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19 septembre 2019 4 19 /09 /septembre /2019 08:57
Cagny, Bibliothèque Jean Giono. Sept 2017. Cagny, Bibliothèque Jean Giono. Sept 2019. © Jean-Louis Crimon
Cagny, Bibliothèque Jean Giono. Sept 2017. Cagny, Bibliothèque Jean Giono. Sept 2019. © Jean-Louis Crimon

Cagny, Bibliothèque Jean Giono. Sept 2017. Cagny, Bibliothèque Jean Giono. Sept 2019. © Jean-Louis Crimon

Chapitre 1

 

 

  Tout commence sur le quai. 41, quai de la Tournelle. Le quai des bouquinistes. Rive gauche. Forcément. Un quai où je suis depuis peu propriétaire de quatre boîtes vertes. Pénichettes amarrées sagement au parapet pour mieux tutoyer le grand fleuve. Petits bateaux verts propices à tous les embarquements. Huit mètres d’envergure. Jamais mesuré autant. Jamais été aussi grand. Capitaine au long cours. Pour des traversées en solitaire. Cette fois, je tire un trait définitif sur ma vie passée. Révolu le temps où je ne m’embarque qu’en rêve. J’ai rompu les amarres. Je plonge dans ma nouvelle vie. Trente années de travaux forcés d’écriture professionnelle m’ont asséché le cœur. Je dois me laver l’âme. Me refaire une beauté. Intérieure, la beauté. La laideur du Monde ne supporterait pas une âme trop belle. Une âme qui se pointerait soudain, comme ça, dans la rue. Toute nue.


Bouquiniste. Libraire de plein air. L’un des derniers métiers de rue. Métier passion. Métier d’artiste. Saltimbanque. Colporteur. Passeur. Métier qui réconcilie être et avoir. Avoir et savoir. Savoir-faire et savoir être. Savoir et saveur. Sur fond de Seine. Superbe mise en Seine. Rêve d’ado attardé qui a tant tardé à mettre en accord son rêve et sa vie. Expérience fabuleuse. Lumineuse. Radieuse. Révélation ultime. Les mots des livres prennent l’air à l’air libre. Les livres sortent de leur long sommeil de rayons sages de bibliothèques grises. Les livres redeviennent des êtres vivants. Avec le temps, leurs couvertures ont des visages sépia. Sourires d’un autre temps. Se moquent des siècles et des ans.

 
La Barque sur le Rieu m’avait donné rendez-vous dans la boîte verte d’un de mes confrères. Je ne le savais pas. Mais comme disait souvent mon père, c’était  écrit. Le titre, d’emblée, fait tilt. Clin d’œil incroyable. Touché plein cœur. Coup de phares fraternel. Reconnaissance sublime. À deux pas de l’Île Saint-Louis. Dans l’ombre de Notre-Dame. Le livre n’était là que pour moi. Publié dans les années vingt. Mille neuf cent vingt. Mais le livre est sans date. Une simple indication du nom de l’imprimerie et du nom de la ville. Imprimerie Moderne. Amiens. En surtitre, une précision annonciatrice de romans à venir : Collection des Romans Picards. Je me dis qu’en Picardie, ma Barque sur le Rieu ferait des envieux. Je n’ai pas marchandé le prix, même si, sur le quai, la coutume est bien ancrée. J’ai donné de bon cœur mes vingt euros. Paris. Mai 2009. Dans la poche de mon vieux blouson, sous l’apparence d’un livre ancien, un bonheur tout neuf. 

 

 

© Jean-Louis Crimon / Les Soleils Bleus Editions. Sept. 2019.

