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8 septembre 2011 4 08 /09 /septembre /2011 22:49

 

La question de départ pourrait être : n'ayant jamais cru au rôle messianique du prolétariat, pourquoi nous faudrait-il croire aujourd'hui au rôle messianique du marché ? Cessons de nous voiler la face et de nous payer de mots. Le libre marché n'a de libre que le nom. Le marché, la seule loi du marché, est un marché de dupes. La « concurrence libre et non faussée » est faussée dès le départ : sans adéquation des fiscalités nationales, sans rééquilibrage des prix de revient des produits et des productions, sans obligation de charges sociales et salariales identiques, sans égalité devant l'impôt, des personnes comme des entreprises, sans réglementation une et unique, sans règle acceptée et respectée par tous, la « concurrence libre et non faussée » est une vaste blague, une fumisterie, une naïveté déconcertante, pour ne pas dire une erreur monumentale, parce que, personnes, peuples ou États, elle affaiblit les forts sans fortifier les faibles.

Il faut oser dire : « Non, ça suffit ! » Nous rêvions d'une autre Europe et nous devons à nos enfants une autre Europe. On nous fait le chantage au coup d'arrêt brutal et définitif à la construction européenne. On nous traite de « moutons noirs », d'anti-européens, pratiquement de traîtres à la patrie libérale, mais la question est plutôt : qui trahit qui, et qui trahit quoi ? On nous promet le plein-emploi, ou mieux, ou pire, on nous promet de « tendre vers » le plein-emploi, on nous fait miroiter le « taux plein d'activité », mais que voyons-nous, que constatons-nous ? 2 500 000 chômeurs en France, 5 millions de chômeurs en Allemagne, et combien dans chaque État de l'Union ? Combien de chômeurs dans l'Union européenne ? Tout le monde s'accorde à penser que ce chiffre tabou (il est si peu présent dans tous nos débats) est de l'ordre de 20 millions ! Vingt millions de chômeurs, pardon, il faut dire vingt millions de « sans-emploi », 20 000 000 de personnes, 20 000 000 d'êtres humains, 20 000 000 d'Européens qui croyaient au « droit au travail », et qui savent désormais qu'on leur promet au mieux le « droit de travailler ». Nuance de taille. Traducteurs, traduisez (...). Cessons nos tartuferies libérales et tirons un trait définitif sur toutes ces illusions perdues, l'égalité, la liberté, la fraternité, le plein-emploi et la justice sociale. Soyons pour une fois francs et courageux : créons de toutes pièces ce 26e État de l'Union, qui existe déjà mais n'a pas, comme vous diriez, la visibilité qu'il mérite : 26e État où l'on regrouperait les 20 millions de chômeurs. Vingt millions de sans-emploi, auxquels on adjoindrait les sans-papiers, les sans domicile, les sans espoirs, les sans espérances, les sans avenir, les sans ambition personnelle, tous « les sans », bon sang de bon sang, justement pour ne plus se faire de mauvais sang. Les « sans », bien localisés, dans leur « État des sans », on en aurait des cents, puis des mille, des milliers, des centaines de mille, des millions de « sans » (...).

 

L'Humanité, 27 mai 2005. Extraits.

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7 septembre 2011 3 07 /09 /septembre /2011 09:28
   

Au commencement n'était pas le Verbe. Au commencement était une planète. Une planète ronde comme un ballon rond. Une planète et un soleil. Un soleil pour faire des jours et des nuits. Des saisons, des printemps, des hivers. Dans un système immense qui ne s'appelle pas encore univers. Un système solaire mais silencieux. Terriblement silencieux. Tellement silencieux que les Dieux de l'univers virent naître l'ennui dans leur éternité de Dieux. Un ennui insupportable.
Un beau jour, le plus vieux des Dieux, qui comme les hommes, prennent du "sage" en prenant de "l'âge", se dit qu'il fallait inventer quelque chose, quelque chose comme un jeu, un jeu avec un enjeu, pour donner un peu de sens et un peu de joie à leur vie de Dieux. Les hommes n'existaient pas encore.
D'un coup de tête dans une planète -une petite planète pour son front géant de Dieu- le plus âgé des Dieux prit soudain conscience qu'il venait d'avoir une idée de génie : il venait de créer la première passe. Le plus jeune des Dieux, qui passait par là, comprit que c'était à lui de poursuivre le mouvement : il contrôla, de l'intérieur du pied, la petite planète, avant de la remettre légèrement en retrait pour un troisième Dieu que le jeu, vraiment, amusa. Les Dieux s'entraînèrent, comme ça, en découvrant d'abord le "une-deux" puis  le "une-deux-trois", car les Dieux, d'instinct, improvisèrent des actions de jeu en triangle.
Un quatrième Dieu fit son entrée dans l'espace. Il eut l'idée de bloquer la petite planète avec les mains. Les trois autres lui dirent : tu joueras gardien. Sept autres Dieux arrivèrent des quatre coins de l'univers. Il fut décidé que l'équipe était complète. Le plus vieux des Dieux dit qu'il fallait appeler ce jeu que la plupart des Dieux pratiquaient avec le pied, football, car les Dieux, en ce temps-là, parlaient anglais. Les Dieux contactèrent d'autres Dieux, dans d'autres univers, et disputèrent des millions de matches. Jusqu'au jour où, fatigués, ils décidèrent de créer les hommes, pour qu'ils jouent à leur place, mais qu'ils puissent, eux, les Dieux, prendre autant de plaisir à les regarder jouer, qu'ils en avaient eu, autrefois, à jouer eux-mêmes. Le plus vieux des Dieux, un lointain parent de l'entraîneur Denis Troch, fit aux hommes une seule recommandation, toujours actuelle, toujours valable, la plus belle et la plus précieuse des recommandations :" Passez les ballons que vous aimeriez recevoir  ! "
La preuve que l'histoire est vraie ? Sur la Planète Bleue, dans chaque pays, sur chaque continent, les hommes, depuis la nuit des temps dessinent et construisent des dizaines de milliers de stades au rectangle vert. Ils organisent et disputent des championnats, des coupes, des coupes d'Europe, des coupes d'Afrique, des coupes d'Amérique, des coupes intercontinentales, et même, tous les quatre ans, la coupe du monde, la plus belle des coupes. La preuve que l'histoire est vraie ?

