma mère, pour ses cinquante ans, le livre aux centaines de pages blanches. Dans le déménagement de la maison vendue, le livre aux pages blanches m'est revenu. Ma mère n'avait pas écrit. Juste griffonné quelques lignes au brouillon. A part. L'auteur de mes jours avait renoncé à être auteur... tout court.

 

Plus tard, beaucoup plus tard, des dizaines d'années plus tard, est paru Verlaine avant-centre. Mon premier roman. Je me souviens de la signature, chez Martelle, à Amiens. Rarement vu dans la ville. Plus d'une centaine de personnes faisant la queue et ça débordait dans la rue, sur le trottoir. A un moment, je crus reconnaître la voix de ma mère, surnageant du brouhaha des voix amies de la librairie : C'est moi la mère de l'auteur, c'est moi la mère de l'auteur, répétait en boucle, la voix pour se faufiler parmi les dizaines de lecteurs. Sacré tempérament, la maman. Elle m'avait fait croire qu'elle ne viendrait pas. Mais elle était venue. Arrivée face à la table où je m'efforçais de trouver pour chacun une formule différente, ma mère me dit : Moi aussi, je veux ma dédicace ! et applique-toi ! J'obtempérai.

Acheter le livre, comme les autres, enfin presque comme les autres, le jour de la signature, à la librairie, n'était pas, pour ma mère, le moindre exploit. La lecture allait être aussi un grand moment. En trois heures, ce que j'avais bien mis trois ans à écrire, fut dévoré et le jugement établi.

"C'est pas ce qu'on a vécu ! T'es un menteur !" Ce à quoi je répondis : Non, ma mère, je ne suis pas un menteur, je suis un... écrivain ! Ecrivain ou pas, c'est pas ce qu'on a vécu. Tu inventes bien, mais tu inventes. Moi, si j'écrivais, ce serait pour dire la vérité. Pour bien enfoncer le clou, comme on disait chez nous, elle ajouta : et d'abord, il n'y en a que pour ton père ! J'eus beau argumenter en disant : tu sais, maman, Pagnol, que tu adores, a d'abord écrit La Gloire de mon père, avant de publier Le Château de ma mère. Considère que Verlaine avant-centre, c'est La Gloire de mon père. Tu auras ton Château, promis, ma mère !

Six ou sept mois après la sortie de Verlaine avant-centre, au cours d'un repas dominical, ma mère a remis ça, avec sa manière très directe et très drôle à la fois : Je suis sûre que tu en écris un autre, mais celui-là, tu me le montreras avant que ça paraisse, parce que, moi, je le corrigerai !

 

Je n'ai, bien sûr, pas donné le manuscrit à lire à ma mère. Quand Rue du Pré aux Chevaux  est paru, ma mère l'a lu, et relu, et beaucoup aimé. Le rôle de la mère du roman lui convenait parfaitement. D'autant que, très peu de temps après, le titre du roman est devenu vrai nom de rue du village de mes parents. Maire, en écharpe tricolore, Député de même, Curé en soutane, conseillers municipaux et en tête, fanfare municipale, ont, ce jour-là, vraiment mis en joie la mère de l'auteur et les villageois. Dérisoire et grandiose. C'est au garde-champêtre, avec qui j'avais marqué, pendant plusieurs saisons, un nombre incalculable de buts dans l'équipe de football du village, que je devais pareil honneur. Il avait lu mon roman. L'histoire lui avait plu. Il avait soufflé l'idée au Maire. Le Maire ne m'avait pas lu, mais l'idée lui avait plu. Pour ma mère, l'inauguration, c'était le plus beau des cadeaux. Beaucoup mieux que le Goncourt ou le Prix Nobel de littérature. Au moins, avec une rue au nom de mon roman, dans notre village, elle était éternellement aux premières loges.