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18 septembre 2019 3 18 /09 /septembre /2019 08:02
Amiens. La pie. Juin 2019. © Jean-Louis Crimon

Amiens. La pie. Juin 2019. © Jean-Louis Crimon

 

© Jean-Louis Crimon

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17 septembre 2019 2 17 /09 /septembre /2019 06:55
Amiens. Rouge-gorge. Février 2019. © Jean-Louis Crimon

Amiens. Rouge-gorge. Février 2019. © Jean-Louis Crimon

© Jean-Louis Crimon

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16 septembre 2019 1 16 /09 /septembre /2019 07:49
Amiens. L'art de la becquée. © Jean-Louis Crimon
Amiens. L'art de la becquée. © Jean-Louis Crimon

Amiens. L'art de la becquée. © Jean-Louis Crimon

La becquée, c'est la quantité de nourriture qu'un oiseau peut prendre dans son bec. Lorsqu'un oiseau nourrit ses oisillons, on dit qu'il leur donne la becquée. Le mot s'emploie aussi pour les humains: on dit qu'une maman qui nourrit son enfant par petites cuillerées lui donne la becquée. 

 

© Jean-Louis Crimon

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15 septembre 2019 7 15 /09 /septembre /2019 07:57
Amiens. La pie et son poussin. Juin 2019. © Jean-Louis Crimon

Amiens. La pie et son poussin. Juin 2019. © Jean-Louis Crimon

 

© Jean-Louis Crimon

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14 septembre 2019 6 14 /09 /septembre /2019 08:59
Amiens. Merle du matin. Juin 2019. © Jean-Louis Crimon

Amiens. Merle du matin. Juin 2019. © Jean-Louis Crimon

 

© Jean-Louis Crimon

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13 septembre 2019 5 13 /09 /septembre /2019 06:35
Amiens. Les moineaux du jardin. Sept. 2019. © Jean-Louis Crimon

Amiens. Les moineaux du jardin. Sept. 2019. © Jean-Louis Crimon

 

Les moineaux sont des oiseaux de la famille des Passeridae, répartis en plusieurs espèces. La plus répandue est celle du moineau domestique. L'origine du mot Moineau n'est pas établie avec certitude. 

Le mot pourrait dériver de l'ancien français Moinet, en raison de la ressemblance du plumage de l'oiseau avec l'habit des moines. L'ancien mot moisnel,  qui désigne la moisson, pourrait aussi être à l'origine du mot moineau

 

© Jean-Louis Crimon

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12 septembre 2019 4 12 /09 /septembre /2019 06:57
L'Hortillon des mots. Sept. 2019. Le Fils de Jean-Jacques. Isabelle Marsay. Oct. 2015.  © Jean-Louis Crimon
L'Hortillon des mots. Sept. 2019. Le Fils de Jean-Jacques. Isabelle Marsay. Oct. 2015.  © Jean-Louis Crimon

L'Hortillon des mots. Sept. 2019. Le Fils de Jean-Jacques. Isabelle Marsay. Oct. 2015. © Jean-Louis Crimon

Chapitre  12


Avec son Fils de Jean-Jacques, sous-titré La Faute à Rousseau, Isabelle Marsay nous embarque dans un parcours philosophique inattendu et vraiment séduisant. Roman captivant comme un roman d’aventures où poésie et littérature font bon ménage sur les rieux souriants des hortillonnages. Le moment du plus bel embarquement – celui qui nous fait découvrir les hortillons et les hortillonnages  – se situe du côté des pages 172, 173 et 174, dans les pas de Baptiste, le fils aîné, le seul que Jean-Jacques Rousseau aurait pu retrouver.


Lecture  : « Ils prirent le chemin de halage, se dirigèrent vers les hortillonnages, minuscules jardins maraîchers situés sur de petits îlots, entre le ciel et l’eau. Ils parvinrent ainsi à l’endroit où la rivière se ramifie pour alimenter d’étroits canaux ceignant des centaines de parcelles.

« Deux ans auparavant, Baptiste et Roland avaient rencontré là un hortillon couvert de vase qui raclait le bord des rives avec un grattoir. Comme tous deux l’interrogeaient, le brave homme avait cessé sa besogne, en disant : faut toujours gripper ch’fossé, sinon ça finit qu’il y a plein d’herbes et que ch’batieu, y peut plus aller al z’aires. »


Ici, plus d’un hortillon doit sourire, devant les propos rapportés. « Un hortillon raclant le bord des rives avec un grattoir », ça n’existe pas et ça n’a jamais existé, ou alors dans les romans. C’est à la bêche ou à la pelle qu’il faut consolider les bords des aires. Un sacré travail, tout en force et en finesse. Qui tient de la sculpture autant que de la culture. 


