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11 janvier 2016 1 11 /01 /janvier /2016 00:01
Amiens. Octobre 2015. © Jean-Louis Crimon

Amiens. Octobre 2015. © Jean-Louis Crimon

Mon ami,

Va savoir pourquoi ? est-ce la couleur du ciel quand le soir arrive ? Cette lumière particulière depuis hier ou avant-hier. Un signal ou un signe. Signe que les jours rallongent. Que même si l'hiver est aux abonnés absents, on marche vers le printemps. Avec cette curieuse envie que le temps des "réderies" revienne. Réderies/Rêveries, inlassables balades au pays des choses rien que pour le plaisir de bavarder avec celle ou celui qui les expose.

Tu te souviens des articles écrits au début des années quatre-vingts, pour Le Courrier Picard où tu es Localier. Tu adores ces petits grands reportages au coeur de la grande brocante amiénoise. Dernier dimanche d'Avril, pour celle de printemps, ou premier dimanche d'Octobre, pour celle d'automne. Tes confrères trouvent que tu es celui qui sent le mieux la musique de la douce mélancolie joyeuse du temps des réderies. Le Rédacteur-en-Chef te colle d'emblée le sujet. Carte blanche, dit-il. Sujet libre. Enfin, sujet imposé mais texte libre. Seul impératif : trouver à chaque fois un angle différent. Une accroche, un ton, un titre, une chute qui va droit au but. De quoi juste donner envie de lire. De lire le papier dans le journal du lendemain. Appel en Une, pas pour la forme. Tu t'exécutes, car tu y prends un plaisir énorme.

"On trouve de tout pour presque rien. Des cuillères, des fourchettes, des couteaux. Des assiettes, des verres, des tasses. Des plats, des plateaux. Des cafetières, des friteuses.

- Non, Madame, c'est pas un aspirateur, c'est une cireuse !

Des souliers, des chaussures, des sabots, des bottes. Mince, v'la qu'y r'flotte. Des croquenots, des galoches, des godasses. Tiens, c'est machin-chose qui passe. Des chapeaux, des melons ou des claques, des casquettes. T'as vu la nana, elle est chouette. Des buffets, des bahuts, des armoires, des lits-cages. Tu r'tournes avec ta mère si t'es pas sage. Des bracelets, des bagues, des badges et des alliances. Des horloges, des réveils, des montres anciennes et le sablier du marchand de sable de mon enfance.

Un vieux cadran solaire, un coucou cassé, un carillon qui sonne, un autre qui déconne. Quel temps, ben oui, c'est l'automne ! Des paniers, des mannes, des corbeilles en osier. Tu te rappelles, au village, y'avait un vannier. Corbeille à pain, corbeille à fruits.

- Y'a personne qui veut un sucrier, c'est gratuit !

Magie de la païenne cérémonie plein air, le grand petit reporter se métamorphose en marchand de fausse prose aux allures de vrai poème. Au pays des choses, sapristi, rimes intérieures garanties. Du matin au soir, tu déambules sans succomber à la tentation, sinon, tu serais fort capable de rentrer au journal avec une superbe brouette de jardinier débordant d'objets hétéroclites. Des mots, des images, des paroles, des sons, des odeurs, des saveurs, des rires ou des fous rires, c'est ta moisson. La moisson faite, tu rentres au journal et tu t'installes devant ta machine à mots. La magie se poursuit : le papier s'écrit tout seul.

Des pots, des vases, des poteries, tout ça d'occase. De vieilles marmites. Si on allait se manger une frite ?

Au bistrot d'en face, de rares places en terrasse, on boit un dernier verre, muscadet ou Sancerre.

La buée aux vitres, ça sent l'hiver. C'est l'heure où on brade ou on remballe. Allez, j'vous le laisse pour cent balles.

Et revoilà l'averse ! Cette fois, ça mouille. Allez, range tout et grouille. Et prends-moi cet arrosoir pour remplir les nuages quand le ciel n'en aura plus dans son réservoir.