La rue, cette Rue du Pré aux Chevaux, avait été judicieusement choisie, à deux pas de la maison familiale. A l'époque, ma mère me téléphonait souvent, le matin, après le premier journal de France Culture dont j'étais, à 7 heures, le présentateur. D'abord, elle me disait : Ce matin, tu as été parfait, j'ai tout compris, pourtant c'est compliqué, l'actualité. Ensuite, vraie raison de son appel, elle déclarait, solennelle : J'ouvre les volets de la cuisine, et je vois le panneau de la Rue du Pré aux Chevaux. Moi, je lui répondais : Tu vois, maman, c'est bien la preuve que la littérature, c'est pas grand chose et pourtant ça peut changer la vie. Je marquais un court silence et j'ajoutais : même si l'auteur est un peu, beaucoup, passionnément, ou pas du tout... menteur.

Elle riait de bon coeur. Et moi aussi. Elle avait compris, je crois, le pourquoi ou le comment de l'écriture. Enfin, le pourquoi ou le comment de mon écriture à moi. Ce qui suffisait à mon bonheur. Et peut-être aussi, un peu, au sien.

Ecrire, ce n'est pas réciter le mot à mot d'une vie, c'est transfigurer ce qu'on a vécu.

 

© Jean-Louis Crimon

 

Première parution : 29 Déc. 2012.

 

 

Verlaine avant-centre. Le Castor Astral. 2001.

Rue du Pré aux Chevaux. Le Castor Astral. 2003.

Oublie pas 36. Le Castor Astral. 2006.

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30 mars 2021 2 30 /03 /mars /2021 08:57
Paris. Mai 2011. Quai de la Tournelle.  © Jean-Louis Crimon

Paris. Mai 2011. Quai de la Tournelle. © Jean-Louis Crimon

 

Quand il vente,

Pas une vente !

 

Quand il pleut,

Un livre ou deux !

 

Ciel gris,

Pas un radis !

 

Ciel bleu,

A la queue leu leu !

 

Quand les passants, flâneurs, chineurs, rêveurs, se font attendre, quand le jour est trop tendre, le dimanche après-midi souvent, quand les fidèles de la Tournelle s'attardent à la Tour d'Argent, ou chez Vincent, quand d'autres s'assoupissent, en famille, à la table du repas dominical, ou choisissent de prendre l'air par la balade au Jardin des Plantes, le bouquiniste, lui, pour passer le temps, s'amuse à "bouts rimés". Même si ça rime à pas grand chose. Même si ça rime à rien. Même si ce ne sera jamais la chanson de Verlaine qui s'en viendrait retutoyer la Seine ...   

Poète, non pas, chanteur, à peine, parleur. Parleur de "mots-paroles" qui font silence, parleur de "mots-musiques", parleur de "mots-bourlingueurs" qui restent à quai, parleur de "mots-fugueurs" qui taillent la route, parleur de fausses certitudes qui, sans doute, finissent dans le doute, parleur de mots simples qui s'habillent en dimanche, parleurs de mots de semaine qui feraient bien la manche, bouquiniste-journaliste qui commente à sa façon l'actualité, le temps qui passe et le temps qu'il fait. Puis chantonne à nouveau sur un air ancien des idées neuves:

 

Qu'il vente ou qu'il pleuve,

Pas de pensées malsaines,

Pas d'idées obscènes

Juste Paris sur Seine,

Pas de mise en scène,

Pas de discours fleuve,

 

Qu'on s'en balance

Qu'on s'en souvienne,

Qu'on s'en tape

Ou qu'on s'en émeuve,

Qu'on fasse la clape

Ou qu'on se retienne,

 

Juste une chanson

A peine ancienne

Chanson à la Seine, 

Façon Verlaine,

Peut-être la mienne

Ou plutôt ... la sienne !

 

 

© Jean-Louis Crimon

 

Première parution : 15 Mai 2011.

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29 mars 2021 1 29 /03 /mars /2021 08:57
Un père et son fils au jardin. 1952. © Juliette Crimon.

Un père et son fils au jardin. 1952. © Juliette Crimon.

 

La photo a plus de soixante ans. L'homme à la bêche, c'est mon père. Le petit môme avec son petit seau, c'est moi. Je dois avoir moins de trois ans. Deux ans et demi, sans doute. Mon père doit avoir la trentaine. Né en 1922, en mai 1922, si la photo date de 1952, il a tout juste... trente ans.

