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11 mai 2011 3 11 /05 /mai /2011 06:59

 

Bien sûr, inutile de rêver, vous ne risquez pas de trouver le moindre exemplaire de ce livre-là chez les bouquinistes des quais de Seine ou d'ailleurs. D'ailleurs, si l'un d'entre nous, les libraires de plein air, tombait par hasard sur une édition originale de ce livre, très rare dès le départ, à coup sûr, il le confierait à un libraire spécialisé dans les livres précieux et les livres anciens. Une saison en Enfer, seul livre publié par Rimbaud de son vivant et à compte d'auteur.

10 juillet 1873, dans un Hôtel de Bruxelles, Paul Verlaine tire un coup de revolver sur Arthur Rimbaud. Une  amitié particulière signe sa fin en fait-divers. Une semaine auparavant, Verlaine a abandonné Rimbaud à Londres après une dispute sordide. Mais "l'époux infernal" décide de le rejoindre en Belgique. Or, à Bruxelles, c'est Rimbaud qui veut rompre et, cette fois, définitivement. Il annonce à Verlaine sa décision de partir pour Paris. Rimbaud raconte l'épisode dans sa déposition devant le juge d'instruction T'Serstevens: "Pendant que nous étions ensemble dans notre chambre, il descendit encore plusieurs fois pour boire des liqueurs; il voulait toujours m'empêcher d'exécuter mon projet de retourner à Paris. Je restai inébranlable. Je demandai même de l'argent à sa mère pour faire le voyage. Alors, à un moment donné, il ferma à clef la porte donnant sur le palier et il s'assit sur une chaise contre cette porte. J'étais debout, adossé contre le mur d'en face. Il me dit alors:"Voilà pour toi, puisque tu pars !", ou quelque chose dans ce sens; il dirigea son pistolet sur moi et m'en lâcha un coup qui m'atteignit au poignet gauche; le premier coup fut presque instantanément suivi d'un second, mais cette fois l'arme n'était plus dirigée vers moi, mais abaissée vers le plancher".

Le 8 août, Verlaine est condamné à deux ans de prison. Rimbaud est rentré à Roche. A pied sans doute. Une page définitive se tourne dans la vie de chacun des deux protagonistes. Un cycle s'est accompli. Pour Verlaine commence une sorte de long purgatoire qui va le mener jusqu'à la conversion. Dans sa prison de Mons, au-delà des murs, Verlaine voit le "ciel si bleu, si calme"...

Le 20 juillet 1873, Arthur Rimbaud est sorti de l'hôpital et il a quitté Bruxelles. Pour Rimbaud, la saison en enfer est terminée. Il ne reste plus qu'à l'écrire, qu'à la transcrire. Dans le grenier de la maison maternelle de Roche et dans un état de fébrilité indéniable. Loin des travaux des champs des moissonneurs. Ces travaux des champs exaspèrent Arthur. Le grand frère quitte le grenier parfois et l'écriture de son infernale saison pour aller boire au café d'Attigny. 

" Mon frère Arthur ne partageait point nos travaux agricoles" note la petite soeur Vitalie, dans son journal d'enfant, admirative en secret de ce grand frère un peu étrange, sinon vraiment étranger. Elle ajoute, montrant qu'elle comprend tout dans sa tête d'enfant sage: "la plume trouvait auprès de lui une occupation assez sérieuse pour qu'elle ne lui permit pas de se mêler de travaux manuels."

A Roche, Rimbaud écrit l'essentiel de la Saison. Pour bien sentir dans quel état d'esprit se trouve Rimbaud à ce moment-là, il faut lire ou relire de Pierre Michon Rimbaud le fils. Gallimard. L'un et l'autre. 1991. Fin août 1873, Rimbaud fait parvenir son manuscrit à l'imprimerie bruxelloise de Poot, l'Alliance typographique. Jacques Poot. Non, pas "jack pot" ! Pas davantage "jackpot" ! En septembre, le livre est imprimé. Quelques exemplaires, cinq ou six vraisemblablement, sont remis par Jacques Poot, l'imprimeur, à Rimbaud, le poète, qui en distribue quelques uns à ses amis. Le stock, faute de paiement définitif, reste dans la cave de l'éditeur. Jusqu'en 1901, année de la découverte fabuleuse de Léon Lossau. C'est lui qui racontera, vingt-huit ans plus tard: "un certain nombre d'exemplaires, détériorés par l'eau qui avait percé du toit, furent jetés dans le grand poêle de l'atelier". Un certain nombre d'exemplaires d'Une saison en Enfer qui terminent leur carrière dans le feu du grand poêle de l'atelier.L'enfer, le feu. Le feu de l'enfer ?

Reste une question, une seule: combien d'exemplaires d'Une saison en Enfer  ont aujourd'hui survécu ? Une question, une seule, et puis, bien sûr, son corollaire : où se trouvent les autres exemplaires de ce livre introuvable ?

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10 mai 2011 2 10 /05 /mai /2011 06:25

 

Le bouquiniste est un passeur, passeur de mots, passeur d'idées. Les livres, il les connait, il les aime, et, logique, entre ce qu'il vend et ce qu'il aime, il y a une parenté réelle. Tout en se faisant un honneur de toujours avoir le titre qu'on lui demande. Ou de se mettre en quatre pour vous le trouver. La librairie de plein air a souvent l'allure d'une bibliothèque de rue. Mais son apparence instable ou son allure fragile ne doivent pas faire croire qu'il n'y a pas derrière tout ça quelques lignes force, de sérieux étayages, une vraie culture. Même si c'est, la plupart du temps, une culture d'autodidacte. Avec des rêves insolites de bibliothèque idéale. Le bouquiniste, si vous savez lui parler, est intarissable sur ses goûts et ses trouvailles de lecteur.