Bon, salut, bonsoir, bye bye, à domani, la Réderie, c'est fini, mais la rêverie commence. Gaffe quand même, casse pas les faïences !

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10 janvier 2016 7 10 /01 /janvier /2016 00:01
Pékin. Place Tian' anmen. 13 Sept. 2014. © Jean-Louis Crimon

Pékin. Place Tian' anmen. 13 Sept. 2014. © Jean-Louis Crimon

Mon vieux camarade,

C'était en Septembre 2014, le treize, tu t'en souviens ! Place Tian' anmen. Beijing. Pékin. Toi qui ne te prends pas pour le pékin moyen. Dans ton sac à dos, Du côté de chez Shuang, ton petit roman chinois. Tu tiens absolument à en perdre volontairement quelques exemplaires sur cette Place où en juin 1989, des centaines, des milliers, peut-être même des dizaines de milliers d'étudiants chinois ont été massacrés par les chars et les militaires de l'armée de la République Populaire de Chine. Leur seul tort : vouloir davantage de libertés et davantage de démocratie. Tu avais écrit à l'adresse du petit timonier, Deng Xiaoping, un chant de révolte au refrain insolent :

"Dis donc, Deng,

T'es dingue ou quoi,

Pourquoi tu tires sur le peuple chinois ?"

Cette fois, tu viens semer, au propre et au figuré, des mots et des idées, dans la langue de Voltaire et d'Hugo. Dérisoire bookcrossing qui consiste à faire circuler des livres en les libérant dans les endroits de l'espace urbain les plus insolites ou les plus interdits qui soient. Tu as l'espoir qu'un lecteur ou qu'une lectrice te trouve, te lise, et à son tour, te relâche dans la ville. Bookcrossing a donné, en français, "livre voyageur" ou "libérez un livre", ou encore "passe-livre". Passe-livre, ça te plait bien, ça te va bien.

La clé du bookcrossing repose sur l'enregistrement des livres qu'on libère de cette façon, sur un site internet, afin de pouvoir suivre leur parcours. Grâce à un numéro identifiant unique, BCID pour BookCrossing ID, il est possible de garder trace du voyage du livre. Jeu de piste fabuleux.

Rituel que tu ne peux pas respecter à la lettre là où tu te trouves. Qu'importe. Tu veux le faire, tu le feras. Déjà, sur la Grande muraille, la veille, portion de Mutianyu, tu as parsemé ta longue marche - dix bornes au moins - de semailles inédites en RPC.

Soudain, jaillie de je ne sais où, une jeune fille débarque sur la Place, à deux pas de toi, Tee shirt impensable, en tout cas inédit, et sourire incrédule. Tu lui mets ton livre dans les mains et tu lui demandes si tu peux prendre une photo. Une seule. Pied de nez superbe au fourgon de Police stationné juste à quelques pas.

Du côté de chez Shuang, Place Tian' anmen, au coeur de Pékin, 25 ans après les évènements du 4 Juin 89. NOTHING IS IMPOSSIBLE.

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9 janvier 2016 6 09 /01 /janvier /2016 00:01
Paris. 21 Mai 1981. © Jean-Louis Crimon

Paris. 21 Mai 1981. © Jean-Louis Crimon

Mon vieux,

20 ans que François Mitterrand est mort, 20 ans que mon fils François, - à peine 6 ans et 1/2 à l'époque -, m'a posé, au petit-déjeuner de ces deux matins-là, le plus naturellement du monde, deux incroyables questions. Comme chaque matin, depuis notre retour de Copenhague, en août 1995, et mon retour à Radio France Picardie, les levers sont parfaitement synchronisés. Père et fils libèrent très vite la salle de bain du premier étage. Pour faire place aux deux princesses de la maison, mère et fille. Les femmes, c'est connu, ça prend son temps. Davantage de temps. Pendant ce temps-là, dans la cuisine, les hommes s'affairent : café, chocolat, jus d'orange, tartines de pain grillé, miel, confiture, que tout soit prêt quand les deux princesses descendent.