Selon le geste, la façon de tenir le manche de l'outil, je crois que nous plantons des pommes de terre. Chez nous, en Picardie, les pommes de terre, se mettent en terre, quand la terre a cessé d'être trop froide. Ce doit être avril ou début mai. C'est ma mère qui prend la photo. Elle a eu, d'instinct, l'idée de poser un genou en terre pour être au plus près de l'action. Ce qui évite d'écraser les personnages. Comme on le fait quand on prend la photo, debout, l'appareil à hauteur des yeux. Le petit enfant que je suis se trouve soudain grandi. A côté du géant qu'est le père. Le petit enfant devient un personnage important dans l'image. Tout est dans le cadrage. Les petites chaussures blanches et les chaussettes de l'enfant se retrouvent au premier plan, comme la terre et les souliers du père. Manque juste un regard. Mais le profil du visage du père est parfait. La minceur et l'élégance de l'homme, la façon dont les mains du travailleur manuel se saisissent de l'outil, ont la saveur exquise des images en noir et blanc des films d'autrefois. Cette perfection imparfaite du flou des instants que corrigera plus tard la netteté de la mémoire. 

 

En ce dernier jour de l'année, je pense à mon père, au temps où nous plantions des pommes de terre et au temps où on faisait le tour du village, en quête de travaux à faire. Mon père était le meilleur bêcheur à la ronde. Un jardin à faire, on lui faisait signe. Chaque soir de la semaine, il y avait un jardin différent à entretenir. Ne restait que le dimanche, pour notre jardin à nous.

Je relis Verlaine avant-centre. Chapitre 10. Page 117. J'aime beaucoup ce passage :

 

"Mon père pince la corde du cordeau comme une corde de guitare. Il tend l'oreille, écoute le son de la corde. Si l'accord est parfait, la corde bien tendue, on peut tracer la route, puis semer. Mon père laisse glisser les graines entre le pouce et l'index. Il ne faut pas semer trop dru. Mon père le sait. Il dit : qui sème trop dru récolte menu. Ensuite, on dame le sol avec le dos du râteau. Ça dessine de petits traits verticaux tout au long de la ligne semée. C'est beau à regarder comme un tableau de peintre abstrait. Un tableau peint au cordeau et au râteau, à même la terre. Dieu, s'il existe, sûr, c'est un esthète qui apprécie la peinture de mon père. En fait, mon père ne jardine que pour exposer les oeuvres qu'il ne prend pas le temps de peindre sur la toile et qu'il crée à fleur de terre, l'espace d'un dimanche matin, juste avant la messe."

 

Lundi 31 décembre 2012. Dernier jour de l'année. Premier jour de la semaine et dernier jour de l'année. Pas vraiment le coeur à réveillonner. Je pense aux absents. Je pense à mon père. 90 ans en mai dernier, et déjà 11 années sous la terre. Je me suis toujours demandé pourquoi, une fois mort, on ne se souhaite plus les anniversaires. Pas davantage la "Bonne et Heureuse Année". Les vivants, même bons vivants, ne doivent pas oublier les absents. Les associer, le plus souvent, à la vie qui continue, sans eux. C'est important. Pour eux. Pour eux, les absents. Pour les garder vivants. C'est important pour nous. Pour nous, les vivants. Pour ne pas laisser nos coeurs se transformer en coeurs.. morts.

 

© Jean-Louis Crimon

 

Première parution : 31 Déc. 2012.

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28 mars 2021 7 28 /03 /mars /2021 08:57
Paris. RER Saint-Michel. Déc. 2012. © Jean-Louis Crimon / Jehan Rictus par Steinlen.
Paris. RER Saint-Michel. Déc. 2012. © Jean-Louis Crimon / Jehan Rictus par Steinlen.

Paris. RER Saint-Michel. Déc. 2012. © Jean-Louis Crimon / Jehan Rictus par Steinlen.