Que dit-on des hommes qui pratiquent à la perfection ce jeu divin, inventé, il y a des millions d'années, par des Dieux qui, dans leur éternité de Dieux, risquaient de s'ennuyer, de s'ennuyer à ... mourir, ce qui est interdit pour un Dieu ? Que dit-on de ces hommes que la Planète entière admire, et que les Dieux, parfois, envient ?

Tout simplement qu'ils jouent comme... des Dieux.

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6 septembre 2011 2 06 /09 /septembre /2011 23:22

 

Quand je regarde les mains de mon père

Je me dis que ces mains-là

Sont toutes les leçons de philosophie

Que je cherchais en vain dans les livres

 

Quand je regarde les mains de mon père

Je me dis qu’elles sont aussi

Le prix des peines acceptées

Et des révoltes contenues

 

Parfois je les vois deux poings forts,

Capables de frapper la tête des gouvernants

 

Mais quand je regarde les mains de mon père

Je vois que les poignets sont encore rouges

Des chaînes qu’il lui a fallu porter

Et je me demande sans comprendre

Pourquoi il n’aspire qu’à se taire

Et comment il a pu tant accepter

 

Je sens qu’au fond de moi la révolte gronde

Je sais pourquoi je veux la fin du vieux monde  

 

Alors que mon père me pardonne

De ne pas seulement rêver de liberté

 

Alors que mon père me pardonne

S’il apprend qu’un fils d’esclave s’est révolté.

 

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5 septembre 2011 1 05 /09 /septembre /2011 20:24

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                                                                                                           Photo Jean-Louis Crimon

 

 

Forcément, elle reviendrait. Je le savais. C’était écrit. Inscrit. Dans notre première rencontre. Celle de la foire au pain d’épices. Un peu avant Pâques. Juste après mardi gras. La foire au pain d’épices, survivance des petites foires d’antan, avant-goût de la grande foire de la Saint-Jean. Petite foire avec nougats, croustillons, loteries, autos tamponneuses et un stand de tir ou deux. Petite foire modeste. Mais cette fois, en prime, une attraction dont aujourd’hui encore, je suis fier d’avoir eu la primeur : « la femme sans corps ». Du jamais vu chez nous. Une caravane habillée comme un salon de princesse, des miroirs partout et soudain, sur un coin de table en verre, une tête de femme, incroyablement belle, une tête de femme... sans corps. Beau visage solitaire, paupières baissées, dans la lumière trop forte des néons. Beau visage qui soudain lève les yeux, vous regarde, vous dévisage. Beau visage qui alors cligne des yeux, bat des cils, vous remercie d’une ébauche de sourire. Comme un murmure du bout des lèvres, sans tristesse apparente pour le corps absent. C’est fin mars, saison des averses éparses. Pour rien au monde, je n’aurais manqué la foire de la Saint-Jean. Elle ne pouvait pas ne pas en être. Ses yeux me l’avaient dit. Ou je l’avais lu sur ses lèvres. Enfin, c’était comme une promesse. De fin mars à fin juin, pas une soirée où je n’ai convoqué l’image étrange du visage de cette femme sans corps. Pas un jour où son regard ne s’est posé sur moi. Trois mois qui me parurent une éternité. Enfin vînt le divin juin. Comme au temps de la foire au pain d’épices, je cherche l’instant propice. Trop de monde, et elle ne me remarquerait pas. Je passerais inaperçu. Elle penserait que j’ai oublié, que je ne suis pas venu. Deux par deux, les badauds s’attroupent, se rassemblent au pied de sa caravane pour la visite. Ils sont nombreux ce soir, se succèdent à un rythme impressionnant, défilent et processionnent devant la « la femme incomplète », comme dit l’affiche, dans une orthographe incomplète également. En gros caractères « MISS BETTY, LA FEMME INCOMPLETE », puis, plus bas, en minuscules « l’énigme la plus extraordinaire qui soit. Elle ne possède ni bras, ni corps, ni jambes. Elle a été présentée sur toutes les grandes scènes de France et de l’Etranger. La visite est gratuite pour les médecins. »En sortant de la caravane, les visiteurs commentent le phénomène –paroles plus ou moins fines et heureuses- et rient à gorges déployées. J’attends que ça se calme. Que la populace s’efface. C’est la troisième fois que j’essaie de l’approcher, mais trop de brutes épaisses jouent des coudes sur le petit escalier qui mène au lieu de l’incroyable. Quand ils ne me barrent pas complètement le passage. J’espère qu’elle va me reconnaître. Comprendre pourquoi je reviens. Savoir que je ne suis pas un client comme les autres, qu’elle est pour moi autre chose qu’une attraction foraine. Qu’elle est, au-delà de l’attraction, une attirance. Forte, irrésistible. Comme le chant des sirènes. Musique familière, rassurante et inquiétante à la fois. Bonheur intense quand on se laisse prendre et emporter par le regard plein de la femme sans corps.Son mari, le bonimenteur –il y a menteur dans bonimenteur- va-t-il se douter de quelque chose ? Va-t-il me percevoir comme un rival ? Ou simplement comme un client, crédule, incrédule, fasciné au point de flamber tout son pécule, pour assouvir sa curiosité ? M’en fous, j’y retourne. J’escalade le petit escalier métallique qui permet d’accéder au lieu sacré du mystère. J’entre le premier dans la caravane. Je reprends place au meilleur endroit : là où on peut la voir de face. J’essaie d’accrocher son regard. Son regard croise le mien. Me voit-elle comme je la vois ? Où n’est-ce qu’une image d’elle projetée par un jeu subtil de miroirs en cascade. Au fond, elle ne regarderait personne, mais chacun penserait qu’il est l’élu. Non, impossible, impensable, cette fois, j’en suis sûr, elle m’a souri, vraiment souri. Ce sourire, c’est pour moi, pour moi seul. Il est à moi, rien qu’à moi. Je suis seul à la contempler de cette façon. Elle sait que je ne suis plus un badaud parmi d’autres badauds. Je lui parle avec les yeux. Elle me répond de la même façon. Elle seule sait le précieux du langage des yeux.-Terminé, monsieur ! Pas plus de deux minutes !Le mari bonimenteur m’indique la sortie, sans négliger le sens des affaires qu’il a bien développé, le bougre. Devant le nouveau groupe qui piaffe au pied de l’escalier aux marches en inox, il me lance, prenant le public à témoin : « Monsieur revient une quatrième fois quand il veut ! La cinquième visite est gratuite ! » Eclats de rires gras dans la foule. J’ai honte. Je pars. Sans me retourner. Je fuis. Je m’enfuis. J’aime ce moment où la foule déferle sur le boulevard. Vagues insouciantes qui surfent sur le bitume pour s’en aller mourir à la terrasse des bistrots ouverts très tard dans la nuit. A contre-courant, je remonte vers la gare. C’est curieux, mais ça chante en moi. Je ne sais ni comment, ni pourquoi. Est-ce la bière, la fatigue, la nuit qui s’avance ? C’est d’abord une musique qui me traverse la tête, puis un refrain. Quelque chose qui prend possession de moi. Quelque chose d’incompréhensible qui fredonne en moi. Puis la chanson devient plus claire. Limpide. En suis-je vraiment l’auteur ? Ou quelqu’un me la souffle-t-il ? Pour exorciser ma peine et mon désir.