La radio est allumée et les deux hommes écoutent les infos. Une seule information domine et écrase toutes les autres ce matin du 8 janvier 1996 : la mort du Président Mitterrand. Avec cette précaution d'usage qui le caractérise quand il pressent quelque chose d'important, mon fils pose sa tasse de chocolat chaud et me dit :

- Pap', je peux te poser une question ?

- Bien sûr, François, je t'écoute !

- Les autres planètes, elles le savent que le Président, il est mort ?

Question déconcertante pour le père comme pour l'homme de radio. Sans rien laisser paraître de ma surprise, j'improvise :

- Tu sais, François, les ondes ça voyage et ça fait facilement le tour de la Terre, alors, ailleurs, s'il y a d'autres habitants sur d'autres planètes, c'est possible qu'ils puissent aussi capter nos informations. On ne peut pas en être certains, mais on ne peut pas l'exclure.

Le lendemain matin, même heure de lever, même rituel, avec la même délicatesse que la veille, mon fils redit : Pap', j'peux encore te poser une question ? :

Moi : oui, bien sûr, François !

- Est-ce que le Président, lui, il le sait qu'il est mort ?

J'ai dû marquer un léger temps d'arrêt et j'ai répondu que je ne savais pas. Qu'on ne pouvait pas savoir. Ou alors...

- Quand on sera mort, s'est empressé d'ajouter mon fils de même pas 7 ans, dans un bel éclat de rire d'enfant qui ignore encore tout de ce que les grandes personnes appellent l'âge de raison.

La mort de François Mitterrand, c'est pour toujours, pour moi, ces deux questions de mon fils, François.

Deux incroyables questions à tout jamais gravées dans ma mémoire. Deux incroyables questions qui, sûr, auraient beaucoup plu au Président disparu.

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8 janvier 2016 5 08 /01 /janvier /2016 00:01
Paris. Quai Louis Blériot. 26 Mai 2013. © Jean-Louis Crimon

Paris. Quai Louis Blériot. 26 Mai 2013. © Jean-Louis Crimon

Mon vieux camarade,

Forcément, au rythme d'une lettre par jour, nos sujets de conversation vont rapidement se répéter. Une de mes passions, nous en avons déjà parlé, tu le sais, c'est la photographie. Pas n'importe quelle photographie. Une photo "essentielle", au sens philosophique du terme. Je voudrais, oui, vraiment, même si ça peut paraître prétentieux, atteindre l'essence de la photo.

L'essence de la photo, c'est ce qu'elle est vraiment au plus profond d'elle-même, c'est ce qu'il y a en elle d'essentiel. C'est ce qu'elle posséde d'éternité dans l'instant où elle est arrêtée. C'est ce moment précis où l'anecdotique s'efface pour laisser place à cet instant fabuleux qui devient la perfection soudaine de tous les instants possibles.

J'aimerais vraiment te faire comprendre ce que je recherche dans la photo. L'image trop réaliste, l'image qui dit le réel, le décrit, le transcrit, le traduit, l'image de reportage, ne me suffit plus. Ces photos de reportage sont importantes pour nous aider à comprendre le monde dans lequel nous vivons et comprendre surtout qu'il te faut d'abord aller au bout du monde, avant de réaliser que l'aventure t'attend au coin de la rue.

La photo que je cherche est faite de hasard et de quête obstinée. De patience et d'impatience. Il faut longtemps marcher, piétiner, piétonner, revenir sur ses pas, et même si ça ne se fait pas, ou plus, sous nos climats, attendre, s'arrêter, se poser sur un banc, s'asseoir sur une marche d'escalier, un perron, un talus, et guetter le moment propice. Ce moment où d'un instant dérisoire, ton regard saura saisir un instant éternel.