Dans ma bibliothèque idéale, il y a, bien sûr, les valeurs sûres, Rutebeuf, Villon, Louise Labé, Ronsard, Balzac, Verlaine, Rimbaud, Baudelaire, Flaubert, Maupassant, Louise Colet, Proust, Paul Nizan, Camus, Sartre, Queneau et Modiano, mais aussi Vallès, Jehan Rictus, Luc Dietrich, Henry Poulaille, Jean Meckert, Neel Doff, Eugène Dabit et Stig Dagerman. Stig Dagerman, pour  Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, (Actes Sud, 1981), et ce passage de la page 18 que je relis chaque matin et chaque soir de ma déjà longue vie:

 "Je peux reconnaître que la mer et le vent ne manqueront pas de me survivre et que l'éternité se soucie peu de moi. Mais qui me demande de me soucier de l'éternité ? Ma vie n'est courte que si je la place sur le billot du temps. Les possibilités de ma vie ne sont limitées que si je compte le nombre de mots ou le nombre de livres auxquels j'aurai le temps de donner le jour avant de mourir. Mais qui me demande de compter ? Le temps n'est pas l'étalon qui convient à la vie." 

Du Suédois Stig Dagerman, il faut tout lire, lire et relire surtout L'enfant brûlé et Le Serpent , et puis aussi Dieu rend visite à Newton , Les Wagons rouges  et  Le froid de la Saint-Jean.

Dans ma bibliothèque idéale, il y a Roland Dorgelès, Blaise Cendrars, Pierre Mac-Orlan, André Billy, Aragon, Paul Eluard, il y a Elsa Triolet, Simone de Beauvoir, Françoise Sagan, il y a Emmanuel Bove et Boris Vian, il y a Olivier Séchan, il y a  Knut Hamsun, Per Lägerkvist, Selma Lagerlöff et Brautigan, Richard Brautigan, et Jack Kerouac, il y a Alberto Moravia, Elsa Morante et Dino Buzzati, il y a Jean Rouaud, Philippe Djian, Philippe Claudel, Philippe Delerm, et Jeanne Benameur. Il y a Friedrich Nietzsche, Vladimir  Jankélévitch, Voltaire et Rousseau, Gaston Bachelard et Sören Kierkegaard.

Si jamais vous me rendez visite, sachez qu'à quelques mètres de mon étal -les choses sont bien faites- un banc public vous tend... les bras. On peut prendre un livre dans mes boîtes, commencer à le lire, en parler, l'acheter, si vraiment les premières lignes ou les premières pages vous ont convaincu ou tout simplement le remettre en place dans sa boîte. Pour  celle ou celui à qui le livre et l'auteur parleront davantage.

Pour finir sur un sourire, si vraiment un de ces jours prochains, vous poussez, de Saint-Michel, ou du quai de Montebello, jusqu'au 41, quai de la Tournelle, juste en face la petite rue de Pontoise, pas très loin de la Tour d'Argent, où mes recettes ne nous permettront pas encore aujourd'hui d'aller déjeuner ou dîner, n'oubliez pas, jeux de mots permis et même fortement recommandés. Qu'est-ce qu'un écrivain, au fond, sinon un orfèvre en "jeux de mots". Désormais, ne dîtes plus Maupassant mais plutôt... "mot passant".

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9 mai 2011 1 09 /05 /mai /2011 19:02

 

 

"Moi, vous savez, monsieur, c'est pas que je regrette le franc, mais tout de même, avec cent francs, on pouvait en faire des choses. Aujourd'hui, avec vingt euros, on ne va pas très loin !" L'homme me regarde avec cet air incrédule, consterné et désespéré à la fois. Il insiste: " Avec un billet de cent francs, on pouvait sortir, aller au restaurant, s'amuser, et il nous restait même encore un peu de monnaie. Vous savez aujourd'hui, à Paris, les gens n'arrivent plus à joindre les deux bouts, tout est hors de prix. Le logement, la nourriture, les transports, et l'électricité qui va augmenter de 30 ou 40 %. Vous les voyez nos salaires, croyez-vous qu'ils vont augmenter de 30 ou 40%, nos salaires ?" L'homme repose le livre. Dix euros, c'est trop cher. Je vous le prendrai une autre fois. Moi: allez, prenez-le quand même. Lui: puisque je vous dis que c'est trop cher. Moi: puisque je vous dis que vous pouvez le prendre: je vous l'offre. L'homme: vous feriez ça ? Moi: oui, un homme qui veut lire ne doit pas être empêché. Le livre vous plaît, prenez-le, vous me le rapporterez quand vous l'aurez lu. L'homme: et s'il me plaît vraiment, je vous le paierai à ce moment là ! Parfait. Titre de l'ouvrage prêté: L'Ame Grecque, pages de la Littérature Antique de Chevalier Badit. (Jean Marguerat Editeur, Lausanne. 1941.