Une baraque foraine
Pour unique décor
Les yeux de ma reine
Ont la couleur de l’or.

C’est une histoire de cœur
Sans aucun corps à corps
C’est une histoire de cœur
Qui se moque des moqueurs

Une main ferme m’empoigne l’épaule et me secoue. J’ouvre les yeux. Je suis allongé sur un banc du jardin public. « Monsieur, ce n’est pas raisonnable, vous ne pouvez pas dormir ici. La nuit, ça peut être dangereux. Relevez-vous et rentrez chez vous ! » Le policier municipal se veut convaincant. Il m’aide à me mettre debout et m’incite à prendre la direction du centre ville.C’est vrai, il fait maintenant beaucoup plus froid. Même en été, dans cette ville du nord, le cœur de la nuit est très vite très froid. Les musiques se sont tues. Les lampions sont éteints. Les rideaux métalliques des baraques foraines se sont refermés sur l’univers forain qui s’endort. Les forains se couchent tard, mais dorment aussi la nuit.Quelle heure peut-il bien être ? Deux ou trois heures du matin peut-être ? S’effacent les derniers traînards de la grand-place. S’estompent sans manière les odeurs de frites et de bières. Le vent qui se lève achève de les disperser aux portes de la ville. Les mots et la musique de ma chanson avec.

Pour un cœur à cœur
Avec la femme sans corps
Je donnerais mes heures
Je damnerais mon corps

Pour une nuit d’amour
Avec la femme sans corps
Je damnerais mes jours
Si elle était d’accord

La nuit s’efface. Pointe déjà le début du début du petit jour. La ville est lasse et même un peu dégueulasse. Les balayeurs choisissent le meilleur. La foire de la Saint-jean ne peut pas durer toujours. Les forains s’affairent. Ils sont quatre au pied du Grand Huit. Entreprennent le démontage de leur incroyable chemin de fer. Avant de reprendre la route. Pour une autre ville. Une autre foire. Moi, je rentre chez moi. La tête vide. Mais toujours cette chanson. :

Chaque nuit je m’endors
Priant le petit jour
De me laisser encore
Auprès d’la femme sans corps

Chaque nuit je m’endors
Priant le petit jour
De me laisser encore
Au creux d’la femme sans corps

C’est le vent qui fredonne
C’est l’amour qui fredaine
Pourvu qu’elle me pardonne
C’est la faute à la fête foraine