 

Dans le RER du soir, il est venu s'asseoir. Juste en face de moi. Après avoir arpenté deux fois l'allée du compartiment. Dévisageant, un à un, les visages de chaque passager. Avec sa gueule hirsute d'autrefois. On ne s'est pas parlé. On ne s'est rien dit. Juste un regard qui en dit long. Je sais qui vous êtes. Je ne dirai rien. Le Poète populaire. Randon de votre vrai nom. Gabriel Randon. Connu sous le pseudonyme de Jehan Rictus. Rendons à Rictus ce qui n'est pas Randon. L'Hiver, extrait des Soliloques du pauvre, que par le plus grand des hasards, j'ai dans mon sac. Vous deviez le savoir.

 

J'ouvre et je commence à lire. Esquisse d'un sourire dans le regard de l'homme qui me fait face. Un sourire léger. Le plus beau. Le sourire des yeux.

 

Merd' ! V'là l'hiver et ses dur'tés,

V'là l'moment de n'pus s'mett' à poils :

V'là qu'ceuss' qui tienn't la queue d'la poële

Dans l'Midi vont s'carapater !

 

V'là l'temps ousque jusqu'en Hanovre

Et d'Gibraltar au cap Gris-Nez,

Les Borgeois, l'soir, vont plaind' les Pauvres

Au coin du feu... après dîner !

...

Et qu'on m'tue ou qu'j'aille en prison,

J'm'en fous, j'connais pus d'contraintes :

J'suis l'Homme Modern', qui pousse sa plainte

Et vous savez bien qu'j'ai raison !

 

Trenet aussi avait raison : Longtemps, longtemps, longtemps, après que les poètes ont disparu, leurs chansons courent encore dans les rues... Sous le titre de son recueil "Le Coeur populaire", Rictus avait fait imprimer par Eugène Rey, son Editeur, quelques lignes aux accents de vraie profession de foi littéraire : Poèmes, Doléances, Ballades, Plaintes, Complaintes, Récits, Chants de misère et d'Amour, En Langue Populaire (1900-1913). Cette langue populaire que d'autres après lui feront vivre sous le pseudo du mot argot.

 

Irrésistible envie, ce soir, de tout relire de vous, Monsieur Jehan Rictus. Les Soliloques du Pauvre, Doléances, Cantilènes du malheur, Le Coeur populaire. Sans oublier votre unique roman Fil de fer. Où vous exorcisez déboires cruels et relations tendues avec votre mère.

 

Rencontre vraiment extraordinaire. Croisé Rictus dans le RER. Si ce n'était lui, c'était son frère. Mais Rictus n'a pas eu de frère...

 

 

© Jean-Louis Crimon

 

Première parution : 30 Déc. 2012

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27 mars 2021 6 27 /03 /mars /2021 08:57
Paris. Déc. 2012. © Jean-Louis Crimon

Paris. Déc. 2012. © Jean-Louis Crimon

Un Poche dans la poche. Le titre dépasse. Dépasse de la poche. Poche en cuir d'une veste en cuir. RER. J'hésite. Je cadre. Je flashe. En fait, j'ai flashé sur le titre. Le Gai Savoir. Nietzsche. Friedrich Nietzsche. Lecture lointaine. Année 1972. Licence de Philosophie. Angèle Kremer-Marietti. Prof adorable. Cours fabuleux. La belle Angèle, nous en étions tous amoureux.

Envie de relire Nietzsche. Un désir de lecture, à quoi ça tient ? A peu de choses. Un quai de RER. Un Poche qui dépasse d'une poche.  

Idée de reportage. Idée soudaine. Faire la photo systématique de tous ces livres qui se lisent là où, au départ, on ne vient pas pour lire. Dans les bus, les trains, les avions. Les gares, les aéroports. Les quais. Les portes. Les portes d'embarquement. Tous ces endroits de lecture peu communs. Lieux pourtant communément devenus les endroits où on lit désormais le plus. 

J'aimerais mettre en commun toutes ces lectures personnelles. Privées. Lectures privées dans l'espace public. Lectures privées dans tous ces lieux dits publics. Photos insolites. Inattendues. Volées. Dérobées. Concédées. Acceptées. La lecture "surprise" dans tous ses états. Une photo de livre par jour. Tout au long d'une année. 365 titres de ce qui se lit, aujourd'hui, ici, à Paris. Dans des situations pas toujours très confortables. Métros bondés. Heures de pointe. Matins blêmes ou soirs d'hiver. 