 

Monsieur, je recherche un ouvrage introuvable. Il n'y a rien d'introuvable, madame. Tout se trouve, parfois sans chercher. Par hasard ou par chance. Et puis ne dit-on pas: qui cherche, trouve ? Avez-vous au moins en tête le titre précis ?  Oui, c'est Le pétrole et l'Algérie  !  L'auteur ?  Maurice Mainguy. Pourquoi recherchez-vous cet ouvrage précisément ? C'est mon père qui l'a écrit. Quand nous étions tout petits. Publié sans doute dans les années d'après-guerre. Dernières années quarante ou début des années cinquante. Je note, madame. Je ne vous promets rien, mais je vais tout faire pour vous aider à retrouver un exemplaire du livre de votre père. La dame a souri. Visiblement heureuse. Face à sa demande, mon attitude lui a plu. Du coup elle m'a acheté, pour trois euros, Le Roi Lépreux, de Pierre Benoit. Etre à l'écoute, renseigner quelqu'un, ou s'engager à l'aider dans sa quête, c'est sans aucun doute gagner un client et parfois même un ami. Sur le quai, il faut être disponible, accueillant, ouvert et surtout sans a priori.

Le bouquiniste a ce rôle rare et précieux de conseil et d'aide, quand on se met en tête de trouver un livre introuvable.

 

Plus tard, dans l'après-midi, Nine stories, de JD Salinger ( A Bantam Book, Printed in the United States of America) a trouvé preneur à trois euros. Samarcande d'Amin Maalouf, en Poche, est parti dans les mêmes conditions. Une jeune et jolie femme a acheté, pour six euros et pour l'offrir à son frère, un petit ouvrage fort bien illustré Paris, des origines à nos jours, ouvrage de Jean Colson, publié aux Editions Hervas, en 2001. Bon achat et cliente charmante. Vol de nuit de Saint-Ex, en Folio, a trouvé aussi son lecteur. Pilote de guerre, également, dans la demi-heure qui a suivi. Enfin, juste au moment de la fermuture -c'est souvent comme ça- j'ai réalisé ma plus grosse vente de l'après-midi. Un siècle d'humour français, bel ouvrage, très bien documenté et illustré, au départ à trente euros, s'en est allé faire le bonheur d'une lectrice qui travaille dans la banque, pour ... vingt euros.

 

- Vous n'avez rien sur Grace Kelly ?

- Madame, si vous demandez comme ça... le bouquiniste risque de vous répondre par la négative...

- Que voulez-vous dire, monsieur ?

- Dîtes-moi plutôt: avez-vous quelque chose sur Grace Kelly ?

- Si vous y tenez, monsieur: avez-vous quelque chose sur Grace Kelly ?

- Non, madame, pas en ce moment !

Et la dame de rétorquer, visiblement très satisfaite de ma réponse: voyez que j'avais raison, et d'insister: vous n'avez rien sur Grace Kelly !

- Je vous rends "grâce", madame !

- Parce que je collectionne tout sur elle, vous savez, et depuis des années... 

- Grace... qu'elle lit ?

- Bien sûr, monsieur,  qu'elle lit, la dame. Et pas que des livres sur des Princesses.

 

 

Dans le RER C du retour, une famille allemande s'installe face à moi. La longue jeune fille blonde aux yeux d'un bleu incroyable, entre mauve et turquoise, a un Poche entre les mains. L'auteur: Henning Mankell. Le titre: Les chaussures italiennes. La jeune allemande lit Les chaussures italiennes en français. L'Europe est en marche. Même si l'euro pose des problèmes à de nombreux européens, citoyens ou Etats. L'Europe de la culture. La libre circulation des poètes et des philosophes, voilà ce qui est important. On aurait dû commencer par là. La libre circulation des idées, oui ! La libre circulation des capitaux, non. Mais c'est une autre histoire. Hegel n'a-t-il pas planté un arbre de la liberté, pour saluer la Révolution Française ?

Mais qui le sait encore aujourd'hui ?

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6 mai 2011 5 06 /05 /mai /2011 21:48

 

 

Il y a des jours comme ça. Des jours sans. Sans passants. Sans promeneurs. Sans flâneurs à la recherche d'un p'tit bonheur. Un bonheur de trois fois rien qu'on obtient pour pas grand chose.  Un bon livre pour pas très cher. Un bonheur imprimé parce qu'on se sent un peu... déprimé. Un livre, parfois, ça soigne et ça guérit. Mais le vendredi, allez savoir pourquoi, n'est pas souvent un bon jour. C'est Jacky, l'ouvre-boîte de Pierre, qui me l'avait dit, l'an dernier déjà: " Tu sais, mon gars, le vendredi après-midi, c'est pourri, le vendredi, c'est RTT et début de week-end, y'a pas grand chose à espérer. Sauf si tu vends de la babiole à touristes. Et encore ..."

Moins de dix personnes se sont attardées vraiment pour détailler les titres des ouvrages de ma petite librairie de plein air. A deux reprises, j'ai failli vendre une biographie de Wagner et un 18x24 noir et blanc du "Living Theater". Photo du début des années 80. La Princesse de Clèves, en poche, n'a pas trouvé preneur à deux euros. Le Poche a pourtant été pris en mains quatre ou cinq fois. Une charmante dame d'un certain âge m'en proposait un euro. Le prix auquel je l'avais acheté. J'ai gardé ma "Princesse".