J’ai refermé la porte en la laissant claquer derrière moi. Dans l’entrée, grand miroir oblige, je croise mon regard. Le grand miroir, juste à côté du vieil ordonnancier acheté au marché à réderies d’avril. Coup d’œil machinal. Histoire de vérifier que c’est bien ma tête, et que c’est bien moi, pas un autre, qui rentre chez moi. Même allure d’ensemble, même port de tête, même silhouette. Même visage, mêmes cheveux noirs, légèrement grisonnants, sur les tempes. Normal, avec les années, il neige un peu sur les cheveux des hommes. Tout est dans l’ordre. Ou presque.Impensable. Impossible. Incroyable. Dans le miroir, le grand miroir de chez moi, le miroir du vestibule, il y a une tête, ma tête, mais il n’y a que ma tête, ma tête seule, posée sur une partie de mon cou. Le reste, les bras, le buste, la taille, les cuisses, les jambes, le corps, tout a disparu. Je suis « hermès » devenu. Etrange statue. Statue vivante à la vie absente. Mon corps s’est absenté. J’ai le corps absent. Totalement absent. Effacé. Gommé. Invisible. Ne reste que ma tête. Je suis l’homme sans corps. Un grand rire ridicule secoue tout le vestibule. Un grand rire sonore comme je ne m’en connaissais pas encore. Un grand rire qui emplit toute la maison, puis déborde sur le jardin par la fenêtre entrouverte. Je réalise. Je devine. Je comprends. Mais pourquoi, pourquoi ai-je accepté ce rendez-vous avec cette Miss Betty ? Ce dîner avec « la femme sans corps », même son mari, le bougre, était d’accord ! Elle avait si bien décomposé, du bout des lèvres, chaque mot de la phrase, appuyant délicatement sur chaque syllabe, comme pour mieux sceller cet amour « à corps perdu » :

- Un dîner ? mais oui, monsieur, bien volontiers, mais un dîner... en tête-à-tête.

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4 septembre 2011 7 04 /09 /septembre /2011 23:20

 

Chaque année, en mars, ils reviennent. Ils reviennent et il revient. Lui et ses frères et soeurs, et ses parents, et ses grands-parents. Et Bijou et Soumis, le noir et le gris, leurs deux chevaux à cheveux longs. Il vient, comme il dit, des pays par en haut. Des pays où même le chant des oiseaux est différent. Les mésanges du sud de la France ne chantent pas comme celles du nord: elles ont un accent. L'accent du midi. C'est Romano qui me l'a dit. Il le sait, lui. Il vient de l'autre vallée, et encore avant, d'une autre vallée encore. Avec sa roulotte jaune et bleue. Beau bleu, de Grèce ou d'Italie. Pas le bleu de chez nous, bleu ciel trop fade pour être vraiment bleu. Un vrai bleu de mer, un bleu marin, un bleu marine. Un bleu des gens du voyage.

Roulotte jaune et bleue, avec ses deux paires de volets mauves. Pour éviter, c'est sa mère qui me l'a dit, que la nuit, le jour ne se sauve. Maison magique qu'on déplace à volonté quand l'endroit ou les gens vous lassent ou vous ont lassé. Maison sur roues, à rendre jalouses les maisons sur murs, qui jamais ne bougent, jamais ne voyagent. Un jour, c'est sûr,comme lui, qui chaque fin d'hiver revient, je serai bohémien.

Le bohémien. Le moébien. Le mot est bien. Le beau est mien. Ensemble, toujours, dès son retour, on joue avec les mots. Son père joue de la guitare, et nous on fait des jeux de mots. On a le sens de la parole. Du mot parlé. Du mot qui parle. Du mot-parole qui s'envole, à la recherche du sens.

... ... ...

Les jours de pluie, nous allons à escargots. On passe entre les barbelés des clôtures. On progresse comme ça, de pâture en pâture. On arrive très vite à la lisière du bois.On commence notre cueillette. Les petits gris et les gros bourgognes, ma mère en est friande mais mon père déteste ça. Elle les fait dégorger pendant trois jours au gros sel. On les cherche et on les traque, on découvre leur cachette, à l'aide d'une baguette de noisetier, dans les talus, dans les orties, dans les haies, dans les ronces, dans les fossés. On joue dans les flaques. On y saute à pieds joints. On s'éclabouse. Quand on rentre, on sent le chien mouillé. Avec cet air de faux reproche, ma mère dira: " tu es encore allé traînailler, vadrouiller, avec les romanos. A rouler comme eux, tu finiras comme eux, romanichel ! Dans la roulotte !" Puis elle ajoutera, sans vraiment y croire: "heureusement que ton père n'est pas encore rentré, sinon tu l'aurais eue ta raclée!"

Mon copain Romano et moi, on rigole. On sait bien que ma mère plaisante. On les aime bien, nous, les romanichels, les tziganes, les gitans, les gens du voyage. On leur ouvre notre porte. Ils le méritent bien. Faut avoir du courage pour être toujours sur les routes. Romano, c'est son vrai prénom. De toute façon, ça simplifie les choses, et lui, mon camarade, au fond, ça l'arrange et ça l'amuse: ceux qui croient se moquer de lui ou l'insulter, en le traitant de "romano", ne savent pas qu'ils l'appellent tout simplement par son prénom. En plus, dans "Romano", il y a "roman", le roman que j'écrirais un jour pour lui. A cause de lui. Grâce à lui. Sans qu'il le sache. Ou avec lui. Plus tard. Quand nous aurons volé assez de mots et de phrases pour en faire un livre. L'écriture, pour nous, -ça fait rire l'instituteur- c'est passer de la cabriole à la cambriole. Ce que tu n'as pas reçu à la naissance, tu le voles. Les idées, les pensées, les façons de parler: tu mélanges le tout et tu te fais tes idées à toi. Tu réinventes le monde. Tu changes le sens. Et tu te mets à écrire. Dans l'autre sens.

