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9 septembre 2019 1 09 /09 /septembre /2019 06:30
Florence Altemani. Les Hortillonnages. L'hortillon des mots. © Jean-Louis Crimon / Les Soleils Bleus Editions. Sept. 2019.
Florence Altemani. Les Hortillonnages. L'hortillon des mots. © Jean-Louis Crimon / Les Soleils Bleus Editions. Sept. 2019.

Florence Altemani. Les Hortillonnages. L'hortillon des mots. © Jean-Louis Crimon / Les Soleils Bleus Editions. Sept. 2019.

Chapitre  9 

 

Au premier abord, le titre de ce roman policier n’est pas très attractif. Pas très attirant. Pas très vendeur. Dans les hortillonnages n’est pas un titre de polar. Pas un bon titre. Pas un titre incitatif. Tout juste une indication de direction. Une indication du lieu où va se dérouler l’action. Une indication du cadre géographique de l’histoire que l’auteur va nous proposer. Preuve de la faiblesse du titre, un bandeau rouge, en bas de la couverture, précise Canardage à Amiens. Un titre qui a besoin d’un sous-titre aussi appuyé apporte la preuve de sa faiblesse. Son manque de force. Son manque de force de persuasion. Le bandeau rouge appelé à la rescousse d’un titre trop fade. Canardage, au propre ou au figuré, n’est pas du meilleur goût pour inciter le lecteur ou la lectrice. Dommage car, au-delà de ce canardage annoncé, où l’on suppose que les canards ne seront pas les seules victimes, le roman est plutôt bien réussi. C’est aussi un roman qui a le talent de dépasser largement le cadre du roman policier. 


La qualité de l’écriture, la pertinence des thèmes abordés, pour ne pas dire l’actualité des questions de société, le sens de l’intrigue, les pistes et les fausses pistes, la belle histoire d’amour entre deux femmes, la spontanéité des dialogues, l’humour, les personnages si bien campés, tout, dans ce petit roman de poche, tient de la vraie littérature. Nous sommes en présence d’un vrai travail d’écriture, et d’un véritable écrivain. Une écriture vraie qui révèle une parfaite connaissance des lieux de l’intrigue et, de fait, de l’enquête. Que ce soit l’étang de Clermont, lieu du dénouement, le chemin de halage, le pont sous lequel on passe lorsqu’on quitte l’étang Saint-Pierre, pour aller vers Rivery, que ce soit le quai Bélu, le pont Baraban, le quartier Saint-Leu, ou encore la remontée de la place de la gare jusqu’à la place Gambetta, tout est « vrai ». Vrai de vrai. Pourtant, c’est dans la fiction que Florence Altemani nous embarque.

Selon son éditeur, lectrice, très jeune, du Club des Cinq et de Fantômette, Florence Altemani approfondira sa passion pour le monde des énigmes avec Sherlock Holmes et Arsène Lupin. Au cinéma, ses modèles, ses héros, se nomment Jean Marais et JeanPaul Belmondo, et à la télévision, Nestor Burma, alias Guy Marchand. Détail amusant : Florence Altemani se mettra même au saxo, pour mieux coller à l’interprète du détective jazzman. Il y a cinq ans, en mai 2014, elle publie son premier roman policier, Dans les hortillonnages, inspiré, souligne-t-elle, par ses études de droit, de victimologie et d’histoire. 
Le résumé de la quatrième de couverture place le lecteur et la lectrice devant une série d’évènements, apparemment sans aucun lien, quoique… 
« Après la disparition suspecte d’une apprentie sapeur-pompier, les canards du lac Saint-Pierre meurent subitement. Lorsque le corps d’un éminent ornithologue est repêché dans les hortillonnages, les deux acolytes en sont convaincus : un lien existe entre ces différents éléments qui agitent la capitale picarde. »
Arrêt page 19 : «  La renommée de la ville d’Amiens tenait en partie à sa cathédrale, classée par l’Unesco au patrimoine mondial de l’Humanité, et aux anciens quartiers rénovés qui reposaient à ses pieds, notamment le quartier Saint-Leu, mais aussi à ses jardins entourés d’eau, les hortillonnages. Il s’agissait d’un véritable domaine semi-aquatique qui s’était constitué depuis l’Antiquité romaine dont il avait gardé l’origine de son nom, puisque hortus, en latin, signifiait jardin. »
Carton rouge ici, si l’on accepte la métaphore sportive. En effet, Florence Altemani prend pour argent comptant et pour vérité première une fausse information véhiculée par les prospectus et autres dépliants en quadrichromie du très officiel office de tourisme des années quatre-vingt et quatre-vingt dix.
En effet, à propos des hortillonnages, l’agence Grand-Nørd, qui signe l’un de ces dépliants, affirme sans complexe : « les Romains donnèrent le nom de “ hortus ” (jardins) à ces terres. Ils furent les premiers à drainer les marécages puis à y entretenir des cultures maraîchères pour nourrir leurs troupes. » Affirmation gratuite, et qu’aucun document n’a jamais attesté, aucun témoignage, pas même Jules César, dans ses Commentaires sur la Guerre des Gaules, Jules César présent à Samarobriva, au cours de l’hiver 54-53 avant J.-C. Il faut cependant mettre au crédit des rédacteurs du dépliant d’en finir avec une autre légende. « On raconte, à tort, que la cathédrale aurait été érigée sur un champ d’artichauts donné par deux pieux hortillons. » On raconte, à tort… Pour la première fois, la chose est dite et écrite.


Florence Altemani, orfèvre en enquête policière, oublie ici les trois étapes clés d’une information incontestable : recouper, vérifier, sourcer. Recouper et pas recopier. En fait, la romancière policière, comme beaucoup de ceux qui ont écrit sur les hortillonnages, se contente de prendre pour argent comptant et comme vérités bien établies, sans les vérifier et surtout sans les sourcer, sans indiquer la source, les informations publiées par d’autres. Elle fait donc remonter à l’Antiquité romaine – dans des termes identiques au dépliant de l’agence GrandNørd – la naissance des hortillonnages. Sous le fallacieux prétexte que le mot « hortillonnages » vient du bas-latin hortus qui signifie « jardin ». Elle élabore même un raisonnement à rebours, l’origine latine du mot fondant l’origine latine du lieu. Puisque le nom est romain, le lieu, aussi, est romain. 
Raisonnement faux qui n’a que l’apparence du vrai. Même si, hortellus signifiant « petit jardin », le mot latin donne logiquement naissance au mot français « hortillonnages ».
 