Tout au long de l'après-midi, le flot incessant des voitures et le bruit surtout. Un bruit permanent avec, par intermittence, de très courtes plages de silence, accordées par les feux rouges, chargés depuis des lustres pas très illustres, de la ponctuation automobile. Mais très vite, ça repart et la ville s'honore d'une pollution qui n'est pas que sonore. Pollution automobile mariée en avril aux pollens des platanes, pour un cocktail détonnant, qui voit le bouquiniste tousser, cracher, pleurer, pendant des quintes qui esquintent les cordes vocales, et pas seulement. Ces dernières semaines n'ont pas été de tout repos pour les poumons qui s'époumonnent en vain à réclamer un air moins "pollué". Face à ce déluge de pollutions, au bord du désespoir, le bouquiniste rêve de s'embarquer dans l'arche... Delanoë.

Juste avant que je ne ferme, plutôt déçu d'avoir passé près de 5 heures, debout sur le quai, pour rien, - zéro euro dans l'escarcelle !, un familier des quais est passé me voir. Un type d'une quarantaine d'années. Un connaisseur avec qui, depuis peu, on échange davantage que quelques mots. Ce soir, il m'a parlé de Vercors, Jean Bruller de son vrai nom. Il m'a dit que le meilleur livre de Vercors n'était pas Le Silence de la mer , comme tout le monde le pense, publié sous l'Occupation, en 1942, mais La Marche à l'étoile où Vercors parle de la Passerelle des arts. La "Passerelle" des arts, insiste mon interlocuteur, et non pas le "Pont" des arts, comme on le dit la plupart du temps, ou comme Brassens l'a chanté. Car il s'agit d'une "Passerelle" et non pas d'un "Pont".

"La Marche à l'étoile", c'est l'histoire triste et tragique du Tchèque Thomas Muriz qui n'a cessé de rêver de la France, et qui en 1942, sera livré aux Allemands par des gendarmes français, en raison de son sang juif. La Marche à l'étoile, dénonciation implacable des collaborateurs et de la collaboration. Thème que Vercors reprendra en 1952, dans Les Animaux dénaturés. Alors que je le questionne sur les livres de "Jean Vercors" qu'il a déjà chez lui, le lecteur passionné et passionnant me dit que Jean Bruller, alias Vercors, a en effet signé quelques uns de ses ouvrages en réunissant son vrai prénom de l'Etat-civil, "Jean" et son pseudonyme de Résistant "Vercors". Je ne le savais pas. Le quai est fabuleux pour ça. On le quitte chaque soir plus intelligent que la veille. De jour en jour, on se sent plus riche. Riche d'une richesse qui ne se compte pas en "euros" mais en "heureux". En gens heureux. Car ceux qui aiment les livres ont une réelle philosophie du "savoir-vivre". Un réel sens de l'existence. Pour le plaisir de la conversation, je demande à mon interlocuteur comment il contemple tous les ouvrages de ses 21 bibliothèques, - il m'avait lui-même dit, lors de notre première rencontre, que son appartement débordait de livres et contenait ... 21 bibliothèques - mais il préfère alors me décrire chacun des domaines qui le passionnent: Philosophie, Psychologie, Sociologie, Histoire, avec cette bibliothèque entière consacrée exclusivement à la Commune de Paris. Je lui demande alors s'il a un goût particulier pour les éditions originales et les envois, cette dédicace personnalisée de l'auteur à un lecteur anonyme ou célébre. La réponse est instantanée. Je la trouve admirable et lumineuse, même si je ne suis pas sûr de pouvoir la faire mienne un jour:

"Non, monsieur, pas de livres précieux, que des livres de lecteur !"

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5 mai 2011 4 05 /05 /mai /2011 09:06

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par crimonjournaldubouquiniste

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4 mai 2011 3 04 /05 /mai /2011 19:38

31262_391691799725_6333941_n.jpg © Jean-Louis Crimon 

 

"Moi, j'ai horreur du noir et blanc, je n'aime que la couleur !" Le commentaire est sans équivoque. Il émane d'un passant qui s'est attardé de longues minutes devant mon étal. Plutôt attiré par le haut de mes boîtes, où pour casser la monotonie des journaux anciens sous cellophane, suspendus sur un fil avec des pinces à linge, depuis plusieurs mois, j'expose des photos, format 18X24. Belles photographies prises, pour les premières, au  début des années 70, quand j'étais étudiant en philo, puis dans les années 80 et 90, quand j'étais journaliste, mais, photos réalisées en dehors du strict exercice de mon métier: j'étais journaliste à la radio. D'autres sont plus récentes, comme celles du Grand Palais, prises l'an dernier, au moment de la présentation officielle de la dernière photo connue d'Arthur Rimbaud. Autant d'instants décisifs ou anodins, essentiels ou dérisoires, autant d'instantanés surannés, glanés d'année en année.

Le noir et blanc, les Américains, les Hollandais et les Japonais en sont friands. Ils achètent assez facilement, mais négocient âprement le prix. Disons que mes photos sont très "vintage" comme on dit aujourd'hui. Alors, monsieur, pardon de ne pas partager votre point de vue sur la pauvreté du noir et blanc. Une telle affirmation mériterait d'être contredite. Ou débattue. Mise en question. Vous ne supportez pas, monsieur, que l'on vous contredise. Bon, ça ne va pas être facile. Comment faire ? Accepteriez-vous que nous dialoguions en silence. Qui ne dit mot consent. C'est moi qui commence.

Détrompez-vous donc, mon ami, qui n'êtes pas mon ami, le noir et blanc n'est pas manichéen, le noir et blanc n'est pas l'expression d'un monde en noir ou blanc. Selon la formule consacrée, ce n'est pas "tout noir ou tout blanc". Le noir et blanc, c'est tout sauf "noir ou blanc". Avez-vous jamais goûté, monsieur, la saveur, la douceur, la beauté, du dégradé de gris ? Le dégradé de gris n'est pas dégradant. Au contraire, mon cher monsieur, c'est dans le dégradé de gris que la lumière prend naissance.