... ... ...

"Peaux de lapin, peaux...", crie de loin le père de mon ami le bohémien. A vélo, il fait le tour du village et des contrées voisines. Il donne à ma mère des pièces jaunes de dix ou vingt francs pour les plus belles peaux, les noires ou les rousses, beaucoup moins pour les blanches. Il raconte des histoires étonnantes. Il dit :" les Allemands, pendant la guerre, on les surnommait les doryphores, parce qu'ils vivaient sur nous en vrais parasites, ils mangeaient tout ce que nous possédions, surtout nos pommes de terre." J'aime bien l'écouter. On ne sait jamais ce qui est vrai ou ce qu'il invente. Mais les histoires sont toujours extraordinaires. Avec parfois un petit goût de morale à la fin. Souvent, d'ailleurs, une morale immorale.

... ... ...

Dans l'herbe du talus de la prairie d'en face, on rêve à regarder le temps qui passe. Romano sort de sa poche son peigne et déplie un rectangle de papier doré, plutôt argenté, papier qui enveloppe les tablettes de chocolat. Papier précieux pour lui. Il entoure le peigne comme s'il était barre de chocolat, lisse avec application, pose ses lèvres sur le nouvel objet et commence à jouer: le miracle a lieu. Ce n'est plus un peigne recouvert de papier d'alu, c'est le plus bel harmonica que j'ai jamais vu. Romano joue l'air de la chanson du marchand de bonheur. "Vous me verrez passer chacun à votre tour..." Les chevaux tendent l'oreille, ils s'approchent de la clôture. Soumis secoue sa chevelure de plaisir. Bijou nous regarde comme s'il nous enviait. Dans ses rêves de cheval, peut-être qu'il se voit en Romano, pour avoir le bonheur de jouer de la musique aux chevaux.

... ... ...

Avec Romano, on a inventé des soirs-poèmes. Pas des soirs par coeur où on réciterait comme à l'école les mots des autres. Non, des soirs où on improvise et où on dit, dans l'instant, ce qui nous passe par la tête. Comme "Bonsoir la vie, C'est la mort qui passe... Au cas où vous auriez quelque chose à lui donner, Quelqu'un pour elle..." Son père s'asseoit sur la marche supérieure de la roulotte et joue de la guitare. Triste ou gaie. Mélancolique souvent. Nous, on continue nos comptines, pour conjurer la nuit chagrine, et Romano s'exclame : "Bonjour le monde, T'en as pas marre du monde, Marre de la Terre qui tourne, qui tourne, Sans savoir qu'elle est ronde, Sans même s'arrêter une seconde !"

... ... ...

Ce soir-là, en rentrant chez moi, j'ai composé dans ma tête, en chantant à voix basse: "Le vieil homme marchait, Balançant le bras, Horloge humaine, Rythmant le temps des choses" . J'avais croisé le Père Delacroix. On s'était salués. Il était devenu poème. J'aurais aimé lui présenter son poème, comme on vous offre votre photo. Mais à ce moment-là, on n'avait pas d'appareil photo, et pas l'idée d'offrir un poème aux gens qu'on croise ou qu'on aime.

 

- Si je veux t'écrire, bohémien, je mets quoi sur l'enveloppe ?

- Simple, tu écris "Rue des Pâtures" ou "Rue du Pré aux chevaux", ça nous arrivera toujours. A chaque fois, la roulotte, on la pose au même endroit, à l'entrée ou à la sortie du village où mon père décide de s'arrêter, l'endroit où comencent les pâtures, et dans le pré voisin, on met nos chevaux. Il y a toujours un grand pré, près des pâtures. Pour nos bêtes, c'est amusant, les paysans sont accueillants. Même si certains nous traitent encore de "voleurs de poules". Tu le sais bien, toi, mon seul ami pas nomade, je n'ai jamais volé de poules, ou alors si, une fois, une seule, une vieille, qui avait une patte cassée, et parce que c'était l'hiver, et qu'on avait rien à manger.

 

Il n'avait jamais parlé aussi longtemps, mon ami le bohémien. "Rue du Pré aux chevaux", belle adresse et beau nom de rue, pour celui qui toujours doit reprendre la route.

On s'est souri. Juré l'amitié éternelle. La camaraderie inoxydable. Je lui ai écrit plusieurs fois. Il ne m'a jamais répondu. Ou sa lettre n'est jamais arrivée. Ou mes lettres à moi n'ont pas trouvé le bon facteur, celui qui sait où s'arrêtent les bohémiens, et les cherche jusqu'à les trouver. Ou sait faire suivre les lettres, pour qu'elles ne se perdent pas.

... ... ...

"Rue du Pré aux chevaux" ou "Rue des Pâtures" ? Saurai-je jamais ce qu'il est devenu, mon ami Romano ? Et sa grande soeur Angèle ? Et sa ribambelle de frères et soeurs plus petits ? Et sa mère, et son père ? Son père qui était aussi un peu vannier et qui savait si bien réparer les vieux paniers en osier.

Un jour, croyant être drôle et pensant peut-être exorciser mon chagrin, le curé m'a dit, dans la sacristie, après la grand-messe chantée du dimanche: "Ils ont trop usé les roues de leur roulotte, ils se sont fatigués de l'aventure et, comme tout le monde aujourd'hui, ils habitent une maison en... dur !"