Les mots de la langue voyagent dans le temps et traversent les siècles, mais pour autant, que hortus et hortellus nous viennent du latin n’impliquent pas que les hortillonnages soient nés au temps des Romains. Aujourd’hui, les chercheurs s’accordent plutôt pour une datation médiévale. La tourbe, l’extraction de la tourbe, à l’aide du célèbre louchet inventé par Éloi Morel, se révélant être un moment important de l’évolution de la géographie des hortillonnages modernes. 
Il faut, une fois pour toutes, renoncer à cette idée séduisante, mais fausse, d’hortillonnages datant du temps des Romains. Cette légende ne repose sur aucune réalité tangible. C’est une erreur, une fausse information, que malheureusment nombre d’auteurs sans scrupules colportent de siècle en siècle, par paresse intellectuelle, par faiblesse de caractère, par manque de rigueur ou de courage, et surtout par le fait peu glorieux de se copier et de se recopier les uns les autres, sans qu’il soit possible, à ce jour, de savoir précisément qui, le premier, a commis la première erreur, et qui, le premier, a formulé pareille absurdité. 
Une telle hérésie risquerait un beau jour de faire écrire au chroniqueur des années 2050 : « D’ailleurs, dans ses Commentaires sur la Guerre des Gaules, Jules César raconte comment, après son arrivée chez les Ambiens, au cours de l’hiver 54-53, il s’en va, avec ses légionnaires, faire son marché dans les réserves des hortillonnages, pour nourrir ses milliers d’hommes, en bivouac à Samarobriva. Ordre donné à son lieutenant Crassus d’en faire de même quand il part, lui, Jules César, en personne, mater la révolte des Belges, appelés alors les Nerviens. »
Cela dit, cette version – à condition de jouer la partition avec humour – pourrait faire le sujet d’une BD extraordinaire, à dessiner, à dialoguer et à mettre en scène. Hortus et Hortellus sont en bateau, en bateau à cornet, hortus tombe à l’eau… qui est-ce qui rame jusqu’au Pré Porus ? Juste à trouver le dessinateur et le scénariste capables de relever le défi.


Retour au roman policier de Florence Altemani où, en dépit de cette erreur historique sur la naissance des hortillonnages, on prend un réel plaisir à retrouver, au gré des pages de la fiction, au gré des lieux évoqués, des rieux qui gardent dans la fiction leur nom de la vie réelle. Mis à part le pâté de canard en sauce, page 22, la plupart des notations sont du meilleur goût, assez justes et parfois poétiques. Page  30, par exemple, cette observation : « et on donnait le nom de fossé aux petites allées secondaires à vocation purement privée, inaccessibles au public. »
Les identités des rieux sont fidèles aux noms de la vie réelle. Les noms des rieux sont aussi très fidèles au réel. Ils déclinent leur véritable identité : page 29 : rieu du Peuple et rieu de l’Abreuvoir page 30 : rieu du Grand Fossé page 31 : rieu du Montplaisir page 32 : rieu de la Cauchiette.


Bien sûr, il serait dommage de ne lire le roman, polar ou pas, que pour y retrouver traces de la ville et de la vie réelles. Florence Altemani réussit l’exploit de nous maintenir en haleine pendant trois bonnes heures. Avec deux morts et une suicidée, sans oublier des dizaines de canards morts, eux, de mort naturelle.

 

 

© Jean-Louis Crimon / Les Soleils Bleus Editions. Sept. 2019.

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8 septembre 2019 7 08 /09 /septembre /2019 06:09
Pierre Garnier. © Jean-Louis Crimon / Les Soleils Bleus Editions. Sept. 2019.
Pierre Garnier. © Jean-Louis Crimon / Les Soleils Bleus Editions. Sept. 2019.

Pierre Garnier. © Jean-Louis Crimon / Les Soleils Bleus Editions. Sept. 2019.

Chapitre  8

 

Dans son long poème en vers libres simplement intitulé La Somme, Pierre Garnier fixe des instants étincelants, douces fulgurances au goût d’enfance, belles étincelles de temps éclaté, parcelles d’éternité, avec cette écriture où celui que l’on a appelé le poète spatialiste illumine de sa palette aquarelle le temps qui se balance comme une branche de saule au bord d’une eau douce. 


Extraits choisis :

 

« (...) là-bas, là-haut, dressée,

la toute jeune cathédrale

tout alors devient apesant,

l’hortillon, sa barque, ses légumes

naviguent dans le temps.

Dans l’éternel.

reflets des laitues, échos des sarcelles,

Il n’y a que la transparence

– même Lafleur ne parle que dans la transparence des siècles au loin,

il y a si longtemps, quai Bélu, chez Monsieur et Madame Pache,

un jeu de cabotans, une scène, une barque à cornet

– le drame se passe sur l’eau


(…) des rieux des étangs plats sans la moindre trace de cascade

l’humus lui-même flotte comme une feuille de nymphéa

l’hortillon pousse sa barque en enfonçant une perche,

ne déséquilibre rien

plus tard l’hortillon enfonce sa bêche : sa terre avance


il fait avancer son jardin d’heure en heure, de jour en jour

– on le voit même naviguer de saison en saison


les jardins transparents naviguent

(…) quand on embarque on pose le pied sur le bord,

             la barque s’enfonce                                                          et se redresse


cette région exige un géographe,

on avance dans ce réseau comme Christophe Colomb traverse l’Atlantique ! »


Pierre Garnier ne croit pas si bien dire. Sa remarque ferait sourire Bruno Bréart, qui, plus tard, a redécouvert, lui, sur des manuscrits médiévaux, la première apparition du mot (h)ortillon en… 1492. Sans « h », mais ortillon déjà à la tâche. 1492, l’année où Christophe Colomb découvre l’Amérique.