Tenez, parmi les photos que j'aime, il y a celle de cet homme qui marche dans la neige sur une route verglacée, il tourne la tête vers les champs et la plaine, comme pour mieux embrasser du regard l'immensité blanche. C'est une photo philosophique. Il y a celle aussi d'Augustin Lherbier, mineur de fond, du bassin minier de Lens, venu faire prendre l'air à ses poumons silicosés  à Ambonnay. Vendanges en Champagne. 1972 ou 1973. "L'Augustin", comme l'appelaient ses camarades, "ch'est du toubac qu'tu fouais, y'o trop d' feulles dins tin raisin" ! L'patron n'va pas êt' contint !" L'Augustin qui, chaque matin, à la pause du petit-déjeuner champêtre de vendangeurs affamés, allumait sa clope avec la braise d'un sarment de vigne qui se consume. L'Augustin,  "l'homme sarment", comme je l'avais tendrement surnommé. Ou encore les quatre ou cinq photos de la séquence du laveur de vitres d'Ecosse, qui grimace avec une application non feinte, dans la répétition des gestes pénibles du quotidien. Comme si la grimace donnait toute sa valeur à la qualité du travail accompli. Ou cet enfant qui se métamorphose en danseur de flamenco ou en toréador, alors qu'il joue simplement avec une araignée qui se débat au bout de son fil. Toutes ces photos prises, toutes ces images arrêtées, et jamais développées, pendant des dizaines d'années, je les aime, monsieur. Toutes ces photos muettes pendant 30 ou 40 ans et qui se mettent soudain à parler ardemment, à sourire et à rire, trop joyeuses de sortir d'un trop long silence, j'en suis, pardon pour l'immodestie, assez fier, monsieur. Mon noir et blanc est lumineux, monsieur: la couleur est à l'intérieur.

Car enfin, monsieur, sachez-le, ces photos viennent de très loin. Jusqu'à ce jour, elles n'avaient jamais vu le jour. Pendant des années, je me suis contenté de simplement développer moi-même les négatifs, les tirages sur papier étant à l'époque trop onéreux pour ma bourse. Ma bourse d'étudiant ou de professeur débutant à mi-temps. Bien sûr, après, chemin faisant, chemin professionnel, s'entend, j'ai eu, comme tout le monde, davantage d'argent mais beaucoup moins de temps. Les négatifs sont restés dans leurs grands classeurs, à l'abri de la poussière et de la lumière, par feuille de "six fois six vues" et les photos, moi non plus, pour la plupart, je ne les ai jamais vues. Je me dis aujourd'hui que le moment est venu de les révéler enfin à la lumière. Avant qu'il ne soit trop tard. Je dois à mes enfants, à ma fille, à mon fils, à ma femme, à mes amis et à tous ceux que la chose intéresse, ce livre de 300 ou  400 photos, somme fabuleuse d'instants captivants, captés avec tendresse ou ironie parfois, et définitivement placés hors du temps. Hors du temps et de son pouvoir destructeur qui fait que tout passe et tout trépasse, et que tout s'efface. 400 photos pour 40000 négatifs, c'est une vision très humble, convenez-en, monsieur, de la réalité du trésor d'images que je me suis constitué, d'année en année, sans en avoir vraiment conscience. J'ai le sentiment, monsieur, qu'en relisant la parabole des talents, je me sens, un peu, beaucoup, passionnément, coupable, d'avoir si longtemps autant maltraité mon talent de photographe.

Je vais vous laisser sur ce dernier scoop, monsieur, je dois vous avouer que je suis sans doute le seul photographe au monde à avoir passé toute sa vie au stade du ... négatif !

Un sourire à peine sur le visage de l'homme qui s'en va maugréant contre je ne sais quoi ou contre je ne sais qui, et qui n'en démord pas "de toute façon, je n'aime que la couleur !"

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3 mai 2011 2 03 /05 /mai /2011 17:55

 

 

L'histoire est incroyable. C'est l'hiver et il ne fait pas vraiment froid. Ce doit être un hiver sans neige. Sans gel. Un hiver presque doux. J'arrive avec le bus 72 et je descends à l'Hôtel de Ville. Je traverse vers la Seine. Machinalement je déambule rive droite et je m'étonne de la nudité absolue des parapets de pierre blanche. Comme un nouveau paysage urbain redessiné entre métal et minéral. Je ne réalise pas d'emblée ce qui s'est passé, ni combien de temps cela a pu prendre. Une nuit. Un week-end. Un mois. Une année. Je ne sais même pas en quelle année nous sommes. L'an 2000, l'an 3000 ou l'an 10000 ? Je marche comme un automate. Mon regard lui aussi semble s'être perdu. Mes yeux comme mes pas ne comprennent pas. Aucun espace familier où accrocher mon regard. Je vais vers le quai de la Mégisserie où un de mes amis, Charles Gédor, vendait autrefois des livres d'occasion et des livres anciens. J'avais déniché chez lui une belle édition d'un des premiers romans de Balzac dont j'ai oublié le titre. Une édition curieusement imprimée en Belgique du vivant d'Honoré. Mon ami n'est plus là et sa petite librairie de plein air non plus. A chaque coin de rue ont pris place des distributeurs d'une forme étrange et au contenu déroutant. Je fais demi-tour et je marche de longues minutes dans cet hiver bizarre et cette ville familière que je ne reconnais plus. Je n'ai jamais ressenti jusque là ce curieux sentiment de m'être trompé d'époque, de ville ou de vie. J'arrive à hauteur du Pont de l'Evêché. Je pourrais traverser là, mais je décide de pousser plus loin, jusqu'au Pont Marie et jusqu'au Pont de la Tournelle, pour remonter ensuite le quai du même nom. La Tournelle et Montebello, mes deux quais préférés au temps de... Au temps de quoi ? Au temps où j'arpentais rive gauche à la recherche de...