Je ne l'ai pas cru, monsieur le curé, ni son histoire de roues carrées. Dans l'oreille, je garde intact le son clair des sabots des chevaux qui dansent, en cadence, sur la grand route. Le fouet qui claque sec dans l'air, pour encourager l'attelage. Et cette manière incroyable de siffler pour annoncer leur retour.

Je l'entends déjà, au loin, mon copain, mon camarade, mon ami. Ou je l'imagine. Je le rêve. Je l'invente. Je le chante. J'en suis sûr, un jour, il reviendra. Comme à chaque fois. Sans prévenir. Sans crier gare. Un matin de pluie, comme aujourd'hui. Un matin de pluie d'été. Comme un rappel à l'ordre. La vie, c'est comme le temps, c'est pas tous les jours beau temps. Ou bien un début d'aprés-midi paisible et d'ombre fraîche. Ou un soir, où on ne l'attend pas, où on ne l'attend plus. Un soir, oui, comme ce soir. Le soir où il revient. Mon frère, le bohémien.

 

Jean-Louis CRIMON. Rue du Pré aux chevaux. Roman. Décembre 2003. Le Castor Astral.

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3 septembre 2011 6 03 /09 /septembre /2011 13:52

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                                                                                                         Photo Jean-Louis Crimon                                              

 

" Boxe, boxe ! " Face aux toiles de Blandine, dans ce matin qui mutine, s'impose soudain le rythme Nougaresque. " Boxe, boxe ! " On y est presque ! La peinture aussi est un match. Un combat. Vrai match. La boxe n'est pas du catch. Blandine sait pourquoi elle se bat. Discrète et pudique. Déterminée tout autant. Nougaro, lui, boxait les mots de sa chanson swing, Blandine de Carné, elle, a d'instinct le punch des couleurs et des formes. Elle donne du relief. Travaille les musculatures comme d'autres les tablatures. Dessinant, lancinant, l'air en sourdine, comme en silence, ombres et transparences, entre jazz et blues, et la chanson n'en est pas jalouse. La musique fait ses gammes sur la palette de cette jeune femme. Qui trouve sa voie et sa voix dans des tableaux qui ont de la voix, c'est à dire, d'abord et avant tout, du souffle ! La peinture chante, le tableau murmure ou proteste. C'est un test. Ne fuyez pas ! N'esquivez pas ! Match de boxe. Go ! Oceano nox. Hugo ! Avec Blandine de Carné, le ring vous tend les bras. Le swing du ring. En dix ou douze reprises. Sens de l'esquive sans qui rien n'arrive. Justesse du toucher. Finesse de l'attaque. Le pinceau fait mouche. Touche. Touche juste. Juste une touche. Puis une autre. Une autre encore. Nouvelle touche. Mais pas de retouche. Beauté du geste, parfait, d'emblée. En un comme en cent. Geste rustique et récent. Tableaux et boxeurs saisis dans l'instant d'une modernité rare qui confine à l'antique. C'est moderne. Incroyablement. Et pourtant d'un classicisme affirmé. Gladiateurs radieux, beaux comme des Dieux, pinceau qui irradie, toiles étoiles, boxeurs au firmament, avec cette fugace étincelle de fragilité sans laquelle les géants du ring ne seraient que géants de pierre, de marbre ou de fer. Froids, insensibles, figés dans leur éternité mortuaire. D'un ennui mortel.


Ici au contraire, le corps est fort et joyeux tout autant. Resplendissant. Vivant. Vraiment vivant. Magie blanche du boxeur noir. Homme de couleur, le bien nommé. Douceur violente des ocres, des siennes, des pourpres et des violines, et cette couleur noire -talent particulier de Blandine- qui n'avoue sa lumineuse lumière que dans les ombres. Homme de fer. Inoxydable, non pas. Fort et fragile à la fois. Juste un match de boxe. Le fer et le feu ne sont pas en inox. Sur les parois de la grotte, au Cirque d'Hiver ou au Palais des Sports, tableaux paisibles et gants de guerre, boules de cuir des durs à cuire, peintures rupestres et sommets alpestres. Ici, pas question de s'en faire une montagne. Sur le ring, dans les cordes, dans la danse ou dans la contre danse des petits pas fouettés, chassés, d'approce, de garde haute ou de garde basse, des monstres de muscles et de souplesse, dessinent d'étranges arabesques, tandis que d'autres fresques s'attardent sur le banc des instants d'aprés combat, où renaissent des monstres... de tendresse. Les boxeurs de Blandine de Carné sont vivants. Je les ai vus danser, bouger, hurler... de douleur ou de plaisir, et qui sait, de désir... pour une Déesse qui, n'en déplaise à Nougaro, n'est pas de pierre. Celle qui leur a donné vie leur doit bien un peu d'amour.

Même le Roi Mohammed Ali en serait bouche bée: son profil de toile a cette incroyable noblesse et la fierté qui toise et tutoie déjà l'adversaire, le combattant, pour mieux le combattre et le battre. Fierté non feinte où s'imprime pourtant, comme en transparence, le bluff de la fausse arrogance. Humour en filigrane, pour en prendre de la graine.
Parfois, au bord du doute, assis sans doute sur le banc du perdant, la tête baissée du recueillement du temps de l'après match, ou dans le silence de la défaite, le boxeur de Blandine de Carné semble se perdre dans une infinie détresse. Des cordes et du bord du ring, on devine l'homme groggy, sonné, celui pour qui le K-O n'est pas passé loin, K-O qui a failli s'écrire chaos. Très vite, il faut se ressaisir et savoir effacer la peur et les doutes du knock-out.