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7 janvier 2016 4 07 /01 /janvier /2016 00:01
Amiens. 31 Déc. 2015. © Jean-Louis Crimon

Amiens. 31 Déc. 2015. © Jean-Louis Crimon

Cher toi,

Cette fois, je veux te parler d'une bizarrerie urbaine qui me fascine chaque matin alors que ça n'étonne plus personne dans mon entourage ou dans mon quartier. Une particularité que je crois locale, même si j'ai pu observer la chose dans d'autres villes et sous d'autres contrées.

Ma ville est une ville étrange aux façades aveugles, aux fenêtres murées. Difficile de dire précisément quand la chose s'est produite. On raconte que celà remonte à une époque où l'impôt se calculait en fonction du nombre de fenêtres en façade.

Bien sûr, si tu marches tête scotchée sur ton iPhone ou si tu essémise ou textoïse à grandes enjambées en te déplaçant, tu ne remarqueras rien. Il faut pour observer vraiment l'incongruité façadière lever la tête de temps à autre et ne pas vivre uniquement les yeux baissés ou droits devant.

Ce serait juste après la Révolution, au moment du Directoire, que cet impôt portant sur le nombre et la taille des portes et des fenêtres aurait été décidé. Seuls les propriétaires étaient concernés et les plus riches payaient le plus. Ce qui n'avait rien de choquant. Cette forme d'imposition subsistera jusqu'au milieu des années vingt.

Plus les maisons sont grandes, plus elles ont de fenêtres, et plus leur propriétaire doit payer. De fait, les maisons d'angle se voient doublement imposées par rapport aux maisons qui n'ont qu'une façade côté rue. Faire murer un nombre important de fenêtres, c'était alléger d'autant l'impôt. La décision de murer l'espace de toutes les fenêtres en trop ou estimées inutiles fut donc prise et menée à bien par des propriétaires astucieux. Mêmes briques et même technique de jointoiement.

Aujourd'hui, trace archéologique de ces évasions fiscales légales, seul l'emplacement de la fenêtre se visualise mais la fenêtre a fait sa valise.

L'astuce architecturale étant désormais caduque, je me demande si je verrai un jour des maçons et des vitriers ressusciter et réouvrir ces fenêtres closes.

Ceux qui inventent l'impôt ne manquent pas d'air. Les fenêtres murées en manquent peut-être.

Réouvrons les fenêtres closes !

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6 janvier 2016 3 06 /01 /janvier /2016 00:21
Amiens. Août 2015. © Jean-Louis Crimon

Amiens. Août 2015. © Jean-Louis Crimon

Mon vieux,

La chose ne t'étonnera pas outre mesure. C'est une expression que j'ai entendue tout au long de ma vie. Une expression qui m'agaçait autant qu'elle m'intriguait. Dans ma tête d'enfant, je ne comprenais pas ce qu'elle pouvait bien signifier et surtout ce que voulaient vraiment dire les adultes qui l'employaient.

Mon père pouvait très bien s'exclamer de cette façon en tournant les pages de France Football. Son Stade de Reims n'était plus celui qu'il avait adoré dans les années 50. Lui qui avait vécu, le 13 juin 1956, au Parc des Princes, à Paris, la finale de la première Coupe d'Europe des Clubs Champions : Stade de Reims-Real de Madrid. Remportée 4-3 par les Madrilènes.

A chaque rentrée scolaire, l'instituteur devait bien aussi avoir recours à l'expression, sans doute pour marquer le passage dans les niveaux supérieurs d'élèves qu'il avait eu tout petits. Sûr que cette expression devait avoir un rapport au temps, à l'avancement perpétuel des choses et des gens. Les choses changent avec le temps. Les gens tout autant.

Monsieur le Curé, le seul savant en latin du village, nous avait un jour expliqué que nous devions l'expression à une déesse romaine, Fortuna, qui avait le pouvoir de décider du destin des hommes, selon son humeur du moment. Ce qui pouvait se traduire par chance pour les uns et malchance pour les autres. Ton destin, tout chamboulé, rien que par la volonté d'une déesse capricieuse, divinité de la chance et du hasard, j'avais du mal à gober ça.