Je n'arrive pas à trouver les mots. J'ai perdu le pouvoir de nommer les choses. Le quai de la Tournelle me donne le tournis. Là aussi, le parapet a retrouvé sa couleur de pierre blanche, d'une blancheur immaculée, et se perd en ligne de fuite à hauteur de Notre-Dame. Signature insolite d'un urbaniste à la recherche d'une perfection abstraite. Comme sur la rive droite, des distributeurs automatiques ont été installés à même le trottoir. Je n'arrive pas à y croire. Ils ont osé. Ils l'ont fait. Dans les distributeurs, à la façade plus ou moins imposante, il y a des livres, des livres d'occasion et des livres anciens, et même des livres neufs. Et toujours cette incroyable bimbeloterie Toureiffelesque. On peut payer en pièces ou en billets, de 10, de 20, de 50 ou de 500 euros. L'appareil rend la monnaie et vous sert l'ouvrage comme autrefois un jambon beurre ou une boîte de Coca. Je comprends. Je réalise. Je visualise enfin.

Les bouquinistes n'existent plus. Les boîtes vertes ont disparu des quais. Le patron d'une grande surface s'est payé, dans tous les sens de l'expression, la "plus grande librairie à ciel ouvert du monde". Il a fait détruire toutes les petites embarcations qui étaient amarrées sur les parapets depuis des siècles. Il a maintenu le commerce des livres. De certains livres. De certains auteurs. Les moins subversifs. Pour un temps. Un temps indéterminé, à ce qu'on dit.

Les bouquinistes remplacés par des automates ! Quelle époque ! Quelle sinistre époque ! A moi Verlaine, Léautaud, Rictus, Dietrich, Dabit, Meckert, Poulaille, Ragon ! A l'aide. Revenez-moi du pays des revenants !

Meeeeeeeerrrrrrrrrrrrde ! Je n'ai pas vu la différence de niveau du trottoir sur la fin du quai de Montebello, quand on remonte de la Tournelle en direction de Saint-Michel. Quelle chute ! Quel gadin ! Ma tête, ma pauvre tête qui résonne sur le macadam. Des gens s'attroupent autour de moi. J'entends des voix en écho. Hôtel-Dieu. Urgences. Coma. J'ouvre les yeux. J'éclate de rire. Un bon et grand rire matinal, à vous donner la forme pour un siècle !

Ma tête a heurté le coin de la... table de nuit. Je suis dans mon lit. Curieux rêve ! Furieux rêve ! Oui, vraiment, rêve sacrément furieux. Mais, mon pauvre vieux, où vas-tu chercher tout ça ?

 

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2 mai 2011 1 02 /05 /mai /2011 18:58

 

 

L'Association Culturelle des Bouquinistes de Paris regroupe plus d'un bouquiniste sur trois. Ce qui n'est pas si mal. Le bouquiniste, de comportement comme de tempérament, est un être très indépendant. Vraiment jaloux de sa liberté. S'associer n'est pas dans les us et coutumes de la profession. Certains racontent qu'autrefois, il y avait bien un syndicat, le syndicat des bouquinistes, mais qu'il y a belle lurette qu'il n'existe plus.

Je ne sais pas pourquoi j'ai adhéré à l'Association dès mon arrivée  au 41, quai de la Tournelle. Cela me semblait le meilleur moyen d'être accepté dans cette confrérie que tous me décrivaient comme très fermée, avec ses réseaux, ses combines et ses dynasties. Et une organisation, assez récente, reposant en grande partie sur des délégués de quai, chefs de quai comme il n'y a plus de chefs de gare, chargés de signaler à la Mairie les absences, les retards, les boîtes fermées, les jours d'ouvertures, la régularité ou le sérieux du bouquiniste débutant. "T'as ton cahier de présence", m'a lancé, un jour d'hiver, mi-sérieux, mi-provocateur, mon délégué de quai.  Avec cet air suffisant du contremaître qui prend son ouvrier en infraction. Moi qui pensais que bouquiniste était le dernier métier de liberté non encadrée, dans cette société d'encadrement permanent, le dernier métier d'homme libre, ("Homme libre, toujours tu chériras la Seine") j'ai dû déchanter. Délégués de quais plus ou moins autoproclamés. En tout cas "pas élus par leurs pairs" comme le font remarquer, dans un sourire qui en dit long, certains rebelles à l'ordre policé, pour ne pas dire policier, du chef de quai. Bouquiniste, as-tu composté ton billet ? Sans doute bientôt d'actualité. Sur ces quais d'embarquement où l'on n'embarque plus qu'en rêve. Pour des traversées de longues après-midi solitaires. Quand le passant se fait rare. Quand le bibliophile se défile. Quand le temps qui passe lui aussi, s'évertue à jouer l'immobile ou le suspendu. Quand la Seine fait sa grise alors qu'elle est si jolie dans la lumière dorée du soleil du soir.