Isabelle Marsay poursuit : « Plusieurs barques glissèrent sous leurs yeux. Assise à l’avant d’une coque au bec relevé – traduisez « bateau à cornet » –, une ravissante hortillonne portait une coiffe maintenue par de petites baguettes qui lui faisait un genre de tonnelle et la protégeait du soleil. Sa cargaison était recouverte d’un lit de roseaux fraîchement coupés qui préservaient les légumes qu’elle vendait, le lendemain, sur les étals du marché. »


(…) « Sur le quai, ils avisèrent un maraîcher qui venait de la rive d’amont et qui sortait de sa barque des paniers pleins de pois, de salades et de raves qu’il déposa au pied du pont. Le fils de ce dernier tenait la perche qu’il plantait à intervalles réguliers dans le rieu pour pousser son embarcation. Moyennant quelques sols, il accepta de mener les deux jeunes gens à travers les parcelles que ses ancêtres avaient eux-mêmes cultivées. »


(…) « C’est ainsi que Baptiste et Thomas se retrouvèrent sous les frondaisons, entre les roseaux et les lentilles d’eau. La cathédrale, immense bergère de pierre veillant sur son troupeau de masures basses, disparut peu à peu entre les feuillages. »


Bergère pour bergère, la métaphore en rappelle une autre, celle du premier poème du recueil Alcools, et des trois premiers vers de Zone d’un certain Guillaume Apollinaire : 


« À la fin tu es las de ce monde ancien

Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin

Tu en as assez de vivre dans l’antiquité grecque et romaine
»


Belle correspondance, toute naturelle, entre la professeure de lettres du Paraclet et le grand Guillaume. Plus loin, page 174, Isabelle Marsay poursuit sa progression sur les rieux, avec cette belle notation très sensuelle : « Baptiste sentit sur ses épaules, sur ses joues, la caresse des saules et des arbres fruitiers. Il écartait souvent des branches, se penchait pour éviter d’être blessé ou de freiner la barque qui filait vers l’Île aux Fagots, en admirant les miroitements du soleil et les lambeaux de ciel réfléchis par les eaux. » 


(…) « Bientôt on n’entendit plus qu’un vague clapotis, les tapis de nénuphars et les lentilles d’eau s’écartant sur leur passage comme pour aider les trois jeunes gens à pénétrer dans un autre univers, celui des terres fertiles aux contours mouvants, Baptiste s’attendait à voir surgir des ondines, des elfes, des sylphides, prêts à guider des habitants d’autres rives dans le dédale singulier de leur monde enchanté.

« Alors, fermant les yeux puis se laissant bercer, Baptiste s’imagina vivre parmi ces maraîchers, loin des métiers battants, des bruits de la cité, naviguant d’île en île, de terres en étangs, s’affairant comme un lutin ou un farfadet en passant constamment de l’eau à la terre, de l’ombre à la lumière. Il se voyait aidant les hortillons à remplir leurs mannes, puis faire un somme, à l’ombre de leur cabane. »


L’écriture de la romancière se glisse en douceur dans l’univers particulier des hortillonnages, pour mieux en imprégner l’âme de ses personnages. Discret miracle de la fiction quand la mélodie de la phrase se fond dans le paysage, au point que le rêve éveillé de Baptiste, soudain, accoste au quai du réel. Bien sûr, dès le départ, le lecteur sait bien que le roman composé par Isabelle Marsay n’a pas pour but premier de nous faire découvrir la vie et le travail des hortillons, mais le plaisir est intense. Tout comme le bonheur de lecture. 
Celle qui enseigne les lettres au Paraclet maîtrise l’art de dire beaucoup en disant peu. C’est peu de le dire

 

 

© Jean-Louis Crimon / Les Soleils Bleus Editions. Sept. 2019.

