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22 mars 2021 1 22 /03 /mars /2021 20:27
Paris. Quai de la Tournelle. 2011. © Jean-Louis Crimon
Paris. Quai de la Tournelle. 2011. © Jean-Louis Crimon

Paris. Quai de la Tournelle. 2011. © Jean-Louis Crimon

 

Le Christ recrucifié, Le miroir égaré, Mon amie Carla, Les coulisses du ciel, Le chemin de la perfection, Quelques adieux, Mémoire d'un paysan, La paresse de Dieu... Il se plante devant mes boîtes, et à haute voix, crie les titres sur lesquels son regard se pose. Ou plutôt les déclame. Incroyable séance. Incroyable séquence. Les passants s'étonnent de la puissance vocale de l'homme. 

On croirait Devos, dit l'un. C'est du Beckett, dit l'autre. Moi, je suis interloqué. Je ne sais comment lui couper le caquet. Je risque: donnez au moins le nom des auteurs... Quelle erreur. Le voilà qu'il enchaîne Nikos Kazantzaki, Françoise Sagan, Stéphane Kiehl, Pierre Boulle, Sainte Thérèse d'Avila, Marie Laberge...

 

Sur le quai, on se croit parfois au théâtre. Carrément sur scène, sans l'avoir vraiment voulu. Des passants de hasard sont des acteurs nés. Mais le public ne fait que passer.

 

© Jean-Louis Crimon

 

Première parution : 9 Juillet 2011

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21 mars 2021 7 21 /03 /mars /2021 08:57
Amiens. Saint-Leu. Place du Don. Tableau de Daniel Grardel. 2016. © DR.

Amiens. Saint-Leu. Place du Don. Tableau de Daniel Grardel. 2016. © DR.

Je me demande bien pourquoi l'ami Grardel a tenu à me représenter entre deux képis en tenue. Scène insolite. A deux pas, sur son scooter, s'échappe le camarade Lacoche, embarquant une énième conquête. M'abandonne sans vergogne à mon destin de menu fretin. Mais qu'ai-je à voir avec les deux blondes ? Celle qui s'installe au volant, ou qui sort de la voiture, et celle de dos, légèrement cambrée qui tutoie un renard ou un loup, - il y a beaucoup de loups et de renards, les soirs d'été, dans le quartier Saint-Leu. Leu, en picard, c'est loup en français. D'ailleurs, Lafleur est tout près. On reconnait sa bonne trogne et son chapeau caractéristique. 

La scène se déroule Place du Don, juste en face des As du Don. Je m'accroche machinalement à mon écharpe mauve, comme si j'étais vraiment en état d'arrestation. Qu'ai-je donc fait pour me retrouver dans cette galère ? Ou bien, est-ce un film que l'on tourne ? Suis-je l'un des acteurs des nuits amiénoises ?

Même s'il fait beau dans le tableau, je repense à mon Je me souviens d'Amiens, publié au Castor Astral en Mai 2017, et à ce souvenir n° 193, page 61 : "Je me souviens du ciel ardoise qui tutoie les toits qu'il toise, les soirs de pluie narquoise, on ne cherche pas noise à la pluie amiénoise." A cet autre aussi de la page 79 : "Je bade, je blues, je suis le roi de la lose, de ma vie, ma mort n'est pas jalouse."

 

Curieuse séquence d'un bien étrange tableau, - de plus d'un mètre de long -, m'a assuré Grardel, et dont la photo, offerte par lui, ne révèle que la scène centrale.

Ma pomme, au centre de la toile. Génial ! Grandiose ! Surtout pour ceux qui ne peuvent pas... me voir en peinture

 

 

© Jean-Louis Crimon

 

Première parution : 11 Mai 2018.

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20 mars 2021 6 20 /03 /mars /2021 08:57
Amiens. Mai 1979. © DR.
Amiens. Mai 1979. © DR.

Amiens. Mai 1979. © DR.