Le comble, c'est que ce soir, en allant acheter du lait chez l'épicier du coin de la rue, j'ai croisé une vieille connaissance, un type sympa perdu de vue depuis pas mal d'années. On s'est salué avant de se reconnaître. On s'est reconnu. Ce qui est... rassurant. Ce qui l'est moins, c'est qu'en nous quittant, on s'est exclamé, d'une même voix : La roue tourne !

J'ai instantanément réduit à néant le semblant de raisonnement qui commençait à poindre dans ma tête. On se préserve comme on peut.

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5 janvier 2016 2 05 /01 /janvier /2016 00:01
Amiens. 4 Janvier 2016.  © Jean-Louis Crimon

Amiens. 4 Janvier 2016. © Jean-Louis Crimon

Mon ami, mon frère, mon autre moi-même,

Ce que je veux te dire aujourd'hui n'a rien d'extraordinaire. Pourtant, depuis longtemps, petit enfant déjà, je suis fasciné par la page blanche. La première neige. Le premier jour de l'an. L'an tout neuf. Au gui l'an neuf. La page blanche. La page blanche où rien n'est écrit. Où rien n'est encore écrit. Ou tout est possible. Ou tout est encore possible.

L'image s'est imposée à moi. D'un coup, d'un seul. Etonnant linceul. Je sortais de la Banque. Un homme, jeune, s'évertuait méthodiquement à balayer les flaques de pluies qui avaient pris possession de la bâche blanche, durant la nuit. Sisyphe urbain au turbin. Avec l'élégance et l'efficacité propres au travailleur manuel. Celui qui sait tenir un outil dans les mains. La scène était belle à regarder.

Le petit boitier que j'ai toujours avec moi, optique Leica, est venu spontanément se lover dans la paume de ma main droite. J'ai compris que l'image le titillait autant que moi.

J'ai cadré, au jugé, et la photo m'est tombée dans les yeux comme un cadeau. Tu connais mon goût pour les images qui ont du sens. Un sens qui dépasse le sens premier. Qui détourne le sens commun. Tu sais ma passion de la photo qui sublime le réel, le transforme en un regard. Pour celui qui sait voir. Entre les lignes, entre les signes. C'était ça. Exactement ça. C'était rue des Trois-Cailloux. C'était ce matin. Onze heures pile. Mon numérique est fabuleux, il note la date, l'ouverture du diaphragme et, précisément, l'heure de la prise de vue. La photo, je te la glisse dans l'enveloppe, pour que tu vois vraiment ce que j'ai vu. Que tu me croies quand je te dis qu'il faut... savoir voir.

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4 janvier 2016 1 04 /01 /janvier /2016 00:01
Amiens. Octobre 2015. © Jean-Louis Crimon

Amiens. Octobre 2015. © Jean-Louis Crimon

Mon vieux camarade,

En ce temps-là, nos édiles, nos énarques, nos élites, nos élus, n'ont pas encore inventé l'ANPE. Encore moins Pôle-Emploi. Ta mère te traîne au "Bureau de Placement" de la ville où tu es désormais Interdit de Lycée. Vous avez pris tous les deux de bon matin le train à la gare de Ribemont sur Ancre, votre nouveau village depuis peu. Une mère désemparée et son fils en perdition. Destination "Albert" où l'on trouve facilement du travail.

"Non admis en classe supérieure, non autorisé à redoubler". Sur ton dernier bulletin trimestriel de Seconde C, la sentance du Proviseur n'a rien de provisoire. Ton exclusion est définitive. Les études, c'est fini pour toi. Tu l'acceptes. Sans comprendre vraiment pourquoi ni comment. Va pour le Bureau de Placement. L'homme qui vous reçoit, ta mère et toi, te demande si tu sais dessiner. Bien sûr, lui dis-tu, sans la moindre hésitation. Depuis toujours, tes meilleures prestations scolaires, là où tes moyennes se refont une santé, c'est Dessin et Récitation. Parfait, dit l'homme. Il explique : L'entreprise Delprat, Bâtiment et Travaux Publics, recherche un "Jeune Homme sachant dessiner". Allez vous y présenter de ma part.