 

 

 

----------FIN DU TEASING------ "L'Hortillon des mots" désormais en librairie... -------------------------

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11 septembre 2019 3 11 /09 /septembre /2019 07:20
Les. Hortillons. Gérard Doulsan. Les Hortillonnages sous la grêle. Ginette Hirtz. © L'HORTILLON  DES  MOTS.
Les. Hortillons. Gérard Doulsan. Les Hortillonnages sous la grêle. Ginette Hirtz. © L'HORTILLON  DES  MOTS.

Les. Hortillons. Gérard Doulsan. Les Hortillonnages sous la grêle. Ginette Hirtz. © L'HORTILLON DES MOTS.

Chapitre  11


Au cours de cette promenade littéraire en barque à cornet, deux ouvrages se sont révélés à la fois très prometteurs et très décevants. D’abord, pleins de promesses, à la lecture du titre qui figure sur leur couverture, mais au final, décevants si l’on s’en tient à la raison première de notre invitation au voyage en hortillonnages. La raison est toute simple : à part dans les mots du titre, les hortillonnages ne sont guère présents, que ce soit dans le récit ou dans le roman.
Les Hortillons, de Gérard Doulsan, publié en 2002, aux éditions du Rocher, se présente comme un roman. Un roman de cent trente pages au style alerte et enlevé, mais très éloigné de la promesse affichée. D’hortillons, de vrais hortillons, qui vivent et qui travaillent dans les hortillonnages, entre Longueau, Rivery et Camon, il n’est jamais vraiment question. 
Le texte de la quatrième de couverture aurait dû nous mettre en éveil, tant la première phrase était en décalage absolu avec le titre. « Que pouvaient-ils faire d’autre, Léontine et Louis ? S’aimer, boire, et élever Mario, leur nourrisson, à deux pas des hortillonnages, ces colliers d’îles posés sur la rivière d’Argonne, dans une Picardie imaginaire enfouie sous les fleurs. »
Lu très vite, le pitch, comme on dit désormais en bon français, n’a rien de surprenant. Pourtant, la définition des hortillonnages en « colliers d’îles posées sur la rivière Argonne » a de quoi laisser perplexe. 
L’Argonne, en Picardie, dans une fiction, dans un roman, même un roman quelque peu déjanté ou délirant, c’est déroutant. Absurde. Il n’y a pas plus d’hortillons en Argonne que d’Argonne pour irriguer les hortillonnages. L’Argonne ne coule pas dans la Somme. Un tel contre-sens géographique mériterait qu’on referme le livre sans le parcourir, sans en lire la moindre ligne. C’est agaçant de se laisser tenter par un titre et d’avoir le sentiment de s’être fait avoir, berner, tromper, trahir.
L’achat effectué, il faut bien plonger dans la lecture. S’immerger. Se trouver des raisons de ne pas trop se sentir en perdition.


Phrase d’attaque, rythme, vocabulaire, style populaire, voire argotique, d’entrée, Doulsan nous remue les sangs. C’est pêchu, ça balance et ça tire dans les coins, tout le monde en prend pour son grade. « Mario leur était arrivé en side-car, tombé du Nord avec un oncle de Louis et une femme trop fardée perchée sur des talons malcommodes… On n’avait jamais revu l’oncle, ni la grue. Ni touché le moindre sou. » 
Décor planté. Pas seulement le décor. Plantés aussi, Léontine et Louis. Le gosse, de fait ou de force, adopté. « Léontine et Louis, qu’est-ce qu’ils pouvaient faire d’autre que le garder ? L’oncle promettait de payer une pension. Les papiers du gosse étaient rangés dans une trousse en cuir rouge. »