« Comme je descendais des Fleuves impassibles,

Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :

Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles

Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs. »


Pierre Garnier poursuit la progression fluviale de son poème grandiose, comme Rimbaud son Bateau ivre :

« (…) ici aussi on débarque et on voit des Indiens naviguer border par les rives – comme la vie                              elle aussi bordée par les rives 
– surprise de déboucher dans l’étang les rives s’élargissent comme quand on écrit un poème les deux rives : le signe égal, cette ouverture devant où la barque se glisse
la bêche plaque de belles pages sur l’humus
(…) bêchant, l’hortillon fait danser la terre. On voit bien cette valse si on regarde la bêche – et sa robe au bas éclatant 
dans les hortillonnages la barque traverse des cités lacustres
on s’y promène comme à la cathédrale, là aussi, juste au-dessus de l’eau, il y a des autels les barques sont des stalles simples non sculptées –elles racontent aussi le baptême le saint Christophe de la cathédrale est un hortillon – il passe le Christ de saison en saison


(…) les hortillonnages sont des jardins à la française dont les allées sont d’eau… »


Pierre Garnier débute en poésie au sein de l’école de Rochefort, avec Jean Rousselot. Il entre ensuite aux éditions André Silvaire qui, avec la revue Les Lettres, seront la rampe de lancement de la poésie spatiale, mouvement que Pierre Garnier fonde avec sa femme, Ilse. Le spatialisme se développera au Japon, aux États-Unis, comme en Grande-Bretagne et en Allemagne. 


Poète, écrivain, critique et traducteur, de Goethe, de Novalis, de Heine et de Nietzsche, professeur d’allemand à la cité scolaire d’Amiens où j’ai eu pendant deux années scolaires,1977-78 et 1978-79, le bonheur de le côtoyer – pas seulement dans la salle des profs – au temps où j’enseignais la philosophie. Admiration inoxydable pour le poète, l’enseignant et l’homme du Presbytère de Saisseval. Avec qui je ne partageais pas que le goût des mots. Mais aussi cette passion pour les oiseaux. Des oiseaux que Pierre célèbre si bien dans son recueil Ornithopoésie, paru en 1986, aux éditions André Silvaire. 

 

 

© Jean-Louis Crimon / Les Soleils Bleus Editions. Sept. 2019.

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7 septembre 2019 6 07 /09 /septembre /2019 06:57
Amiens. Joseph Bellemère. Roger Léveillard Editeur. 1928.
Amiens. Joseph Bellemère. Roger Léveillard Editeur. 1928.

Amiens. Joseph Bellemère. Roger Léveillard Editeur. 1928.

Chapitre  7

 

C’est un petit ouvrage à la couverture sépia et au titre tout simple : Amiens. Publié à la fin des années vingt. Mille neuf cent vingt-huit. Joseph Bellemère, l’auteur, avoué de son métier, y avoue surtout un réel talent pour l’écriture et une vraie passion pour le patrimoine picard. Même si, dès l’avant-propos, il relativise et esthétise sa démarche : « Cet opuscule n’est ni un guide, ni un travail d’archéologie. Il faut y voir une description d’Amiens pittoresque, telle qu’elle peut apparaître aux yeux d’un amateur de peinture. »
 
Amateur de peinture, certes, puisque Joseph Bellemère a publié, vingt ans plus tôt, une étude présentée par lui-même comme une « étude critique » sur le musée d’Amiens. Il y vilipende avec une réelle délectation la gestion des collections. Titre de cette étude critique, publiée en octobre 1908 : Le Musée d’Amiens. Extrait de la conclusion Bellemèrienne : « Pour de rares toiles intéressantes, que de croûtes offertes par des amateurs qui auraient bien dû se garder de tels actes de générosité, et aussi que de dons superflus… alors que l’on aurait dû sévèrement consigner à la porte, et les donateurs et leurs funestes présents. »
Retour aux hortillonnages. Pages 52 et 53 de son Amiens, Joseph Bellemère brosse un tableau sensible et très vivant de ce lieu clé de la Samarobriva de début du XXe siècle. « Il faut voir cet endroit merveilleux, de préférence le matin – de bonne heure autant que possible – le mardi, le jeudi et le samedi. Ces jours-là, il y a, sur la place Parmentier, un marché aux légumes de grande importance et ce marché, unique en France, ajoute une note des plus curieuses au splendide tableau que nous ne pouvons nous lasser de contempler. « Sous les arbres où grouillent marchands et acheteurs, s’entassent des pyramides de carottes, de radis, de choux, d’artichauts, de navets, d’oignons, etc. qui mélangent toutes les nuances du vert à toutes les couleurs des fruits et des légumes, à toutes les teintes des vêtements de la foule. Tout autour du marché, jusque sur le pont de la Dodane, jusque dans la rue Bélu même, s’entassent – attelées ou dételées – des voitures à ânes ou à chevaux, des baladeuses de revendeurs, des carrioles bâchées, des brouettes, des sacs, des paniers. Et sur l’eau se pressent des quantités de longues et larges barques à fond plat, à l’avant relevé, qui apportent d’énormes chargements en provenance des hortillonnages et que manœuvre, avec une habileté surprenante, un seul homme ayant pour toute ressource une longue perche ou une sorte de pelle de bois à manche court. Avec l’une ou l’autre, il accomplit de véritables tours d’adresse. »


Remarquable papier d’ambiance, dirait-on sans doute encore aujourd’hui. Vrai papier de journaliste localier. Sens du détail avec de beaux arrêts sur image : couleurs, dégradés de vert, attitudes, gestes, tout ce qui constitue l’animation de ce quai Parmentier qui, à l’époque, trois fois par semaine, voit débarquer les barques à cornet débordant de leur cargaison de fruits et de légumes. 
Enfin, petite note précise et précieuse au bas de la page 53, note qui atteste un fait que certains contestent. Une réalité considérée comme une rumeur ou une légende. Fake news avant la lettre. 
« Lors des inondations de 1910, un certain nombre de ces bateaux et de ces bateliers, expédiés à Paris et dans sa banlieue, y rendaient de très appréciables services. »


Cela dit, pour l’instant, pas la moindre photo de barque à cornet dans une rue ou sur un boulevard de Paris inondé. Pas davantage de carte postale permettant d’authentifier le rôle des hortillons picards dans l’aide apportée aux Parisiens victimes des inondations de 1910. Avis de recherche aux collectionneurs de cartes postales anciennes, surtout à ceux qui sauront avoir l’œil. Avis aux amateurs. Pour écrire, bien sûr, un nouveau chapitre de l’Histoire de la barque à cornet. 

 

 

© Jean-Louis Crimon / Les Soleils Bleus Editions. Sept. 2019.