L'après-midi avait été assez banale. Dès l'ouverture des boîtes, mon voisin m'avait amusé comme à chaque fois, avec sa rituelle ritournelle sur le temps : Ah, le printemps, c'est tout de même plus agréable que l'hiver ! A quoi, inexorablement, je réponds : Julien, tu le sais bien, moi, j'aime toutes les saisons !

Mon voisin de rétorquer : L'hiver dernier, ça a été trop dur, vraiment trop froid, l'an prochain, j'préviens la Mairie, j'prends des vacances et je pars au soleil !

 

Vers 16 heures, une belle Italienne lui a marchandé jusqu'à réduire en cendres sa maigre marge un petit bouquin au titre sobre Herculanum, d'Amedeo Maturi. Réduire en cendres la marge de la vente d'Herculanum, c'est cocasse et cruel. Pour arriver à ses fins, la belle Italienne a trouvé un argument incroyable : "Si je n'étais pas passée ici aujourd'hui, vous ne l'auriez jamais vendu ce livre ! Avec ce Gide "Retour d'URSS", 30 euros, c'est beaucoup trop !"

Erreur fatale de Julien, il accepte trop vite de négocier. Je le lui ai déjà dit.  On casse le prix, seulement à la fin. Si le client renonce. Ou fait mine de renoncer. A la toute fin. Mais jamais d'emblée.

 

- Je peux vous faire un prix, madame, 25 euros ...

- Vous n'y pensez pas, ça ne les vaut pas ...

- 20 euros, mais je ne gagne rien !

- 15 euros, pas davantage !

- Va pour 15 euros ...

 

La belle Italienne, très fière d'elle, emporte, bien serrés contre sa poitrine, son Gide et son Herculanum. Assez fière d'elle et de son coup. Julien se dit qu'il a tout de même gagné 15 euros. Ce qui n'est pas faux. Ces deux livres, on les lui avait donnés.

 

Plus tard, à Julien de me chambrer. Pour une séquence inédite de la vie du quai. C'est d'abord Jacky, le musicien de France Gall et de Gainsbourg, Jacky, l'inventeur du thème du Requiem pour un con. A ce qu'il m'a raconté, le grand Serge a juste oublié de partager la signature avec lui. La signature et les droits d'auteur. Le Jacky, inégalable charmeur, accompagne jusqu'à mes boîtes une dame qui tient à la main un ouvrage dont je connais bien la couverture. Titre : Renaud raconté par sa tribu. Livre coécrit avec Thierry, le frère aîné de Renaud, Thierry Séchan, et publié par l'Archipel en septembre 2006.

 

- Monsieur, c'est un livre que ma fille a acheté, il y a 5 ans !

- Madame, vous voulez une dédicace, bien volontiers, je vais vous la faire ...

- Non, non, dit-elle en souriant, je ne veux pas de dédicace ! Ma fille a 36 ans maintenant, elle est mariée, elle a des enfants et ...

- Elle peut toujours aimer Renaud... Il n'est pas jaloux !

- Non, elle déménage et elle m'a demandé de lui vendre les livres qui ne l'intéressent plus !

- Vous voulez que j'achète ce "Renaud raconté par sa tribu" ?

- Oui, je veux le vendre !

- Mais, Madame, pas à moi, je vous l'ai dit, j'en suis l'auteur ! Enfin le "coauteur" ! C'est moi, madame, qui l'ai écrit ce livre, avec Thierry Séchan, le frère aîné de Renaud. Thierry Séchan, oui, le frère aîné du chanteur !

- J'en veux 5 euros !

- Madame, neuf, il en valait 18 ! Le livre a bientôt six ans ...

- Justement, vous allez le revendre plus cher, vous !

- Madame, je n'ai gagné que 7 euros, pour l'instant ...

- 4 euros !

- C'est encore trop ! C'est plus de 50 % de ma recette de l'après-midi !

- 3 euros, c'est mon dernier prix !

- 2 cinquante, madame !

- Va pour 2 euros cinquante !