Page 14, première apparition du mot hortillonnage, mais au singulier. Pour le moins singulier, ce singulier pour un mot qui ne prend tout son sens qu’au pluriel. Les hortillonnages, – les hortillons vous le diront – n’existent qu’ensemble. Pas isolément. On peut dire « le marais » ou « les marais », mais on ne dit jamais l’hortillonnage. En témoigne la définition du Petit Robert : « Hortillonnage, mot picard, de (h)ortillon, jardinier, de ortillier, cultiver. En Picardie, marais utilisé pour la culture des légumes. Les hortillonnages sont divisés par des canaux. »
Page 14, page 24, page 32, page 51, et jusqu’à la fin du roman, le mot s’en vient ponctuer l’histoire, avec un rien de lancinant, comme la musique d’une chanson ancienne qui vous trotte dans la tête, mais dont vous ne vous souvenez plus des paroles.
Page 14 : « Elle le sait bien, qu’aujourd’hui, elle n’est plus rien, dans ce foutu royaume des eaux, cette saloperie d’hortillonnage, comme on dit, qui s’ouvre à l’Est des Essarts, à quelques pas de sa maison, avec des colliers d’îles à jardiner, les vergers minuscules, les labyrinthes des canaux. » 

Page 25 : « À nouveau, il semblait à Mario qu’il parcourait les contrées de l’enfance dans lesquelles l’avait guidé Léontine. Contrées désormais abîmées par la blanche avec laquelle les hommes de Jonas faisaient la noce dans l’hortillonnage, vivaient la nuit, en vrais bohèmes… » 
Page 32 : « Elle se montait toute seule, perdant souffle et patience. Et puis, dans la cuisine désertée par les bonniches, la Marchandise leur servit à toutes deux de grands traits de vin. Sans trop savoir, pour braver les gars de l’hortillonnage, qui la dégoûtaient, parce qu’elle était déjà un peu soule, Léontine se laissa prendre le bras… » 
Pages 50 et 51 : « Il est vrai que, pareil à une joyeuse certitude qu’on retrouverait tous les soirs, l’apéritif les attend. Station quasi réglementaire, au bar de la Cathédrale.
(…) « Sur la rue du Beau Dieu, la nuit est tombée, maigre et froide. Les passants, chassés par un vent tout chargé de l’humidité de l’hortillonnage, défilent comiquement, tête rentrée dans les épaules et col serré contre la poitrine. » 

Le coup fatal est porté page 55. L’auteur du roman avoue son ignorance de la réalité du pays des hortillonnages et de la vie des hortillons. En effet – insulte à toute la profession – oubliant son beau titre Les Hortillons, Gérard Doulsan ose écrire : « Parfois des cygnes, ou la barque d’un hortillonneur, chargée de fruits, de légumes et de fleurs quand la saison donne, fendent la pellicule verte qui recouvre les eaux. »
« Hortillonneur », c’en est trop. Le mot, certes répertorié en 1908, par un géographe français de renom, Paul Vidal de la Blache, n’a pas fait le buzz et n’est guère utilisé aujourd’hui, entre Camon et Rivery. Hortillonneur est insupportable à l’oreille qui sait, depuis le début de l’histoire, que le bon son rime avec hortillon. 
À la fin, à la toute fin, les cent trente pages lues, bien lues et certaines même relues, on se dit que, dans ce roman, les hortillons ne sont à tout jamais qu’un titre en couverture. Un titre « vendeur », un titre « accrocheur » sans doute, mais seulement un titre. Et l’on regrette d’avoir acheté ce livre-là, juste pour son titre. Même si le style et le ton de l’auteur ne laissent pas indifférent.

Sentiment très différent avec le récit de Ginette Hirtz. D’abord, c’est un beau récit, bien écrit, et c’est une histoire vraie. L’histoire vraie d’une jeune fille qui a vécu à Amiens, la ville où elle est née. Elle a 18 ans en 1940, quand la ville est anéantie sous les bombes incendiaires. La jeune femme va vivre avec sa famille, l’exode, puis le retour à Amiens, les persécutions antisémites, l’arrestation de ses parents, leur déportation, et leur mort à Auschwitz en janvier 1944. 
« Les hortillonnages, ces jardins picards traversés de canaux, sont demeurés à jamais associés, pour l’auteur, au souvenir d’une enfance heureuse. »
Belles, simplement, les trois premières lignes du dos de la couverture du récit de Ginette Hirtz. On imagine une histoire de vie inscrite dans les hortillonnages. Déception, il n’en sera rien. À peine l’évocation d’une escapade, à bicyclette ou à pied. Dommage, car tout est admirable dans ce récit de la vie d’une famille juive à Amiens pendant la Seconde Guerre mondiale, l’histoire de la vraie vie de cette jeune fille qui va devoir « être la maman » de ses frère et sœur, après la disparition de ses parents. Le récit, sous-titré Histoire d’une famille juive en France sous l’Occupation, publié en 1982, au Mercure de France, se révèle plus fort que tous les romans possibles. Un roman, ça déborde de vérité Une vraie vie livrée, une vraie vie devenue livre, ça laisse sans voix. Comment est-ce possible de vivre une telle vie et de la dire, et de l’écrire, sans haine ni mépris, avec la légèreté qui convient lorsque l’on veut toucher au plus profond de l’être ? Même si, parfois, la révolte et la colère peuvent jaillir.