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6 septembre 2019 5 06 /09 /septembre /2019 07:07
Raymond Pronier. Le Milan Noir. Stock. 1988. L'auteur, Amiens. Cloître Dewailly. 2017. © Jean-Louis Crimon
Raymond Pronier. Le Milan Noir. Stock. 1988. L'auteur, Amiens. Cloître Dewailly. 2017. © Jean-Louis Crimon

Raymond Pronier. Le Milan Noir. Stock. 1988. L'auteur, Amiens. Cloître Dewailly. 2017. © Jean-Louis Crimon

 

Chapitre  6

 

Très inspiré de ses années amiénoises et de son passage au Courrier picard, le roman de Raymond Pronier, journaliste de métier, est un vrai polar, un vrai roman policier. Les lieux de l’action se situent sur la Côte picarde, mais le siège du journal régional se trouvant à Amiens, de nombreuses séquences de l’histoire se déroulent dans la capitale picarde. Les deux bistrots qui se font face, tout en haut de la rue de la République, Le Lucullus et Chez Froc, sont deux incontournables de la géographie du roman. Comme les notations sur leurs deux patrons de l’époque et sur leurs deux publics très différenciés et très typés. Le quartier Saint-Leu, cœur historique de la ville, est aussi très présent. La place Parmentier tout autant. La place Parmentier qui, forcément, rime avec bateaux à cornet. 


Extrait de la page 50 qui se poursuit page 51 : « J’ai rendez-vous, ce soir, à minuit, dans l’arrièresalle d’un restaurant de Saint-Leu. J’ai passé la matinée à flâner dans ce quartier, le seul que j’aime dans cette ville. Jeudi est le jour du marché sur l’eau. Les hortillons arrivèrent pour la première fois un matin de mai sur leurs bateaux à cornets. Les hommes portaient pantalon de velours et gilet de satin. Les femmes arboraient longue jupe plissée, chemises à manches, tablier à galons et capeline.»
Ici, page 51, l’auteur du Milan noir ne décrit rien d’autre qu’une reconstitution moderne du marché sur l’eau d’antan. On imagine mal en effet les hortillonnes venir à quai vendre leurs légumes en jupe plissée. D’ailleurs, même dans la version touristique du marché sur l’eau, pas de jupe plissée pour les hortillonnes et pas davantage de pantalon de velours ou de gilet de satin pour leurs hommes, les hortillons. De la même façon, le pluriel à « cornets » semble superflu et surtout incongru, la barque à cornet, comme chacun sait, ou devrait savoir, n’ayant qu’un seul cornet. Le « cornet », la proue surélevée du bateau de l’hortillon. 


Mais poursuivons notre lecture, toujours page 51 : « La coiffe de la semaine était d’un modeste tissu, celui que l’on utilise pour les grands mouchoirs à carreaux. Le dimanche et les jours de fête, la capeline devenait blanche et s’ornait de dentelles. « Cette étrange coiffure cachait le visage des femmes et descendait sur leurs épaules. Elle devait préserver leurs jeunes visages du soleil mais les protégeait surtout du regard des hommes. « Mon grand-père habita ici pendant quelques mois après la Grande Guerre. Il aimait collectionner les cartes postales et nous passions des après-midi entiers à les regarder. Celles de ce quartier bâti sur l’eau avaient le redoutable honneur de clore chaque représentation. À neuf ans, j’avais acquis la conviction que, sur une de ces cartes, parmi toutes les femmes que l’on apercevait sous leur capeline, l’une d’elles l’avait rendu heureux au cours du printemps 19. Grand-père ne rencontra grandmère que plusieurs années après et ces deux-là ne me donnèrent jamais l’impression d’un bonheur éclatant. « J’ai passé le début de la matinée place Parmentier au bord du fleuve attendant les bateaux à cornets. Le quai est aménagé pour leur servir de débarcadère. J’ai cru voir des hortillons décharger leurs cageots de fruits et de légumes encore humides. J’ai cru voir des dizaines de longues embarcations à l’avant très relevé se presser en rangs serrés.»


Ici, sans entrer dans une querelle de spécialistes, difficile de concevoir que le quai Parmentier ait été spécialement aménagé pour l’accueil des barques des hortillons. Le romancier a pris le pas sur le journaliste. Dans le roman, tout est possible. Éternel paradoxe de la poule et de l’œuf, version barque à cornet. Qu’est-ce qui est apparu en premier ? L’œuf ou la poule ? Est-ce le quai qui a fait le cornet ou le cornet qui a fait le quai ? Le simple passant peut constater que la partie surélevée de la barque de l’hortillon, le « cornet », permet d’accéder au quai sans difficulté aucune. Reste à savoir si les constructeurs du quai se sont adaptés aux impératifs du bateau ou bien si l’hortillon a conçu sa barque à cornet pour accéder facilement au quai et, bien sûr, avant tout, à la terre de ses parcelles, aux aires. Certains passionnés d’histoire locale affirment que c’est le « cornet » du bateau qui permet d’accéder au quai. C’est le bateau de l’hortillon qui s’est adapté au quai et pas le quai qui s’est adapté au bateau. D’ailleurs, deux lignes plus loin, le romancier souligne ce détail qui n’en est pas un, « l’avant très relevé » des longues embarcations. 


Suite de la lecture de la page 52 : « Les souvenirs ont défilé, des souvenirs de carte postale, et j’ai senti l’odeur des gaz d’échappement. Depuis des décennies, les exploitants des hortillons, ces petits jardins maraîchers cernés de canaux, ont abandonné leurs bateaux pour les camions et nombre d’entre eux préfèrent “ le marché sur l’eau ” de la zone industrielle à la traditionnelle place Parmentier. « Saint-Leu, Saint-Leu, longtemps je me suis promené au bord des canaux psalmodiant ce nom chargé de souvenirs, gravé dans ma mémoire depuis l’enfance. Ici, le fleuve perd de sa vigueur et se divise en d’innombrables ramifications. Des canaux construits par des habitants au fil des siècles ajoutent encore à la confusion de son cours. C’est là, Saint-Leu, quartier de bric et de broc. Venise des pauvres, Bruges des marginaux. »
Lapsus, ou relecture trop rapide, l’auteur confond « hortillons » et « hortillonnages ». En effet, ligne 3 du dernier extrait, il faut lire : Depuis des décennies, les exploitants des « hortillonnages » et non pas les exploitants des « hortillons ». Ce sont les hortillons qui travaillent dans les hortillonnages. Pas l’inverse. 