 

La dernière réunion de l'Association m'a beaucoup plu. L'ordre du jour: réfléchir à la création d'une fête des bouquinistes. Manière de célébrer un métier, une tradition, et au fond un vrai rôle social. Bouquiniste sur les quais, ce n'est pas seulement vendre des livres, des gravures, des photographies anciennes ou des aquarelles, c'est d'abord et avant tout du lien social. C'est le commerce des mots avant le commerce des livres. Ce sont des regards, des sourires échangés, des conversations parfois. C'est de l'humanité qui passe dans cette époque où l'humain vraiment humain est une espèce en voie de disparition. Une présence humaine, à la fois discrète et immanquable. Essentielle au paysage urbain des quais de Seine. Une présence si forte et si banale que c'est son absence qui souligne le manque. Une présence vitale.

"Foire à tout, puces, brocante, vide grenier", les idées fusent autour de la table, mais, classique, à chaque fois, l'idée contraire efface l'idée première. La discussion tourne en rond. Les réticences et les refus, les rejets, mettent le beau projet en impasse. Reprenant ce qui fait la particularité et l'identité du bouquiniste, le commerce des bouquins, je propose de transformer "vide grenier" en "livre grenier" ou en "grenier livres". Autrement dit:" Livre les livres qui dorment, souvent d'un profond sommeil, dans ton grenier. Ou dans ta cave, dans ton box, ou dans ton appart'. Fais leur prendre l'air. Une fois ou deux par an, viens partager le parapet des bouquinistes du quai !

"Idée stupide, concurrence déloyale ! ", s'indignent quelques uns d'entre nous. Pas du tout, au contraire, astucieux moyen de s'approvisionner et, qui sait, de faire peut-être de jolie trouvailles. Forcément, s'il le souhaite, le bouquiniste est le premier acheteur de ces "marchands d'un jour". Le premier bénéficiaire. S'il sait y faire, il y gagnera même de futurs clients. Sans doute même de nouveaux amis.

Très vite, accord d'une majorité des présents pour organiser, une ou plusieurs fois par an, un "Livre-Grenier". Sur un week-end ou sur un seul jour. Plutôt le dimanche, ou sur deux dimanches.  De septembre ou d'octobre. Ou sur quatre dimanches de tout un mois, le "mois des bouquinistes". Toutes les propositions se télescopent. Sur une période qui irait du 15 septembre au 15 octobre et donc sur quatre dimanches. Quatre dimanches où les résidents-riverains (dans un prermier temps) auraient la possibilité de partager avec les bouquinistes professionnels le droit et le bonheur de vendre des livres d'occasion et tout ce qui se rapporte à l'écriture, imprimée ou manuscrite. Le bonheur de partager les espaces libres des parapets des bords de Seine, rive gauche et rive droite. Soyons simples: ce sera "un dimanche rive droite" et "un dimanche rive gauche". Fin septembre et début octobre.

Reste à trouver un titre, un beau titre, un titre accrocheur. Un titre qui pourrait nous valoir de bons retours/presse dans ce qui doit être aussi-ne l'oublions pas- une bonne campagne de communication. Amusante et efficace. L'an dernier déjà, au cours de l'Assemblée Générale de l'Association Culturelle des Bouquinistes de Paris, j'avais proposé à ceux qui critiquaient "PARIS PLAGE" (ils "perdaient des clients potentiels" !) de créer tout simplement dans les pas de "PARIS PLAGE" ... "PARIS PAGES". Le titre avait fait sourire, mais l'idée est restée... en carafe. L'idée est tombée -la Seine ne m'en voudra pas- à l'eau ! Dommage, vraiment. Car je persiste à penser, aujourd'hui encore, que ce serait bien d'inscrire nos pas, les pas des propriètaires des boîtes vertes, dans la foulée de ceux qui, avant d'aller faire bronzette sur le sable, feraient d'amples emplettes chez les bouquinistes. "On bronze mieux un livre à la main" aurait pu être un bon slogan de campagne. Pas trop directif et suffisamment incitatif. Mais mon "PARIS PAGES" n'a recueilli, comme on dit, qu'un succès d'estime. Cette année encore, le Crimon s'escrime pour ne pas laisser les plagistes aux seules saveurs de l'ice-cream.

Cette fois, pour l'opération qui nous concerne et nous motive, mon titre s'est imposé d'emblée: "BOUQUINISTE D'UN JOUR". Adopté à l'unanimité des présents. Plébiscité. Titre accrocheur et informatif. Titre qui dit bien ce qu'il doit dire (rôle et fonction du titre !) et qui, en transparence, en filigrane, indique, en prime et en douceur, message subliminal et banal à la fois, le nécessaire renouvellement des générations. Dans notre corporation aussi, la chose a son importance. Mais oui, "Bouquiniste d'un jour... Bouquiniste...toujours" !

 

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30 avril 2011 6 30 /04 /avril /2011 13:02

 

 

"Quai de la Tournelle

J'pousse ma ritournelle

 

Quai des Grands-Augustins

C'est pas mon destin

 

Quai de la Mégisserie

J'aurais fait tapisserie

 

Quai Voltaire

J'aurais pas pu m'taire

 

Pas d'quai Rousseau

Finirai pas le nez dans le ruisseau

 

Quai Saint-Michel

Fallait la courte échelle

 

Quai de Montebello

Ciao bello

 

Quai d'la Tournelle

J'pousse ma ritournelle..."