« Bien sûr, on ne peut porter l’anathème sur “ sa ” ville sans être profondément injuste – et je ressens mes contradictions. Peu nombreux mais très courageux et efficaces sont ceux qui nous ont aimés, secourus. Ils sont dans un îlot de ma mémoire, symboliquement représenté par l’île Sainte-Aragone, au cœur des hortillonnages de la Somme qu’on appelle les “ jardins sur l’eau ” et la payse qui courait avec moi sur les berges n’a rien oublié, contrairement aux riches bourgeois nantis et préservés. » (page 24).
Le livre refermé, vous ne pensez plus aux hortillonnages. Vous n’avez plus l’envie de regretter leur absence. Vous savez pourquoi. 

Extraits de la page 130 du récit de Ginette Hirtz :

 

« Quand il fallait me battre, je retrouvais des forces intactes et j’allais jusqu’au bout, pour me laver de toute l’humiliation subie. Mon premier combat me donna longtemps à réfléchir et consolida mon aversion pour la bonne bourgeoisie de province, ancrée dans sa sécurité, son confort moral et son antisémitisme larvé. » 
« L’enjeu était composé de quelques meubles appartenant à mon père, resté dans son ancien local professionnel occupé par une banque sous le régime de Pétain. Innocemment et sans intention belliqueuse, je me rendis en ce lieu où j’étais née une vingtaine d’années plus tôt, dans une pièce située juste au-dessus du bureau usurpé de Monsieur le Directeur qui n’apprécia pas du tout ma demande de restitution de “ son ” mobilier. » 
« J’en avais besoin, moi, de cette table et de ces chaises pour recréer une salle à manger, de cette bibliothèque pour y installer mon dictionnaire de grec, le reste de mes livres et de mes notes ayant disparu dans la tourmente, avec les êtres humains et tout ce qui leur appartenait. »
« Après quelques tergiversations et remarques désobligeantes qui me firent comprendre à quel point ma réapparition inopinée était désagréable, anormale en quelque sorte, on se lança dans un jargon de juriste. Il n’était pas question de me “ rendre ” quoi que ce soit sans un jugement et d’ailleurs, le problème se poserait en termes de succession (il le savait bien ce salaud, que mes parents avaient fini dans le crématoire et regrettait visiblement que j’y aie échappé…) »
« Devant ce cynisme, je faisais face, me retenant de lui cracher à la figure en le plantant là, mais il commit l’erreur de prononcer cette phrase : — Mademoiselle, vous avez fait des études, semblet-il, vous ne devez pas ignorer la loi : en fait de meubles, possession vaut titre. Ce langage me donna des armes. Je ne voulais tout de même pas flinguer Monsieur le Directeur pour son insolente malhonnêteté mais lui rentrer sa phrase dans la gorge et sur-le-champ. Je me rendis directement chez Moisan, l’un des rescapés de l’Opération Jéricho, dirigeant local de la Résistance et père de Madeleine, une camarade de lycée. » 
« Il écouta mon récit et sans mot dire décrocha le téléphone et me passa l’écouteur. J’eus le plaisir d’entendre Monsieur le Directeur si sûr de lui une heure plus tôt bafouiller peureusement, donner sa version de notre entretien en disant que j’étais une “ arrogante ” mais qu’il donnerait tout ce que je désignerai à la camionnette qui passerait le lendemain matin. Ce qui fut fait à ma grande satisfaction. (…) « Ce petit épisode me remonta le moral et le trio intitulé “ les enfants ” ne tarda pas se reconstituer. J’étais seule majeure et devins tutrice de mes frère et sœur. »