Bien sûr, ces extraits choisis ne sont qu’une infime partie du roman de Raymond Pronier. Un roman qui ne se déroule pas – il faut le rappeler – dans les hortillonnages, mais sur la Côte picarde, entre Saint-Valery et Le Crotoy. Trois pages hortillonnes dans un roman de plus de deux cents pages. Un roman policier noir, très noir, aussi noir que le Milan dont l’auteur a fait son titre, sans oublier de nous donner, en ouverture, en guise de définition, la fiche d’identité de ce Milvus migrans :
Milan noir : rapace diurne de la famille des falconidés, au vol puissant et à la queue fourchue. Ce migrateur apparaît en France au mois de mars et regagne l’Afrique au début de l’automne. Paresseux, lâche et vorace, le Milan noir vit de rapines, se nourrit dans les dépôts d’ordures et mange les poissons victimes de la pollution. Son cri est comparable au hennissement d’un cheval. Cette espèce n’a jamais été menacée.

 

 

© Jean-Louis Crimon / Les Soleils Bleus Editions. Sept. 2019.

 

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5 septembre 2019 4 05 /09 /septembre /2019 06:27
La Barque sur le Rieu. Gaston Chantrieux. CPA L'Embarcadère de l'Île Robinson.
La Barque sur le Rieu. Gaston Chantrieux. CPA L'Embarcadère de l'Île Robinson.

La Barque sur le Rieu. Gaston Chantrieux. CPA L'Embarcadère de l'Île Robinson.

Chapitre 5

 

Chantrieux, merveilleux patronyme pour qui rêve un roman dans les hortillonnages. Nom symbole. Dans le nom déjà est écrit en creux le destin de celui qui aura pour mission d’ensemencer les cerveaux et les esprits. Chante rieux, celui qui aura pour destin de faire chanter les rieux. 
Poète et romancier, architecte de son métier, Gaston Chantrieux est sans aucun doute celui qui a écrit le plus beau roman qui soit sur les hortillons et les hortillonnages. Hasard de mes déambulations parisiennes, j’ai découvert La Barque sur le Rieu, il y a une dizaine d’années. Je l’ai lu d’une traite dans un café du quartier Saint-Michel. Un vrai sentiment d’air pur à sa lecture. Un voyage dans le temps. Dans le temps et l’espace. Espace si étrange, fait de terre et d’eau. D’oiseaux et de roseaux. De terre et de mystère. Relu quatre ou cinq fois depuis. Beau roman. Merveilleux roman. Qui donne envie d’écrire à son tour. 


Architecte de son métier. Architecte et romancier. Deux professions très différenciées. À première vue, sans aucun lien de parenté. À première vue seulement. Le romancier n’est rien d’autre que l’architecte des mots et des idées. Avec une bonne dose d’humanité. D’humour et de malice tout autant. Le roman de l’architecte Gaston Chantrieux relève d’une architecture savamment travaillée. Si l’ossature qui épouse le milieu des marais est horizontale, l’œuvre est une cathédrale de mots et d’images. Le rieu, l’artère qui irrigue le récit. Le chemin d’eau qu’empruntent les bateaux pour atteindre des parcelles de terre ferme. La Barque sur le Rieu est la grande œuvre de Gaston Chantrieux. Son grand roman. Un roman dédié à Édouard David. Belle preuve d’estime et d’amitié : À l’ami Édouard David, le Poète des Hortillonnages, je dédie ce livre.

Erreur à ne pas commettre en abordant la lecture du roman, comme un lecteur trop pressé, un lecteur qui survole et ne lit pas vraiment, un lecteur naïf ou ignorant, croire que le livre de Gaston Chantrieux  –  où chaque chapitre porte un titre différent  –  (exactement comme dans Le Grand Meaulnes d’Alain Fournier), ne soit qu’un recueil de textes disparates ou dissociés. Un recueil de nouvelles. Ne vous méprenez pas, il s’agit d’un roman. D’un vrai roman. Le roman de la terre et de l’eau. Le roman de la séduction et de la tentation. De l’amour caché. De l’amour en lisière. Le roman de la brume et du soleil. Du froid humide et du feu qui couve. Le feu de l’amour qui, même en plein hiver, fait fondre le cœur des amants. Le mot adultère n’est jamais prononcé, mais dans les valeurs de ce temps-là, on comprend que l’amour clandestin, l’amour en dehors des liens du mariage, est vécu sous ce registre. Adultère, amour entre adultes, diraient les enfants. Justement, c’est la fille de la famille, fille adoptive, qui sauvera sa mère d’une fin tragique. La hutte sera le cadre d’une chute croquignolesque. Dans tous les sens du terme. Le mari trompé sauvant son honneur de la plus belle des façons. C’est Pagnol qui s’en vient mettre les rieurs du côté des rieux. 

Adultes consentants, même si l’un, au tout début, est résolument beaucoup plus consentant que l’autre. L’homme est à l’initiative. À la manœuvre comme un batelier. La femme se laisse conduire, même si tout en elle lui dit qu’il faudrait éconduire. L’échappatoire à la tristesse d’une vie d’hortillonne trop monotone, le goût du péché sous les pommiers, le désir d’être regardée, le désir d’être désirée. Entre pâquerettes et renoncules. Le feu dans la prairie. Toute une vie qui bascule.
Pages 159 et 160, Colette, la fille de la maison, tente en vain de ramener sa mère à la raison : « – Je vous en prie, mère ! Ne revoyez pas cet homme ! – J’ai promis, je dois tenir. 
« La jeune fille sent que sa prière se brise maintenant contre le roc d’une volonté arrêtée. Tentant un dernier effort, elle tombe à genoux. – Si je vous suis chère et si vous nous aimez, je vous en conjure, n’allez pas chez cet homme ! Madame Mauricet releva aussitôt la jeune fille, blessée de voir, même obscurément, sa passion mauvaise devinée. – Tu deviens folle, à la vérité. Le docteur n’est pas un monstre et je ne suis pas un enfant. » 