Mais, en fait, d'où vient cette manie de lire dans les Transports en commun ? Qui, la première, ou le premier, osa ? Le journal, passe encore, c'est banal, c'est normal. Mais un livre, un roman. Un vrai livre. 200 pages ou davantage. Dans nos trajets quotidiens. Dans les Transports en commun. Qui peut me dire comment et pourquoi ? Personne. 

Si, moi, je sais pourquoi. C'est la lecture qui nous transporte.

 

© Jean-Louis Crimon

 

Première parution : 18 Déc. 2012.

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26 mars 2021 5 26 /03 /mars /2021 08:57
Paris. Avenue Marceau. 25 Avril 2013. / Nice. Juillet 2016. © Jean-Louis Crimon
Paris. Avenue Marceau. 25 Avril 2013. / Nice. Juillet 2016. © Jean-Louis Crimon

Paris. Avenue Marceau. 25 Avril 2013. / Nice. Juillet 2016. © Jean-Louis Crimon

Reprographe du 57 de l'Avenue Marceau. Deux jeux d'épreuves. Rencontre fortuite. Insolite. Inédite. Crimon tutoie Lévy. Un auteur anonyme ou presque et une star mondiale de la littérature. Du côté de chez Shuang et Un sentiment plus fort que la peur. Deux tapuscrits. Deux livres en devenir. Deux destins qui se croisent. Un instant côte à côte. Des millions d'exemplaires assurément assurés pour l'un. Au mieux, quelques centaines pour l'autre. A quoi ça tient le succès ? La reconnaissance ? 

Comme mon vieil ami Paul Briois, anonyme talentueux boxeur d'avant-guerre, je pourrais dire aujourd'hui : La gloire n'a pas voulu de moi.

 

© Jean-Louis Crimon

 

( Première parution : 25 Avril 2013.)

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25 mars 2021 4 25 /03 /mars /2021 08:57
Paris. Quai de La Tournelle. Avril 2011. © Jean-Louis Crimon

Paris. Quai de La Tournelle. Avril 2011. © Jean-Louis Crimon

Beau moment cet après-midi d'avril. Belle rencontre. Belle conversation. L'homme aimait les livres. L'homme aimait le foot. Football et littérature, pas toujours évident de conjuguer les deux passions. Lui, avait été joueur professionnel. Au Stade Rennais. Dans la conversation, comme autrefois sur le terrain, il a le sens du dribble. Tu te dis que c'est le jour où jamais pour relire Verlaine avant-centre. Ce roman-football rêvé à 9 ans, écrit 40 ans plus tard, et à tout jamais éternel dans l'éternité dérisoire des livres déjà oubliés de leur vivant. Dommage. Simplement dommage. Souvenir incroyablement vivace - début des années 2000 - de cet élève de 5 ème d'un Collège de Creil, dans l'Oise, fasciné devant le "contrôle à une touche de balle", sur le rectangle de gazon, métamorphosé en "virgule" sur le rectangle de la page. 

 

- M'sieur, M'sieur, Contrôle à une touche de balle

 

L'élève tellement fier de cette réinvention de la ponctuation dont il se foutait joyeusement cinq minutes avant. Sa Prof de Français subjuguée devant le miracle. " Vous avez inventé quelque chose, Monsieur. Il faut breveter l'idée ! "

...

"La ponctuation est pour moi la technique utile au jeu d'écrire, comme le jonglage se révèle précieux pour apprendre à contrôler la balle. C'est une respiration dans le match que l'écrivain livre avec les phrases et avec les mots, une manière de temporiser, de maîtriser la partie, avant de relancer, de jouer en profondeur, sans se refuser, si l'opportunité se présente, un superbe changement d'aile. Histoire de dérouter le lecteur.

...