A pied, du centre ville, ça prend 10 minutes pour aller jusqu'à chez Delprat. Tu laisses ta mère au Café du coin et tu sonnes à l'entrée du BTP.
Seul problème, une fois dans les locaux de Delprat Frères, tu réalises que tu as confondu Dessin Artistique et Dessin Technique. Le plan que déploie, devant toi, le Métreur te fait réaliser l'absurde cruauté de ta bévue. C'est un plan d'une habitation moderne, plutôt spacieuse. Il faut inverser le sens d'ouverture d'une porte, percer une grande baie vitrée côté jardin, modifier l'emplacement d'un escalier. Sans trembler, tu mènes à bien, en moins d'un quart d'heure, la tâche qui vient de t'être confiée. Maître Clément, le Métreur/Architecte de Delprat, jette un oeil avisé sur ton travail et déclare, solennel : parfait, min tiot, je pense qu'on va te garder.
Traits apparents, traits pleins, traits pointillés, traits cachés... Parties hachurées pour matérialiser l'épaisseur des murs... Les apprentissages du cours de Technologie viennent de te sauver la vie. Tu avais vraiment bien fait de prendre au sérieux ces cours que les "intellos de la classe" considéraient avec mépris. Coupe de la pince à sucre et coupe du robinet, les deux grands classiques, avec leurs parties zébrées, venaient de te permettre de réussir ton entrée dans ce qu'on appelait alors... vie active. Comme si, jusque là, tu avais vécu... une vie... passive.

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3 janvier 2016 7 03 /01 /janvier /2016 00:01
Amiens. Juillet 2015. © Jean-Louis Crimon

Amiens. Juillet 2015. © Jean-Louis Crimon

Mon pote,

Je peux bien te l'avouer, dans la vie, je ne me suis connu que deux passions. Les mots et la photo. Les mots pour photographier la pensée. La photo pour penser en images. Ma première photo, je l'ai prise avec des mots. En ce temps-là, à la maison, - fin des années cinquante - nous n'avons pas d'appareil photo. Hors de prix ou pas dans nos prix. Seuls les gosses de riches en possédent un. On leur a offert pour leur anniversaire ou pour leur communion solennelle. Les vacanciers qui viennent paresser au village tout au long de l'été s'y sont mis aussi. Moi, au risque de subir leurs moqueries, je cadre avec les mains et je prends des photos imaginaires plus belles que les leurs, trop floues et prises de beaucoup trop loin. Je sais qu'il faut cadrer "serré". La photo, c'est un regard, un cadrage et un voyage. Dès le départ, même sans boîtier, j'ai compris que j'avais le regard photographe. Ma première photo, je l'ai prise en un clin d'oeil . Vrai photo/poème, ça disait :

" Le vieil homme marchait

Balançant le bras

Horloge Humaine

Rythmant le temps des choses. "

Instinct de l'instant. Culte de l'instant. Eternité de l'instant. L'instant saisi en un instant. Je sais, l'instant, c'est déroutant. Déroutant pour le temps qui, lui, déroule, défile, dévide. Sans prendre le temps. Sans s'arrêter. Pas même un instant. Doit donner le vertige d'être le temps. Tout le temps. Doit être épuisant. N'a même pas une minute à lui, le temps. Pas le temps de souffler. Trop occupé à régler le temps des autres.

Au fond, c'est l'homme qui est immuable et c'est le temps qui est toujours en mouvement. Le temps jamais ne s'arrête, même pour marquer une pause. Pourtant le temps a tout son temps.

Au temps, le temps n'est pas compté. Ou alors, c'est à désespérer.

Moi, je prends mon temps. Je sais que je prendrai toujours mon temps. Pas question de succomber à la course du temps. C'est ma raison d'être photographe. D'aimer les photos autant que les mots. Les mots sont des photos dans la tête des gens.