Deux cent dix pages d’une écriture faussement légère, ponctuée par des titres de chapitres qui sont autant de fausses pistes pour suivre à la trace les trois personnages principaux de ce roman de l’eau qui court et qui frise souvent les risques de l’eau trouble. 
Chapitre I : Un trio de bavards. Chapitre III : Le premier potager de France. Chapitre IV : Idylle à Saint-Leu. Chapitre VIII : Marché sur l’eau. Chapitre XI : La barque sur les rieux. Chapitre XVII : La faute. Chapitre XX : Le secret de la hutte. 
Les risques de l’eau trouble, car dans ce roman de l’eau et des rieux, Gaston Chantrieux dépeint une hortillonne qui s’ennuie dans la vie avec son mari l’hortillon et qui, très vite – réticences de circonstance tombées – succombe à l’attirance du voyage en eau trouble. Le jeune médecin, séduisant séducteur, va vite convaincre l’hortillonne délaissée d’embarquer pour des rives plus excitantes. Vaincre les réticences pour convaincre de l’urgence de la romance. Le style du romancier Chantrieux se veut simple et efficace. Très proche de l’oralité du conteur né qu’il est. 

L’incipit, la première phrase du roman, est limpide. Elle coule parfaitement. L’image est simple, mais belle. On est déjà dans l’histoire. « Assis sur la berge, dans l’étroit et joli chemin qui serpente vers Camon, et face à la Somme paresseuse, trois hommes devisaient gaiement. »
Page 13, au-delà du style charmeur du conteur, Gaston Chantrieux enracine son roman dans l’univers si particulier des hortillonnages. Parfait travelling cinématographique digne d’un beau court métrage. « Passait alors, la perche haute, un solide gaillard monté sur le grand cornet d’une barque de maraîcher, sorte d’esquif d’une silhouette originale plate comme une toue et sans gouvernail, que l’aquarelliste fixe si difficilement de son crayon et dont l’avant relevé accoste facilement la rive, pour se trouver de plain-pied avec le niveau des aires. »


Les aires, c’est-à-dire les parcelles, les terres, le terrain où l’hortillon a pied. Mais où, parfois, l’hortillonne perd pied. Dans le roman, bien sûr. Dans la vraie vie, pas si sûr. 

 

 

© Jean-Louis Crimon / Les Soleils Bleus Editions. Sept. 2019.

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4 septembre 2019 3 04 /09 /septembre /2019 07:25
L'Hortillon des mots. Les Soleils Bleus Editions. Sept. 2019. © Jean-Louis Crimon
L'Hortillon des mots. Les Soleils Bleus Editions. Sept. 2019. © Jean-Louis Crimon

L'Hortillon des mots. Les Soleils Bleus Editions. Sept. 2019. © Jean-Louis Crimon

Chapitre 4


Premier arrêt sur image… CPA, comme disent les spécialistes. Carte postale ancienne. CPA n°316. Photographie signée L.C. Léon Caron. Objectif Lacour-Berthier. 
Réminiscence visuelle inconsciente, ou clin d’œil vraiment voulu. Tout ici fait penser à un certain Angélus. Dans l’image, dans sa mise en page, dans sa composition, et dans le cadrage choisi par le photographe, difficile de ne pas penser à Jean-François Millet. Bien sûr, dans la photo de Léon Caron, les personnages ne prient pas et les deux femmes ne baissent pas la tête en signe de piété ou de recueillement, l’Angélus ne sonne pas dans le lointain, mais la composition très classique de cette photographie n’est pas innocente. Elle est l’expression d’un instant plein, d’un moment de pause, non pas de pose, un instant comme une offrande à la terre et au ciel, de ceux qui ne croient peut-être pas au ciel, mais qui – sûr – ont les pieds bien sur terre. Les semelles lourdes de la terre des semaines de semailles. Des journées à jouer du plantoir. Du matin au soir. 


De toutes les cartes postales représentant hortillons et hortillonnes au travail dans leurs champs, c’est la plus touchante. Vrai tableau d’une prière païenne. Écho indéniable à un certain Angélus. Quand, en plein travail des champs, un couple de paysans, la fourche plantée dans le sol et le panier posé à terre, s’unit pour faire la prière, tandis qu’on devine l’Angélus sonner dans le lointain. 


Élément commun aux deux images : le clocher –  point d’exclamation subtil – qui souligne la ligne d’horizon. Clocher de l’église de Chailly-en-Bière, près de Barbizon, pour L’Angélus de Jean-François Millet. Clocher de la Cathédrale d’Amiens pour les hortillons de Léon Caron. Angélus du Midi. Angélus du soir. Angélus catholique. Angélus bucolique. Angélus païen. Angélus chrétien. Peu importe. Angélus d’Amiens. 

 

 

© Jean-Louis Crimon / Les Soleils Bleus Editions. Sept. 2019.

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3 septembre 2019 2 03 /09 /septembre /2019 07:15
L'Hortillon des mots. Les Soleils Bleus Editions. Sept. 2019. © Jean-Louis Crimon
L'Hortillon des mots. Les Soleils Bleus Editions. Sept. 2019. © Jean-Louis Crimon

L'Hortillon des mots. Les Soleils Bleus Editions. Sept. 2019. © Jean-Louis Crimon

Chapitre 3

 

D’abord ce fragment… pour une entrée en douceur dans l’univers des hortillonnages. Beau souvenir d’enfance. Bel instant sépia de la mémoire. Flash-back et flash-barque tout à la fois :

 

« J’ai huit ans. La barque de mon grand-père glisse le long des hortillonnages. Les rames qu’il manie habilement la font avancer à coups de soubresauts réguliers. Assise à l’avant, je contemple l’étendue devant moi. La surface est recouverte d’une pellicule de lentilles d’eau d’un vert presque phosphorescent. Les branches des saules pleureurs frôlent mes épaules et s’agrippent à mes cheveux. Alors que nous approchons d’un rieu, il me semble que ses deux rives s’écartent pour nous frayer un passage. J’ai l’impression d’être Alice au Pays des Merveilles ».