 

Au fond de ma poche, j'ai trouvé sans mal une pièce de 2 euros et une pièce de 50 centimes. Je n'avais que deux pièces dans ma poche. Je les ai mises dans la paume de la main de la dame qui m'a tendu le livre. C'est exactement comme ça que les choses se sont passées. Comme ça que je me suis racheté moi-même. Jusqu'à aujourd'hui, ça ne m'était jamais arrivé. Incroyable sensation. Se racheter soi-même...

 

Les courtiers, les colporteurs, les vieilles dames qui, le dimanche,  veulent se faire un peu d'argent de poche, toutes ces personnes qui déambulent avec des sacs ou des caddies de livres, ne paient, elles, ni taxes, ni impôts. Elles ne se déclarent pas comme auto-entrepreneurs. Elles se baladent simplement sur le quai, le dimanche après-midi, et proposent, aux bouquinistes, des ouvrages, la plupart du temps, sans intérêt.

 

Julien, témoin très amusé de la scène, et du dialogue avec la dame, m'a dit : tu vois, tu trouves que je ne vends pas assez cher, mais moi, au moins, je vends ! Toi, tu achètes ! Le comble : tu t'achètes toi-même ! C'est surréaliste !

 

Il n'a pas tort, Julien. Il n'a pas tort, mon voisin de quai. Se racheter soi-même, c'est limite absurde. Mais, symboliquement, ça n'est pas pour me déplaire. Il y a quelque chose de beau et même d'héroïque à se racheter soi-même.  La vie sur le quai, ce n'est pas ce qu'en croient parfois les passants. Ce métier de bouquiniste, perçu comme "très romantique" par la majorité des promeneurs ou des touristes, avoue, certains jours, des côtés quelque peu attristants. Signe des temps. Signe inquiétant. Pas forcément. Signe que le quai est vivant. Toujours vivant.

 

© Jean-Louis Crimon

 

Première parution : 25 Mars 2012.

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19 mars 2021 5 19 /03 /mars /2021 08:57
Paris. Quai de la Tournelle. 2011/2012. © DR.

Paris. Quai de la Tournelle. 2011/2012. © DR.

- 325 000 francs !

La voix est tonitruante. Tout le quai doit l'entendre.

- C'est pas le prix, voyons, monsieur, c'est le titre.

- Ah bon, mais ça ferait combien en euros ?

 

Je ne sais si l'homme est sérieux ou s'il plaisante. S'il est fou, vraiment fou, ou si c'est un grand humoriste. S'il débarque d'un continent lointain, d'une galaxie non répertoriée. Il maintient son idée comme on le ferait d'une idée fixe: en euros, ça fait combien ?

 

- Monsieur, on ne traduit pas en euros un roman de Roger Vailland.

- A coeur vaillant, rien d'impossible !

- C'est du Devos !

- Oui, mais en euros, s'il vous plaît, ça fait combien ? Vous savez, j'ai les moyens !

- J'en sais trop rien, monsieur, divisez 325 000 francs par 7 et ce sera un peu plus !

 

L'homme se détend un peu. Il  sourit.  Il dit: alors ?

- J'arrondis: 46.500 euros. Par 7, ça doit tourner autour de 49.000 euros...

- Vous acceptez les chèques ?

- Mais monsieur, vous n'êtes pas sérieux !

- Puisque je vous dis que j'ai les moyens !

 

L'homme sort son chéquier. Il me lance : je peux avoir un paquet cadeau, c'est pour offrir ! Je m'exécute. Avec en prime, pour habiller le papier doré, un ruban rouge torsadé au ciseau façon librairie chic. Grandiose. L'homme me tend son chèque et une pièce d'identité que j'ose à peine regarder. A ce niveau-là, on fait confiance. Je viens de vendre le Poche le plus cher de ma courte carrière. 49.000 euros un Poche qui, d'occasion, en vaut à peine 3 !

 

Si Roger Vailland savait ça. Il y a vraiment de grands fous par les temps qui courent et par les quais. Et de plus fous encore pour imaginer de pareilles histoires !