Gide et Rimbaud pour ponctuer le parcours. André Gide et ses Nourritures terrestres :

" Nathanaël, je te parlerai des instants. As-tu compris de quelle force est leur présence ? Une pas assez constante pensée de la mort n'a donné pas assez de prix au plus petit instant de ta vie... "

Ou Rimbaud :

" Elle est retrouvée

Quoi ? -L'Eternité.

C'est la mer allée

Avec le soleil. "

L'oeil photographe, sûr, Jean-Arthur l'a expérimenté avant tout le monde.

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2 janvier 2016 6 02 /01 /janvier /2016 01:01
Amiens. Petit séminaire. 6 ème 2. 1961. © DR

Amiens. Petit séminaire. 6 ème 2. 1961. © DR

Mon vieux, si tu m'autorises à t'appeler Mon vieux, je te propose aujourd'hui un petit voyage dans le temps d'une bonne cinquantaine d'années. 55 exactement. Tu as 11 ans. Enfin tu es dans ta douzième année. Interne au Petit sém'. Petit séminaire d'Amiens. Pour la première fois, tu quittes tout à la fois, tes parents, ta famille, ton village, ton instituteur, tes copains d'école, ton petit frère et ta petite soeur, ton curé dont tu étais le préféré des enfants de choeur. Tu as mal au coeur.

L'internat n'a rien d'évident. Les premières semaines sont terribles à vivre. Les sorties se décomposent en "petite sortie", dimanche midi - dimanche soir, ou "grande sortie", samedi midi - lundi matin. La durée trop brève des petites sorties ne te permet pas de rentrer dans ton village, tes parents n'ont pas de voiture et le service d'autocar n'est pas assuré le dimanche.

Les grandes sorties n'ont lieu que tous les quinze jours. Mais le Préfet de discipline a le pouvoir de transformer, pour indiscipline, la grande sortie en petite sortie. Tu seras souvent un mois ou davantage sans pouvoir rentrer chez toi.

Tu te souviens de la question "essentielle", posée en milieu d'année à tous les élèves de sixième. L'Abbé Dentin la calligraphie au tableau de toutes les salles d'études avec une application dévote : Pensez-vous avoir la vocation ? Chacun, en son âme et conscience, doit y répondre par écrit sur une demi-feuille de papier. Sans hésitation aucune, toi, tu réponds : "Non". Très tôt, dans ta famille, tu as appris que le mensonge est la pire des choses. En disant simplement la vérité, tu ne mesures pas l'ampleur des conséquences que ta franchise allait entraîner. Un enfant qui avoue ne pas ressentir l'appel de Dieu n'a rien à faire chez les petits séminaristes.
Trois semaines avant la fin de l'année scolaire, tes parents seront convoqués et le Supérieur leur expliquera, devant toi, que leur rejeton n'étant pas très doué pour le latin, la grand-messe, et les études Supérieures, un retour à l'Ecole Primaire du village s'impose pour lui. Dans la foulée, après le Certificat d'Etudes, l'apprentissage d'un "Bon métier manuel", sera pour lui la meilleure des orientations. Sage conseil d'un Saint homme. Tu prépareras donc le Certificat d'Etudes Primaires. "Avec un bon instituteur", avait précisé le Supérieur du Petit séminaire, "ça ne devrait pas poser de problème." Le Certificat, tu l'auras. En soixante-trois.

Pour le reste, - Merci mon Dieu ! - tu n'auras que faire des charitables recommandations de l'Abbé Dentin. Tu te rêves un autre destin.
La vie, parfois, a le talent de savoir prendre sa revanche.

Sur la photo de classe, premier à gauche, premier au premier rang, c'est bête, tu as l'air intelligent. Déjà à l'extrême gauche. L'Abbé Guisembert, ton confesseur et Professeur Principal, dépasse d'une bonne tête toute la joyeuse troupe de sixième 2.

26 élèves au futur ensoutané tout traçé, se persuade l'Abbé. Moins un, te dis-tu dans ton coin.

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