Pages 66 et 67 d’un livre étrangement beau. Un livre comme un roman, mais un roman fait de fragments, d’instants, de petits riens, de séquences présence/absence, pas seulement de souvenirs d’enfance.
Lisa Balavoine, née en 1974, est une romancière particulière qui publie, chez Lattès, en janvier 2018, Éparse, un livre inattendu, surprenant, dans sa forme et dans son style. Un très beau texte construit sur une accumulation de fragments faussement dérisoires et souvent malicieux. 
Quadra, divorcée, trois enfants, mère imparfaite revendiquée, éparpillée assumée, la narratrice fait de sa vie un récit volontairement « épars » dans lequel beaucoup se reconnaissent. Au beau milieu de cette multitude d’instants saisis comme des photographies, fixés comme des brèves, captés comme des sons, fredonnés comme le refrain d’une chanson. Instants de mots, instants de phrases déjà musique. Le plaisir de la relecture de ce flash-barque silencieux :

 

« J’ai huit ans. La barque de mon grand-père glisse le long des hortillonnages. Les rames qu’il manie habilement la font avancer à coups de soubresauts réguliers. Assise à l’avant, je contemple l’étendue devant moi. La surface est recouverte d’une pellicule de lentilles d’eau d’un vert presque phosphorescent. Les branches des saules pleureurs frôlent mes épaules et s’agrippent à mes cheveux. Alors que nous approchons d’un rieu, il me semble que ses deux rives s’écartent pour nous frayer un passage. J’ai l’impression d’être Alice au Pays des Merveilles ».


Les héritages, la transmission, l’amour impossible, toujours à fuir, toujours à conquérir, la beauté cruelle de l’instant sublime qui ne reviendra jamais, sont autant de notes sur lesquelles pianote la main alerte de Lisa Balavoine. Mémoire sépia, mémoire s’épia. Certitudes en formes de doute, rires sous-cape et fous-rires sonores, joies intenses et peines d’enfance, fugaces et durables, faux sentiments, vraies sensations, pleurs et pluie, tous ces fragments rassemblés par Lisa/Lison sont exactement les nôtres quand nous la lisons. Belle écriture quadri de la quadra quand la mélancolie se glisse sous les draps. 

 

 

© Jean-Louis Crimon / Les Soleils Bleus Editions. Sept. 2019.

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2 septembre 2019 1 02 /09 /septembre /2019 08:19
L'Hortillon des mots. Les Soleils Bleus Editions. Sept. 2019. © Jean-Louis Crimon.
L'Hortillon des mots. Les Soleils Bleus Editions. Sept. 2019. © Jean-Louis Crimon.

L'Hortillon des mots. Les Soleils Bleus Editions. Sept. 2019. © Jean-Louis Crimon.

Chapitre 2

 

  Ce jour-là, j’ai compris que c’était un signe. Un rappel à l’ordre. Quelque chose comme : n’oublie pas d’où tu viens. N’oublie pas de nous faire savoir que tu ne nous as pas oubliés. Comme me disait souvent ma vieille maman, depuis mes 10 ans, à chaque séparation, à chaque départ : « N’oublie pas d’écrire ! » Un beau jour d’ailleurs, dans les dernières années de sa vie, ma mère me fit le plus beau des cadeaux. Elle m’offrit, soigneusement rangées dans une boîte à chaussures en carton, toutes mes lettres écrites du petit séminaire, au cours de l’année de ma sixième. Des lettres qui commençaient toutes invariablement par Chers parents et qui disaient, en quelques phrases truffées de fautes d’orthographe, le vide de ma pauvre petite vie d’interne dans cette géante boîte à curés. 


Parmi toutes ces lettres, une seule retint longtemps mon attention. Une lettre datée du 12 janvier. 12 janvier 1961. Le cachet de la poste sur l’enveloppe l’atteste. La lettre me rappelle que c’est au cours d’une longue marche encadrée par des curés en soutane, devant, et des curés en soutane, derrière, promenade hebdomadaire obligatoire, que je découvre Les Hortillonnages. Dans la lettre à mes parents de ce jour-là, l’élève Crimon que je suis note simplement : Nous revenons de promenade, nous avons été à la Caisse d’Épargne à Saint-Pierre et à Camon, en revenant nous avons vu les hortillonnages, l’eau est gelée. 
Pourquoi si peu de mots ? Si peu de sentiments. Cette écriture blanche. Minimaliste. Sans aucune émotion. Cette écriture semblable à celle de Camus dans L’Étranger. Camus que je ne connais pas encore. L’impression d’avoir écrit, en filigrane, en transparence : Aujourd’hui, mon enfance est morte. Ou peut-être hier…
Renvoyé du petit séminaire, à la fin de l’année scolaire, pour avoir répondu « non » à la question fatidique : « Pensez-vous avoir la vocation ? », le gamin Crimon retournera à l’école primaire de son village, Contay, avec pour seule recommandation de préparer et – peut-être – d’obtenir le certificat d’études primaires. 
La Barque sur le Rieu et la lettre à mes parents du 12 janvier 1961 sont les deux raisons de cette traversée poétique et littéraire des hortillonnages. 


Une simple question en guise de passeport pour cet univers de marécages : comment cet espace si particulier a pu inspirer les poètes et les romanciers ? Les journalistes ? Autrement dit, comment des écrivains, des romanciers, des poètes, se sont emparés des hortillonnages pour y inscrire une partie de leur œuvre ? Comment se sont-ils imprégnés de cet espace si étrange et familier, fait de terre et d’eau, de brumes et de brouillards, de petits canaux appelés « rieux » et de bateaux qu’on dit « à cornet » ? Espace familier et pourtant mystérieux. Mystérieux, pour une rime parfaite avec rieux. Mystère + rieux = Mystérieux. Un monde aux portes de la ville. Pas au cœur de la cité, comme l’affirment, trop pressés, les dépliants municipaux des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix. 


Dans ma mythologie intime, l’hortillon est cet être doté de pouvoirs surnaturels. Il ordonne aux éléments. Il parle au vent et à la pluie. Le feu, l’eau, la terre et l’air n’ont aucun secret pour lui. Le feu, c’est le feu sacré qui l’anime, lui, l’hortillon, et le guide dans ce parcours terrestre rempli d’embûches. 
L’hortillon possède la science des chemins d’eau pour rejoindre sa terre, y tracer des lignes, pour semer des routes, enfouir des graines endormies, pour faire pousser des plants bien vivants, et de ce rituel, chaque année, faire sortir de son sommeil hivernal la nature hibernante. Le temps de la dormance s’efface pour le temps de la semence. D’instinct, l’hortillon retrouve les gestes premiers. Il sait comment parler aux éléments, scruter le ciel et la forme des nuages, prévoir l’arrivée de la pluie, réviser la géométrie imparfaite des parcelles, rectangulaires ou isocèles, réaffermir les berges, à la bêche ou à la pelle, se lever tôt, se coucher tard. Défi perpétuel pour être à la terre toujours fidèle. Au jour qui se lève, ne jamais manquer à l’appel. Chaque jour, ne pas compter sa peine. Chaque nouveau matin, remettre ça de plus belle.