Pour ce récit de vie, dédié à Raymond et Lucie, ses parents, morts à Auschwitz, Les hortillonnages sous la grêle mérite vraiment d’être lu et relu. Pour ne jamais oublier. Peu importe que les hortillonnages soient ou non présents à chaque page, ou simplement de façon fugitive, ce livre-là jamais ne quittera ma bibliothèque.

 

 

© Jean-Louis Crimon / Les Soleils Bleus Editions. Sept. 2019.

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10 septembre 2019 2 10 /09 /septembre /2019 06:37
L'Hortillonne. Léon Duvauchel. 1897. © Jean-Louis Crimon / Les Soleils Bleus Editions. Sept. 2019.
L'Hortillonne. Léon Duvauchel. 1897. © Jean-Louis Crimon / Les Soleils Bleus Editions. Sept. 2019.

L'Hortillonne. Léon Duvauchel. 1897. © Jean-Louis Crimon / Les Soleils Bleus Editions. Sept. 2019.

Chapitre  10


« Elle se pendait au cou de l’amant, lui mettait des baisers sur les joues, sur les paupières, sur les pointes de la jolie moustache châtaine, aux intentions d’accroche-cœur, à laquelle se frôlait son visage en une suprême chatouille. Malgré la foule qui les entourait, les heurtait, les secouait à ses remous : – toute la population d’Amiens accourue pour faire la conduite au régiment – elle sanglotait ; ses larmes s’écrasaient sur la face du beau gaillard, un sergent-major d’une trentaine d’années, ou lui ruisselaient, amères et chaudes, jusque sur les lèvres. »

L’Hortillonne, première partie, chapitre 1, page 1. C’est Alphonse Lemerre, l’éditeur de Verlaine, qui publie en 1897 L’Hortillonne de Léon Duvauchel. Lemerre a déjà publié de Duvauchel un recueil de poésies, La Clé des Champs, et un roman, La Moussière. On peut se demander comment Léon Duvauchel, né en 1848, a eu l’idée de proposer son manuscrit à Alphonse Lemerre, le grand éditeur parisien. Le célèbre éditeur des grands poètes du XIXe siècle. Peut-être sur le conseil de Théophile Gautier, dont il était proche, sinon l’ami. Théophile Gautier aimait les poèmes de Duvauchel. Il ne le cachait pas. Poèmes qui seront aussi publiés, sous le titre Poèmes de Picardie, en 1902, chez J. Maisonneuve. Pages 63, 64 et 65, de ce livre, d’ailleurs, un poème intitulé Dans les Hortillonnages exprime, dans des vers à la facture on ne peut plus classique, la profondeur de l’attachement de Duvauchel au site et aux gens qui le font vivre. Des vers qu’on jugerait aujourd’hui grandiloquents, mais qui méritent bien qu’on s’y arrête un instant :

 

« La rivière qui court aux près de Picardie,

En sa large vallée, à présent, enhardie

Emplissant jusqu’aux bords d’innombrables rieux,

Forme, en amont d’Amiens, des étangs curieux

Ici, l’entaille dont l’on tire encor la tourbe :

Grand marais dont le fond s’éclaircit et s’embourbe

Sous l’apport des canaux qui changent en damiers.

Les aires de Camon, ces jardins légumiers.

Plus loin, le lac, semé d’îlots microscopiques,

Protégés de roseaux, tels des faisceaux de piques,

Et par les citadins couverts de robinsons

D’où partent, aux beaux temps, les cris et les chansons.»