Plus tard, très tard le soir, assis au comptoir de ce bistrot bizarre où les boxeurs s'invitent sur les murs, des hommes noirs s'amusent de leurs frères en boules de cuir. Clin d'oeil saisissant. Sourire ironique de Jean-Marc Mormeck. Du moins de son portrait. Détail amusant, la nuit venue: on voit descendre de leurs encadrements ces torses de muscles, en shorts improbables. Ils prennent place autour des tables, commandent à boire et à manger, et l'on voit de belles et longues mains noires se défaire de leurs gaines de cuir rouge.

 

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2 septembre 2011 5 02 /09 /septembre /2011 12:59

 

Il y a des années comme ça. Je n'ai pas vu passer l'été. Août est "out" et c'est déjà septembre. Septembre, la rentrée. Les rentrées. Rentrée scolaire. Rentrée sociale. Rentrée des classes. Rentrée des luttes de classes. Rentrée politique. Rentrée culturelle. Rentrée littéraire. Toute sorte de rentrée. Mais, personne, jamais, ne parle de la rentrée des bouquinistes. Normal : ceux qui ne partent pas ne rentrent pas. Pas de rentrée pour ceux qui ne sont pas partis. Pas de rentrée pour ceux qui ne sont pas sortis. Pas de rentrée pour ceux qui sont toujours de sortie. Ou alors si, quand le bouquiniste, heureux de ses dernières trouvailles, vous confie, "j'ai rentré les oeuvres complètes de Verlaine !" Belle rentrée, en effet.

Et pour la phrase du bouquiniste en question,  "belle sortie", non ?

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1 septembre 2011 4 01 /09 /septembre /2011 07:08

 

Son jour, c'est plutôt le dimanche. Son heure, après dix-huit heures. Souvent avant la fermeture. Elle arrive comme par surprise. S'arrête toujours à hauteur de la troisième boîte, celle où j'ai rassemblé les auteurs du dix-neuvième. Parfois, elle fait mine de s'intéresser à un ouvrage en particulier. Le feuillette ardemment. Le repose. Le reprend. N'en demande jamais le prix. Sourit si vous croisez son regard. Son regard, c'est beaucoup dire : elle le cache derrière de larges lunettes noires. Je n'ai jamais vu la couleur de ses yeux. Juste eu droit, deux ou trois fois, au son de sa voix. A chaque fois, elle se dit "pressée". Elle va au cinéma. Vers Saint-Michel. Rue Saint-André-des-Arts ? Je ne sais pas. Elle ne le dit pas. Elle entretient son mystère. M'a acheté, juste une fois, un livre des années soixante sur Paris, avec de belles illustrations. Pour son frère. Un cadeau d'anniversaire, a-t-elle précisé ce jour-là. C'était fin mai, début juin.

La dernière fois, il y a bien trois semaines, j'ai osé lui demander si le cadeau avait plu. Elle m'a répondu qu'elle n'en savait rien. Que son frère n'avait rien dit. J'en ai déduit qu'ils n'habitaient pas la même ville, qu'elle avait dû lui envoyer par la Poste et que le frère -le goujat- n'avait même pas cru bon de remercier sa soeur pour sa délicate attention. Mais au fond, je n'en sais rien, elle ne m'a rien dit. C'est une femme étrange. Pas une étrangère. Elle semble très Parisienne. Elle porte, l'été, une longue robe légère et colorée. Elle a les cheveux bruns et longs. Doit être assez grande puisque je ne lui connais que des chaussures plates, sans talons. Elle est toujours seule.

La dernière fois, je n'ai pas compris pourquoi, elle est venue directement vers moi. Ou c'est moi qui, me retournant brusquement, l'ai aperçue et inconsciemment ai marché dans sa direction. Je l'ai reconnue d'emblée. Elle a souri. Moi aussi. Ai-je tendu la joue ? Ou bien c'est elle qui est venue vers moi ? En tout cas, elle m'a fait la bise. A redit "je n'ai pas le temps, je suis en retard, je vais au cinéma !"

Elle a ajouté - je me demande bien pourquoi- " la prochaine fois, je vous emmène ! " J'ai raconté l'histoire à Julien, mon voisin. Il ne m'a pas cru. Même s'il trouve que je raconte bien. Cruel, comme souvent, il m'a dit " à mon avis, tu te fais ... un film ! "

C'est vrai que l'été s'en va à grands pas. Que déjà le ciel frissonne. Que c'est déjà bientôt l'automne. Et que la belle personne ne passe plus le dimanche soir, quai de la Tournelle.

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31 août 2011 3 31 /08 /août /2011 18:30

 

Les Femmes de Rimbaud, c'est le titre d'un joli petit livre de Jean-Luc Steinmetz. Ouvrage composé en Bodoni corps 11 par les Ateliers Graphiques de l'Ardoisière. Achevé d'imprimer par l'Imprimerie Floch à Mayenne le 16 août 2004. Pour le compte des éditions Zulma. La première édition de ce petit livre à la couverture bleue a été publiée en 2000. Professeur à l'université de Nantes, Jean-Luc Steinmetz aborde, tout au long de quelques 130 pages, un aspect sinon méconnu, du moins souvent délaissé, voire ignoré, par nombre de ceux qui ont écrit sur Jean-Arthur.