Pastelliste du tchernoziom picard, l’hortillon est le jardinier qui glisse sur l’eau, le marin qui arpente la terre, jette ses filets pour décourager les étourneaux, protéger les jeunes pousses. Marin d’eau douce, qui jamais ne s’enferme, marin au pied ferme, rêveur réaliste, bêcheur artiste. Peintre subtil de l’art comptant pour rien. Gondolier superbe qui s’en va tutoyer la mauvaise herbe.
L’hortillon éternel gardien du pays des potagers aquatiques. Être de terre et d’eau qui porte son fardeau sur son dos. Qui manie la bêche et le bateau. Je ne connais pas assez de mots pour dire combien ils sont beaux, ces hortillons qui hortillonnent le pays des hortillonnages. Bateliers du silence qui savent le sens des mots-paroles. Bateliers bateleurs. Beaux parleurs. Leurs voix sont porte-voix. Pour mieux se donner du baume au cœur. Dans ce land art patchwork permanent, ils vivent bon an, mal an, du travail de leurs mains, sans être jamais sûrs des lendemains. N’en déplaise aux urbains de l’art contemporain, les vrais artistes sont au turbin. Du matin au soir. Du soir au matin. Laissez les mannes aux manants. La perche qui lui sert de rame, le gondolier du rieu la maîtrise et la manie avec élégance. Sur l’eau, l’hortillon donne l’impression qu’il danse. Je le vois danser, l’hortillon. Danser vraiment. Danser la danse des humbles que le sourire en coin du soleil du matin amuse ou étonne. Autant que la lumière dorée des soirs d’automne. C’est que, de saison en saison, la vie de l’hortillon qui hortillonne n’est jamais monotone. Sensation de bonheur intense. Même si le prix à payer est souvent souffrance. Mal de dos, mal de reins, mais cœur d’airain. Le corps en haillons n’entame pas la foi de l’hortillon. 
Vers cette terre qui lui donna la tourbe, sera dit que toute sa vie, il se courbe.

 

 

© Jean-Louis Crimon / Les Soleils Bleus Editions. Sept. 2019.

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1 septembre 2019 7 01 /09 /septembre /2019 07:09
L'Hortillon des mots. Les Soleils Bleus Editions. Sept. 2019. © Jean-Louis Crimon
L'Hortillon des mots. Les Soleils Bleus Editions. Sept. 2019. © Jean-Louis Crimon

L'Hortillon des mots. Les Soleils Bleus Editions. Sept. 2019. © Jean-Louis Crimon

Chapitre 1

 

 

  Tout commence sur le quai. 41, quai de la Tournelle. Le quai des bouquinistes. Rive gauche. Forcément. Un quai où je suis depuis peu propriétaire de quatre boîtes vertes. Pénichettes amarrées sagement au parapet pour mieux tutoyer le grand fleuve. Petits bateaux verts propices à tous les embarquements. Huit mètres d’envergure. Jamais mesuré autant. Jamais été aussi grand. Capitaine au long cours. Pour des traversées en solitaire. Cette fois, je tire un trait définitif sur ma vie passée. Révolu le temps où je ne m’embarque qu’en rêve. J’ai rompu les amarres. Je plonge dans ma nouvelle vie. Trente années de travaux forcés d’écriture professionnelle m’ont asséché le cœur. Je dois me laver l’âme. Me refaire une beauté. Intérieure, la beauté. La laideur du Monde ne supporterait pas une âme trop belle. Une âme qui se pointerait soudain, comme ça, dans la rue. Toute nue.


Bouquiniste. Libraire de plein air. L’un des derniers métiers de rue. Métier passion. Métier d’artiste. Saltimbanque. Colporteur. Passeur. Métier qui réconcilie être et avoir. Avoir et savoir. Savoir-faire et savoir être. Savoir et saveur. Sur fond de Seine. Superbe mise en Seine. Rêve d’ado attardé qui a tant tardé à mettre en accord son rêve et sa vie. Expérience fabuleuse. Lumineuse. Radieuse. Révélation ultime. Les mots des livres prennent l’air à l’air libre. Les livres sortent de leur long sommeil de rayons sages de bibliothèques grises. Les livres redeviennent des êtres vivants. Avec le temps, leurs couvertures ont des visages sépia. Sourires d’un autre temps. Se moquent des siècles et des ans.

 
La Barque sur le Rieu m’avait donné rendez-vous dans la boîte verte d’un de mes confrères. Je ne le savais pas. Mais comme disait souvent mon père, c’était  écrit. Le titre, d’emblée, fait tilt. Clin d’œil incroyable. Touché plein cœur. Coup de phares fraternel. Reconnaissance sublime. À deux pas de l’Île Saint-Louis. Dans l’ombre de Notre-Dame. Le livre n’était là que pour moi. Publié dans les années vingt. Mille neuf cent vingt. Mais le livre est sans date. Une simple indication du nom de l’imprimerie et du nom de la ville. Imprimerie Moderne. Amiens. En surtitre, une précision annonciatrice de romans à venir : Collection des Romans Picards. Je me dis qu’en Picardie, ma Barque sur le Rieu ferait des envieux. Je n’ai pas marchandé le prix, même si, sur le quai, la coutume est bien ancrée. J’ai donné de bon cœur mes vingt euros. Paris. Mai 2009. Dans la poche de mon vieux blouson, sous l’apparence d’un livre ancien, un bonheur tout neuf. 

 

 

© Jean-Louis Crimon / Les Soleils Bleus Editions. Sept. 2019.

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31 août 2019 6 31 /08 /août /2019 07:17
Amiens. 31 juillet 2019. La Marie sans Chemise. © Jean-Louis Crimon

Amiens. 31 juillet 2019. La Marie sans Chemise. © Jean-Louis Crimon

© Jean-Louis Crimon

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