Tout est faux, bien sûr ! Vous êtes déçu ? Vous m'aviez cru ? Pardon, c'est trop drôle ! Notez, si vous voulez que l'histoire soit vraie... le Poche est toujours à vendre.

 

J'vous l'mets de côté ?

 

 

© Jean-Louis Crimon

 

Première parution : 15 Juin 2011.

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18 mars 2021 4 18 /03 /mars /2021 08:57
Paris. Quai de la Tournelle, 41. Année 2011. © Jean-Louis Crimon

Paris. Quai de la Tournelle, 41. Année 2011. © Jean-Louis Crimon

 

Elles sont arrivées sans crier gare. Se sont scotchées devant mes vieux journaux. Mes vieux journaux étendus avec des pinces à linge sur un fil, dans le haut de mes boîtes, sous les auvents. Un  fil à linge où sèche la presse du temps passé. Pélerin des années 30, Journal du Dimanche de l'année 1863, exemplaires du Voleur des années 80. 1880. Elles semblaient fascinées. Je les ai laissées de longues minutes savourer leur passion. Puis, n'y pouvant plus, j'ai risqué une question: pourquoi cet intérêt manifeste ? La première a dit: je suis étudiante à la Sorbonne. En Lettres Médias Com'. J'aimerais un jour être journaliste. Voir, en vrai, ces vieux journaux, dont on nous parle en cours, c'est fascinant.

La seconde a ajouté: moi, non, je n'envisage pas ce métier. Je veux être kiné, mais j'adore l'odeur et la texture du vieux papier. Elle fait mine de respirer l'odeur avec le nez. Touche un livre imaginaire avec le bout des doigts. Puis ajoute: Chez mes parents, quand j'ouvrais un livre ancien, c'était d'abord pour le sentir, le respirer, avant de le lire.

 

Filles merveilleuses, toutes deux originaires de Charleville. La ville de Jean-Arthur. Forcément, on a parlé de Rimbaud. De sa maison. Sa maison devenue Musée. De sa tombe, au cimetière. De ce célèbre "On n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans" et de ce poème où Arthur raille les notaires ou les banquiers. C'était drôle. Les deux amies riaient à gorge déployée. Puis vint l'aveu. En forme d'incroyable regret. Nous, au Collège ou au Lycée, ce n'est pas Rimbaud que les profs nous faisaient étudier, c'est Baudelaire.

" Les Fleurs du Mal ", c'est vrai, ce n'est pas mal non plus, mais passer à côté de la maison de la famille Rimbe et d'une balade dans cette Charleville où ont dû déambuler, certains soirs de désespoir, Jean-Arthur et sa gloire future, c'est dommage. C'est à pied que parfois se redécouvre la littérature.

Mettre ses pas dans les pas de celui qui un jour a écrit " La Lettre du Voyant ", moi, je ne m'en priverai pas.

 

 

© Jean-Louis Crimon

 

Première parution : 3 Juillet 2011.

 

Esther04/07/2011 19:19


Merci à vous d'avoir partagé ce moment avec nous .. Après avoir cherché dans mes affaires, j'ai retrouvé le poème dans lequel il parle des "gros bureaux bouffis", il s'agit du poème "à la musique..." , mon préféré je crois.. J'ai également après avoir fouillé dans mes pensées, retrouvé la citation sur Charleville, en réalité il s'agit d'un extrait d'une lettre qu'il avait adressé à
Georges Izambard : "Vous êtes heureux, vous, de ne plus habiter Charleville ! Ma ville natale est supérieurement idiote entre les petites villes de province. Sur cela, voyez-vous, je n'ai plus d'illusions."
Le poème tout comme l'extrait de la lettre, malgré les années passées sont plus que jamais encore d'actualité malheureusement ..

Encore merci pour cette belle rencontre et pour cet article ..

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17 mars 2021 3 17 /03 /mars /2021 08:57
Paris. Août 2012. © Jean-Louis Crimon

Paris. Août 2012. © Jean-Louis Crimon

La plupart du temps, il ne se passe rien. Rien d'extraordinaire. Rien d'exceptionnel. La scène est banale. Incroyablement banale. Un homme se roule une cigarette. Il est assis sur son scooter. Le scooter, garé près d'un mur. Entre une fenêtre et une spirale rose. Des barreaux en fer forgé obstruent la fenêtre. Normal: c'est la fenêtre d'une chambre d'Hôtel. C'est écrit juste au-dessus.