​"Les deux points représentent le but par lequel doit passer la phrase. Bien construite, bien menée, bien appuyée par les arrières et les demis, elle va droit au but, elle atteint son but, elle marque. La virgule, c'est le contrôle à une touche de balle, avant le dribble court, ce dribble irrésistible qui met l'adversaire dans le vent, comme on embarque son lecteur pour mieux le prendre à contre-pied. Le point d'exclamation ponctue une belle action de jeu: c'est le joueur étonné de voir son tir raser de près le poteau et choisir de passer juste à côté du cadre ! Le point d'interrogation, n'est-ce pas le goal qui saute les bras en l'air et qui se demande une fraction de seconde s'il va bloquer ou dévier en corner ? D'une claquette dans le cuir, in extremis, pour l'expédier au-dessus de la transversale ? Ou alors, les deux mains en écran, pour stopper la trajectoire du ballon, l'arrêtant net dans sa course, tout en accompagnant le mouvement ? Les deux mains en écran: deux parenthèses qui effacent la tentative de but.

...

" Les points de suspension, une action dont on ne sait si le ballon va mourir en touche ou en six mètres, phase de jeu mal maîtrisée comme une phrase mal ficelée ou une idée confuse qui reste en suspens, parce que l'on ne sait pas comment conclure. Le point, c'est le rond central, le lieu de l'engagement, là où la rencontre commence, là où l'on revient toujours après un but marqué, pour engager à nouveau, comme dans l'écriture : à chaque point, ça repart. Comme si rien n'était joué. Comme si tout était à refaire. Ça repart et ça va plus loin. Dans le match de l'écrivain avec les mots."

 

Trois extraits de la façon dont un roman revisite l'écriture et la ponctuation. L'art du dribble et autres facéties. Un ballon de foot pour faire vivre les arbres du verger. Les mots et les idées aussi.

 

© Jean-Louis Crimon 

 

Première parution : 10 Juin 2016.

 

Verlaine avant-centre. Le Castor Astral. Janvier 2001. (pages 107, 108 et 109).

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24 mars 2021 3 24 /03 /mars /2021 08:57
Campagne picarde, vers Gorenflos. Hiver 1974/75. © Jean-Louis Crimon

Campagne picarde, vers Gorenflos. Hiver 1974/75. © Jean-Louis Crimon

 

"Moi, j'ai horreur du noir et blanc, je n'aime que la couleur !" Jugement direct. Sans équivoque. Il est l'oeuvre d'un passant qui s'est attardé de longues minutes devant mon étal. Plutôt attiré par le haut de mes boîtes, où pour casser la monotonie des journaux anciens sous cellophane, suspendus sur un fil avec des pinces à linge, j'expose aussi au regard des photos, format 18x24. Belles photographies prises, pour les premières, au début des années 70, quand j'étais étudiant en philosophie, puis dans les années 80 et 90, quand j'étais journaliste, mais, photos réalisées en dehors du strict exercice de mon métier: j'étais journaliste à la radio. D'autres sont plus récentes, comme celles du Grand Palais, prises l'an dernier, au moment de la présentation officielle de la dernière photo connue d'Arthur Rimbaud. Autant d'instants décisifs ou anodins, essentiels ou dérisoires, autant d'instantanés surannés, glanés d'année en année.

 

Le noir et blanc, les Américains, les Hollandais et les Japonais en sont friands. Ils achètent assez facilement, mais négocient âprement le prix. Disons que mes photos sont très "vintage" comme on dit aujourd'hui. Alors, monsieur, pardon de ne pas partager votre point de vue sur la pauvreté du noir et blanc. Une telle affirmation mériterait d'être contredite. Ou débattue. Mise en question. Vous ne supportez pas, monsieur, que l'on vous contredise. Bon, ça ne va pas être facile. Comment faire ? Accepteriez-vous que nous dialoguions en silence. Qui ne dit mot consent. C'est moi qui commence.

Détrompez-vous donc, mon ami, qui n'êtes pas mon ami, le noir et blanc n'est pas manichéen, le noir et blanc n'est pas l'expression d'un monde en noir ou blanc. Selon la formule consacrée, ce n'est pas " tout noir ou tout blanc ". Le noir et blanc, c'est tout sauf "noir ou blanc". Avez-vous jamais goûté, monsieur, la saveur, la douceur, la beauté, du dégradé de gris ? Le dégradé de gris n'est pas dégradant. Au contraire, mon cher monsieur, c'est dans le dégradé de gris que la lumière prend naissance.