Aveu touchant d’un homme jeune revisitant les lieux aimés de son enfance : « Parmi tous ces carrés d’artichauts et de fèves, Enfant, j’éparpillai le pollen de mes rêves : Graine marquant ma trace en fantasques circuits. Jeune homme, j’y trouvais des arbustes en fruits… »
Bien que parisien de naissance, Léon Duvauchel a toujours mis en avant ses origines picardes. Sa famille est originaire de Crécy-en-Ponthieu. Son parcours littéraire lui fera croiser la route de Théophile Gautier et de Pierre Loti. On le classe parmi les écrivains appartenant à l’école dite « naturaliste ». Sous-titré Mœurs picardes, L’Hortillonne, le roman de Duvauchel se situe au moment de la guerre de 1870, la guerre contre les Allemands qu’on appelle à l’époque les Prussiens. 


L’hortillonne, qui donne son titre au roman, est une jeune fille de Camon, amoureuse d’un beau militaire, le lieutenant Jousserand, et aux avances duquel elle ne résiste pas longtemps. De cette rencontre naîtra un fils, prénommé Firmin, que le père reconnaîtra, sans grand enthousiasme. Mais s’effacera rapidement d’une situation qu’il n’a pas vraiment désirée. Le beau lieutenant s’échappe. N’y tenant guère, à ce rôle de père, et pas davantage au rôle de mari. Il quitte Camon, le village de la mère et l’enfant, pour s’installer à Châteauroux où il se mariera. Vie sans histoire. La retraite venue, il va vivre à Montreuilsur-Mer. C’est là que le drame va, sinon se jouer, du moins se dénouer. Firmin, le « fils naturel », pour ne pas dire « le bâtard », a grandi. C’est un homme jeune qui n’a pas oublié la promesse faite à sa mère – le jour de sa première communion – de la venger de cet abandon qui les a plongés tous les deux dans une vie très difficile, pour ne pas dire misérable. L’entrevue finale verra le fringant lieutenant perdre de sa superbe devant sa propre femme qui prendra la défense du premier amour abandonné et de l’enfant délaissé. 
Extrait de L’Hortillonne, page 204 de l’édition de 1897, réimpression Laffitte Reprints, en 1979 : « Sur une seule ligne, hanche à hanche, coude à coude, jamais l’un ne devançant l’autre, ils naviguaient de conserve. Le courant les entraînait vivement sous les pelles manœuvrées tantôt à droite, tantôt à gauche, avec un ensemble que l’accoutumance rendait quelque peu mécanique. Vues de face, l’avant très relevé par le poids des marchandises, ces gondoles semblaient autant de sabots énormes s’en allant à vau-l’eau. Chacune, avec son échafaudage de mannes de groseilles, de bottes de petites carottes nouvelles surmontées de salades, présentait aux rayons frisants d’un soleil à l’horizon, de douces teintes rouge brique et des tons plus chauds de carmin enveloppés de verdures traînées à la surface de l’eau. 


Léon Duvauchel a commencé par publier de la prose et des vers, dans des revues littéraires. En 1871, son recueil de poèmes Le Médaillon a reçu les encouragements de Théophile Gautier. Succès d’estime, malgré ce parrainage prestigieux, mais véritable entrée en littérature. Son premier vrai succès, ce sera La Moussière, son premier roman, sous-titré roman forestier. Histoire des amours tragiques d’Azémila, jolie paysanne de l’Oise, et d’un jeune baron amiénois, André d’Emméricourt. La parution en feuilleton – comme c’est la coutume à l’époque – va créditer son auteur d’une notable célébrité, bien avant la sortie du livre, en 1886.

Léon Duvauchel publiera, en 1889, Le Tourbier et L’Hortillonne, en 1897. Poèmes de Picardie, publié en 1902, recueillera aussi un franc succès. Consacré « écrivain régionaliste », appellation réductrice, Léon Duvauchel n’hésite pas à employer des expressions et des mots picards, lorsqu’ils lui semblent sonner plus juste et plus vrai que leurs équivalents français. Recours aux « picardismes » qui traduisent, au fond, un bel humanisme.

 

 

© Jean-Louis Crimon / Les Soleils Bleus Editions. Sept. 2019.

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