Une spirale rose peinte sur le mur. Spirale nietzschéenne ou escargot en partance. Ce n'est rien. Vraiment rien. Ce n'est pas grand chose. Pas un passant que la scène n'arrête ou n'étonne.

Ce genre de séquence me fascine. Juxtaposition de signes anodins. Là est le vrai quotidien. Là se trouve la beauté simple du quotidien. Agencement imprévisible de signes anodins. Image vraiment extra-ordinaire. Composition de hasard.

Ce qui ne tient pas du hasard, c'est le regard. Le choix du regard. Là est la photo. Là est le photographe.

 

© Jean-Louis Crimon

 

Première parution : 6 Août 2012.

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16 mars 2021 2 16 /03 /mars /2021 08:57
Paris. Août 2012. © Jean-Louis Crimon

Paris. Août 2012. © Jean-Louis Crimon

Le quai, un soir. Dégradé de gris sur Paris. Gris de mistigri. Soudain surgit cette gerbe de couleurs. Une 2 CV Paris Authentic remonte vers Saint-Michel. Une jeune femme, sac Shop Online, marche vers La Tournelle. Pas d'hésitation. Pas de tergiversation. Il me faut cette photo. Juste une question d'angle. De cadrage. D'instant. D'instant décisif. Pas le temps de fignoler. La vitesse de la bagnole ne permet pas qu'on fignole. La marche déterminée de la jeune femme non plus. Faut jouer gagnant. Faut jouer placé.

La photo, c'est le sens du placement. Simplement. Dans l'axe.

Pas forcément chez... AXA.

 

© Jean-Louis Crimon

 

Première parution : 5 Août 2012.

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15 mars 2021 1 15 /03 /mars /2021 08:57
Paris. Plateau Beaubourg. Février 2011. © Jean-Louis Crimon

Paris. Plateau Beaubourg. Février 2011. © Jean-Louis Crimon

 

Le hasard. Le hasard encore. Le hasard toujours. Le bol. La chance. Le bol d'être là. Au bon moment. Bol d'être là pour la bulle. Plateau Beaubourg. Février. Un homme se fait des ronds en faisant des bulles. Se fait des euros en faisant des heureux. Deux enfants s'arrêtent et s'attardent. Sous le regard complice des parents. Clin d'oeil. Des bulles de l'enfance, ne jamais faire le deuil. Curieux culte. Exulte la joie de l'adulte. Miracle païen du quotidien. Tout se fige. La place, les gens, les passantes, les passants.

Retour en enfance. Destin de bulle. Bulle et son muet conciliabule. Du destin de bulle de savon, rien ne savons. Souvent bulle ne vit guère sa vie de bulle. A peine née, elle explose et s'efface. Très vite, une autre la remplace. Une autre qui veut vivre à sa place. Une seule veut vivre davantage. Davantage que cette unique magique seconde. Fière de voir tout ce beau monde. Eternité de l'instant. Les deux enfants semblent fascinés. Tout s'arrête. Même le sourire se fige. A la bulle, le silence fait la pige.

 

Deux visages, ravis, pris, surpris, dans une bulle. Une bulle heureuse d'être en vie. Une vie de rêve. D'autant qu'on la sent si brève. Sourire aussi du faiseur de rêve. Toujours, c'est l'enfance que l'adulte ravive. Comme pour mieux... coincer la bulle.

 

© Jean-Louis Crimon

 

( Première parution : 31 Juillet 2012.)