Tenez, parmi les photos que j'aime, il y a celle de cet homme qui marche dans la neige sur une route verglacée, il tourne la tête vers les champs et la plaine, comme pour mieux embrasser du regard l'immensité blanche. C'est une photo philosophique. Il y a celle aussi d'Augustin Lherbier, mineur de fond, du bassin minier de Lens, venu faire prendre l'air à ses poumons silicosés  à Ambonnay. Vendanges en Champagne. 1972 ou 1973. "L'Augustin", comme l'appelaient ses camarades, "Ch'est du toubac qu'tu fouais, y'o trop d' feulles dins tin raisin" ! L'patron n'va pas êt' contint !" L'Augustin qui, chaque matin, à la pause du petit-déjeuner champêtre de vendangeurs affamés, allumait sa clope avec la braise d'un sarment de vigne qui se consume. L'Augustin,  "l'Homme sarment", comme je l'avais tendrement surnommé. Ou encore les quatre ou cinq photos de la séquence du laveur de vitres d'Ecosse, qui grimace avec une application non feinte, dans la répétition des gestes pénibles du quotidien. Comme si la grimace donnait toute sa valeur à la qualité du travail accompli. Ou cet enfant qui se métamorphose en danseur de flamenco ou en toréador, alors qu'il joue simplement avec une araignée qui se débat au bout de son fil. Toutes ces photos prises, toutes ces images arrêtées, et jamais développées, pendant des dizaines d'années, je les aime, monsieur. Toutes ces photos muettes pendant 30 ou 40 ans et qui se mettent soudain à parler ardemment, à sourire et à rire, trop joyeuses de sortir d'un trop long silence, j'en suis, pardon pour l'immodestie, assez fier, monsieur. Mon noir et blanc est lumineux, monsieur: la couleur est à l'intérieur.

 

Car enfin, monsieur, sachez-le, ces photos viennent de très loin. Jusqu'à ce jour, elles n'avaient jamais vu le jour. Pendant des années, je me suis contenté de simplement développer moi-même les négatifs, les tirages sur papier étant à l'époque trop onéreux pour ma bourse. Ma bourse d'étudiant ou de professeur débutant à mi-temps. Bien sûr, après, chemin faisant, chemin professionnel, s'entend, j'ai eu, comme tout le monde, davantage d'argent mais beaucoup moins de temps. Les négatifs sont restés dans leurs grands classeurs, à l'abri de la poussière et de la lumière, par feuille de "six fois six vues" et les photos, moi non plus, pour la plupart, je ne les ai jamais vues. Je me dis aujourd'hui que le moment est venu de les révéler enfin à la lumière. Avant qu'il ne soit trop tard. Je dois à mes enfants, à ma fille, à mon fils, à ma femme, à mes amis et à tous ceux que la chose intéresse, ce livre de 300 ou  400 photos, somme fabuleuse d'instants captivants, captés avec tendresse ou ironie parfois, et définitivement placés hors du temps. Hors du temps et de son pouvoir destructeur qui fait que tout passe et tout trépasse, et que tout s'efface. 400 photos pour 40000 négatifs, c'est une vision très humble, convenez-en, monsieur, de la réalité du trésor d'images que je me suis constitué, d'année en année, sans en avoir vraiment conscience. J'ai le sentiment, monsieur, qu'en relisant la parabole des talents, je me sens, un peu, beaucoup, passionnément, coupable, d'avoir si longtemps autant maltraité mon talent de photographe.

 

Je vais vous laisser sur ce dernier scoop, monsieur, je dois vous avouer que je suis sans aucun doute le seul photographe au monde à avoir passé toute sa vie... au stade du négatif !

Un sourire à peine sur le visage de l'homme qui s'en va maugréant contre je ne sais quoi ou contre je ne sais qui, et qui n'en démord pas :

- "De toute façon, je n'aime que la couleur !"