 

C'est drôle, mais la chanson me vient souvent comme ça. Par intermittence. Quand le vent est d'Est. Puis elle part sans demander son reste. La musique s'envole avec le vent. Ne me reste que des paroles pas très rock'n'roll. Entre Verlaine et Gavroche. Rictus ou Coûté. Petits refrains à écouter. A chanter. A chantonner. Si vous retrouvez la musique en allée.

À part ça, je n'ai pas encore d'Ouvre-boîte. Traduisez: bouquiniste remplaçant, celui -ou celle- qui ouvrira mes boîtes en mon absence pour faire prendre l'air littéraire à mes ouvrages en cage. Un bon ouvre-boîte, c'est précieux, mais l'espèce est en voie de disparition. Souvent, du moins à ce que les anciens m'en ont dit, on entre comme ça dans la profession. D'abord "bouquiniste remplaçant" avant d'être "bouquiniste titulaire". Titulaire d'un emplacement. C'est la ville de Paris qui attribue les emplacements. Autrefois à l'ancienneté. Désormais sur lettre de motivation et entretien pour mesurer, évaluer, jauger et valider les connaissances réelles du postulant, ou de la postulante, à la fonction.

Autre faiblesse du bouquiniste débutant que je suis depuis bientôt un an: je n'ai pas de partenaire pour faire "l'essuie-glace". Pour la chose, il faut un très bon voisinage. Voisine de gauche ou voisin de droite. Dans mon cas, c'est réglé, pas de voisin à droite ! Et à gauche, la voisine est, disons cela élégamment, d'un commerce pas très agréable. Disons que le commerce des mots n'est pas le talent premier de celle qui fait carrière dans le commerce des livres. Pour preuve, les premiers mots, balancés, bille en tête, au premier jour de mon arrivée sur le quai:

 

- T'as pas le sentiment de prendre la place d'un jeune ?

- Ah bon, tu trouves que j'ai déjà ma gueule de vieux sur les épaules !

 

Mais je m'égare. "Faire l'essuie-glace", c'est confier la surveillance de vos boîtes, et les ventes éventuelles à ce collègue, ou confrère pas trop éloigné. A charge de revanche, bien sûr. Ainsi on peut alller, en hiver, au bistrot d'en face, prendre un café bien brûlant, pour se réchauffer les amygdales et pour ne pas claquer du bec, ou  en été, déguster une bonne bière qui désaltère, quand l'air est trop chaud ou trop sec. Pourquoi cette expression "faire l'essuie-glace" est-elle en vogue sur le quai? Simple, m'a expliqué Christian Nabet, un bon copain, lui, du quai de Montebello: "cest parce que, quand y'en a un qui part, y'en a un qui r'vient !" Variante "libraire de plein air" de l'emploi de l'expression très usitée aussi sur les courts de tennis.

Pour le reste, Olivier, le fils de Clara, m'a définitivement vacciné: tu sais, sur le quai, avec tes voisins, simple, si tu veux pas d'ennuis, c'est bonjour-bonsoir. Rien de plus. Et surtout pas de commentaire sur tes recettes de la journée. C'est un truc à se fâcher. C'est un milieu d'individualistes forcenés.

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29 avril 2011 5 29 /04 /avril /2011 19:59

 

 

- On gagne sa vie avec ça !

- Non, mais on la rêve, et ça n'a pas de prix !

Dialogue impromptu juste à l'ouverture de ma petite librairie de plein air. Car il faut le savoir, le bouquiniste s'appelle désormais, dans certains milieux, "libraire de plein air". Par opposition à "libraire de librairie en dur". Mais c'est le libraire de plein air qui a la vie dure. L'averse froide du début de l'après-midi a de quoi décourager. A peine ouvertes, il faudrait refermer les boîtes vertes ? Non, ce n'est pas dans le tempérament de celui qui, sans être forcément intempérant, se moque des intempéries. Plus ou moins bien à l'abri de la pluie, sous les auvents, qui ne protègent pas du vent, les bouquinistes essaient de déchiffrer le ciel. Le grand Bernard, lui, est expert dans l'analyse des rapports complexes entre le vent et la pluie. Jeudi, il m'avait dit: le vent est au nord. Moi, faux ingénu, j'ai répondu: ça veut dire quoi ? Le grand Bernard, sans se démonter, m'a expliqué: ça veut dire qu'il fait froid et ça peut repousser les nuages qui, eux, ne viennent pas du nord. De fait, les nuages ont été un temps repoussés, et quand le vent est tombé, la pluie est arrivée ! Moralité, sur le quai ou ailleurs, quand le vent tombe, la pluie, elle aussi, tombe. C'est le moment de mettre les livres à l'abri, le bouquiniste aussi.

On gagne sa vie avec ça ! Au fond, je ne sais pas si la phrase était exclamative ou franchement interrogative. Mais ma réponse n'a laissé aucun doute. Deux fois payante même. Mon interlocutrice a souri. D'un beau sourire. Elle s'empare des deux tomes de la "Vie de Benvenuto Cellini, écrite par lui-même", Julliard Littérature, 1965, et me gratifie d'un billet de 20 euros - c'était indiqué  18- en me disant "gardez la monnaie, je les cherchais depuis longtemps". La pluie s'est arrêtée. Le ciel du côté du boulevard Saint-Germain tourne à l'éclaircie. La recette de ma journée aussi.

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