 

La préface, page 9 et page 10,  dit assez  bien l'angle choisi par Steinmetz. Elle donne vraiment envie de découvrir, ou de redécouvrir, ce Rimbaud entrevu côté femmes. Ecoutez plutôt:

 

"L'homosexualité de Rimbaud semble chose admise. Quant aux relations conflictuelles ou complices qu'il entretint avec sa mère ou ses soeurs, Vitalie et Isabelle, elles ont fait couler beaucoup d'encre. Peut-être trop ! Mais on a vite oublié que Rimbaud dans son oeuvre évoque à maintes reprises des femmes - et cela dans des termes qui sont loin d'être uniquement satiriques et négatifs; de même, il n'est pas dit que la présence bien réelle de femmes (ou de jeunes filles) n'ait pas marqué passagèrement certains temps de son existence.

 

" Le titre de ce livre est donc moins provocateur qu'il n'y paraît, puisque, loin de m'égarer dans des opérations romanesques douteuses, j'ai choisi d'observer avec rigueur aussi bien des figures féminines décrites ou suggérées dans les textes que les quelques vraies femmes que laissent deviner plusieurs documents (témoignages ou lettres).

" Si les "alertes fillettes" des premiers poèmes se dégradent vite en risibles "petites amoureuses", il n'en demeure pas moins que le Rimbaud communard dénonce "l'infini servage de la femme" et que ses Déserts de l'amour constituent un admirable carnet de jeune homme rêvant à des partenaires féminines, tout comme les poèmes en prose de ses Illuminations réinventent de fabuleuses entités de l'autre sexe.

 

"La vie de Rimbaud fut également aimantée d'énigmes à visages de femmes : "camarades", "mendiantes", mystérieuses rencontres - qu'elles aient pour nom Blanche, Henrika, la veuve de Milan ou Mariam l'Abyssine, autant de compagnes hypothétiques trop souvent passées sous silence par les spécialistes eux-mêmes.

 

"Les Femmes de Rimbaud ne souhaite pas détruire l'image bien connue du poète homosexuel, mais cherche à montrer que, loin d'être pour lui un objet de répulsion ou de mise à l'écart, la femme représenta une réalité (et une fiction) parfois attirante, parfois ironisée. Tenir compte de cette réalité tend à modifier la perception que nous avons de lui et permet de comprendre mieux ses contradictions, son projet, son existence."

 

Deux bonnes heures de lecture. Vrai bonheur. Le livre refermé, ça m'a donné envie de relire Première Soirée. Vous vous souvenez...

 

- Elle était fort déshabillée

Et de grands arbres indiscrets

Aux vitres jetaient leur feuillée

Malinement, tout près, tout près.

 

Assise sur ma grande chaise

Mi-nue, elle joignait les mains

Sur le plancher frissonnaient d'aise

Ses petits pieds si fins, si fins.

 

- Je regardai, couleur de cire,

Un petit rayon buissonnier

Papillonner dans son sourire

Et sur son sein, - mouche au rosier.

 

- Je baisai ses fines chevilles.

Elle eut un doux rire brutal

Qui s'égrenait en claires trilles

Un joli rire de cristal.

 

Les petits pieds sous la chemise

Se sauvèrent : "Veux-tu finir !"

- La première audace permise

Le rire feignait de punir !

 

- Pauvrets palpitants sous ma lèvre,

Je baisai doucement ses yeux :

- Elle jeta sa tête mièvre

En arrière : "Oh ! c'est encor mieux ! ...

 

" Monsieur, j'ai deux mots à te dire..."

- Je lui jetai le reste au sein

Dans un baiser, qui la fit rire

D'un bon rire qui voulait bien...

 

- Elle était fort déshabillée

Et de grands arbres indiscrets

Aux vitres jetaient leur feuillée

Malinement, tout près, tout près.

 

C'est beau, Rimbaud. Rimbaud célébrant le féminin. Malinement, tout près, tout près. Rimbaud célébrant reins beaux

 

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30 août 2011 2 30 /08 /août /2011 15:57

 

Quai : d'après le latin médiéval caiagium, calque de quayage, mot normanno-picard, du gaulois caio.

Quai : ouvrage de maçonnerie élevé le long d'un cours d'eau pour l'empêcher de déborder, pour retenir ses berges.

Quai : voie publique qui longe les berges d'un cours d'eau.`

Quai : ouvrage construit dans un port ou sur la rive d'un fleuve, qui sert à l'amarrage des navires, à l'embarquement et au débarquement des passagers, au chargement et au déchargement des cargaisons.

Quai : plate-forme le long de la voie ferrée, qui, dans une gare, sert à l'embarquement et au débarquement des passagers, des marchandises.


Ticket de quai : ticket qui autorise l'accès au quai mais non aux voitures. Epoque révolue. Objet très prisé des collectionneurs de titres de transport.

 

Le quai d'Orsay, le quai de Conti. Le quai de la Tournelle... quai préféré des bouquinistes.

 

Bouquiniste, de bouquin, marchand de livres d'occasion, en particulier, à Paris, le long des quais de la Seine.

 

Bouquin, vieux livre, du néerlandais boek, "livre".

 

Bouquiner : chercher de vieux livres. Fam. Lire

 

Avoir toujours le nez dans ses bouquins.

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