 

 

© Jean-Louis Crimon

 

Première parution : 4 Mai 2011

 

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23 mars 2021 2 23 /03 /mars /2021 09:00
Paris. Quai de La Tournelle. Avril 2011. © Jean-Louis Crimon

Paris. Quai de La Tournelle. Avril 2011. © Jean-Louis Crimon

- On gagne sa vie avec ça !

- Non, mais on la rêve, et ça n'a pas de prix !

Dialogue impromptu juste à l'ouverture de ma petite librairie de plein air. Car il faut le savoir, dans certains milieux, le Bouquiniste s'appelle désormais "Libraire de plein air ". Par opposition, bien sûr, au "Libraire de Librairie en dur ". Mais c'est le "Libraire de plein air " qui a la vie dure. L'averse froide du début de l'après-midi a de quoi décourager. A peine ouvertes, il faudrait refermer les boîtes vertes ? Non, ce n'est pas dans le tempérament de celui qui, sans être forcément intempérant, se moque des intempéries. Plus ou moins bien à l'abri de la pluie, sous les auvents, qui ne protègent pas du vent, le bouquiniste essaie de déchiffrer le ciel. Le grand Bernard, lui, est expert dans l'analyse des rapports complexes entre le vent et la pluie. Jeudi, il m'avait dit: le vent est au nord. Moi, faux ingénu, j'ai répondu: ça veut dire quoi ? Le grand Bernard, sans se démonter, m'a expliqué: ça veut dire qu'il fait froid et ça peut repousser les nuages qui, eux, ne viennent pas du nord. De fait, les nuages ont été un temps repoussés, et quand le vent est tombé, la pluie est arrivée. Moralité, sur le quai ou ailleurs, quand le vent tombe, la pluie, elle aussi, tombe. C'est le moment de mettre les livres à l'abri, le bouquiniste aussi.

On gagne sa vie avec ça ! Au fond, je ne sais pas si la phrase était exclamative ou franchement interrogative. Mais ma réponse n'a laissé aucun doute. Deux fois payante même. Mon interlocutrice a souri. D'un beau sourire. En embrassant du regard l'étal du Bouquiniste, s'emparant soudain des deux tomes de la "Vie de Benvenuto Cellini, écrite par lui-même", -Julliard Littérature, 1965 -, et me gratifie d'un billet de 20 euros - c'était indiqué  18 - en me disant : "Gardez la monnaie, je les cherchais depuis longtemps !"

La pluie s'est arrêtée. Côté Boulevard Saint-Germain, le ciel tourne à l'éclaircie. La recette de ma journée aussi.

 

© Jean-Louis Crimon

 

Première parution : 29 Avril 2011.

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22 mars 2021 1 22 /03 /mars /2021 20:27
Paris. Quai de la Tournelle. 2011. © Jean-Louis Crimon
Paris. Quai de la Tournelle. 2011. © Jean-Louis Crimon

Paris. Quai de la Tournelle. 2011. © Jean-Louis Crimon

 

Le Christ recrucifié, Le miroir égaré, Mon amie Carla, Les coulisses du ciel, Le chemin de la perfection, Quelques adieux, Mémoire d'un paysan, La paresse de Dieu... Il se plante devant mes boîtes, et à haute voix, crie les titres sur lesquels son regard se pose. Ou plutôt les déclame. Incroyable séance. Incroyable séquence. Les passants s'étonnent de la puissance vocale de l'homme. 

On croirait Devos, dit l'un. C'est du Beckett, dit l'autre. Moi, je suis interloqué. Je ne sais comment lui couper le caquet. Je risque: donnez au moins le nom des auteurs... Quelle erreur. Le voilà qu'il enchaîne Nikos Kazantzaki, Françoise Sagan, Stéphane Kiehl, Pierre Boulle, Sainte Thérèse d'Avila, Marie Laberge...

 

Sur le quai, on se croit parfois au théâtre. Carrément sur scène, sans l'avoir vraiment voulu. Des passants de hasard sont des acteurs nés. Mais le public ne fait que passer.

 

© Jean-Louis Crimon

 

Première parution : 9 Juillet 2011

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