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14 mars 2021 7 14 /03 /mars /2021 08:57
 Paris. La mise en bière. Juillet 2011. © Antoine Marette

Paris. La mise en bière. Juillet 2011. © Antoine Marette

 

Il y a des jours sans vie où le bouquiniste traîne un abyssal ennui. Les rares passants des après-midi de ciel gris et d'averses jettent à peine un regard à l'homme qui vend des livres en plein air. Comme s'il n'existait pas. Comme s'il n'était qu'une gargouille de pierre descendue prendre la pose sur le parapet. Histoire de voir la Seine d'un peu plus près. Ces journées grises, même le grand fleuve charrie une mélancolie liquide où l'on peine à noyer cet incroyable chagrin. Face à tous ces livres endormis et à tous ces auteurs morts, le bouquiniste rêve à sa fin prochaine et à son épitaphe future. Trois ou quatre mots. Pas davantage. Tout ça pour ça, lui irait très bien. Oui, simplement ça. Tout ça, toute cette vie, tout ce parcours de détours et de chemins de traverse, tout ce temps passé, à bosser, à rêver, à gamberger, à inventer, toute cette vie, toute cette énergie, tout cet enthousiasme et tout ce désespoir... pour finir, un beau soir, en allongé pour toujours. En gisant, même pas de cathédrale. Statue sans statut. Toute cette vie minuscule et dérisoire, avec ses trois ou quatre pas de géant, pour rien, ou presque. Oui, vraiment, désespérant. Déprimant. Quatre mots pour point final. Tout ça pour ça.

 

Sans aucun doute. Mais le plus tard possible.

 

© Jean-Louis Crimon

 

( Première parution : 20 Juillet 2011.)

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13 mars 2021 6 13 /03 /mars /2021 08:57
Amiens. Léo Ferré. Juin 1979. Première interview. © DR.

Amiens. Léo Ferré. Juin 1979. Première interview. © DR.

 

Vous n'allez pas me croire, mais la nuit dernière, j'ai rêvé de Ponge. Oui, de Ponge. Francis Ponge. Parfaitement. L'auteur du Parti pris des Choses. L'auteur de La Seine. L'auteur du Carnet de Bois de Pins. L'auteur aussi de Proèmes. C'est une chose qui m'arrive assez souvent de rêver des absents. Des partis. Des en allés. Des disparus. Il y a trois ou quatre mois, j'ai rêvé de Ferré. De Léo. De Léo Ferré. C'était curieux. Il me parlait comme de son vivant. Je l'ai bien connu de son vivant. Phrase absurde. Comment pourrais-je l'avoir connu autrement que de son vivant ? Comment nous serions-nous croisés autrement que de son vivant ? Donc, il me disait "Petit, tu vois..." Il m'appelait toujours "Petit", même si, en fait, on devait avoir à peu près la même taille. Dans mon rêve, il semblait plus jeune, il n'avait pas la soixantaine comme quand je le rencontrai pour la première fois. Aujourd'hui, d'ailleurs, j'ai l'âge qu'il devait avoir au moment de notre première rencontre. Dans mon rêve, Léo me disait : Tu sais, petit, j'ai appris que tu étais devenu bouquiniste, tiens j'ai préparé ça pour toi, ce sont de vieux livres que j'ai lu et relu, ils viennent d'ailleurs presque tous des quais, j'aimais m'y promener dans mes premières années parisiennes, allez, prends-les, ils sont pour toi, tu les vendras en pensant à moi. C'était vraiment étrange comme situation. On était là, tous les deux, dans un petit appartement mansardé. On parlait comme on parle sous les toits. On buvait du café. Léo fumait. Je me disais que ce n'était pas possible. Dans mes rêves, souvent, je suis capable de m'extraire de la scène, et de dire au rêve qu'il est absurde. Que ça n'a pas de sens. Que ce n'est pas possible.

Le lendemain de la nuit du rêve de Léo Ferré, il y avait, devant ma porte, une pile de vieux bouquins qui n'y étaient pas la veille. Mon nom et mon prénom griffonnés à la hâte sur un bout de papier glissé sous la ficelle qui tenait l'ensemble. La concierge de l'immeuble, sans doute. A moins que...

 

© Jean-Louis Crimon

 

( Première parution : 3 Déc. 2012.)

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