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21 janvier 2016 4 21 /01 /janvier /2016 00:01
Brouillon de Marcel Proust. A la recherche du temps perdu. © D R

Brouillon de Marcel Proust. A la recherche du temps perdu. © D R

Mon frère d'écriture,

Pas une semaine sans que te soit posée la question, la terrible question, la question fatidique: comment faire pour écrire ? Selon ton humeur du moment, tu dis que tu ne sais pas, que c'est à chacun de chercher, de s'inventer sa méthode. Qu'il n'y a pas de recette. Que tu ne crois pas aux ateliers d'écriture. Ta formule préférée: Lis tes ratures.

Si tu veux entrer en littérature, lis tes ratures !

Tu rêves d'écrire. Tu veux écrire. Tu crois pouvoir dire, traduire, décrire, avec des mots le monde, ton monde. Note, prends des notes. Ne laisse pas les pensées, les idées, les songes, les rêves, les lubies, qui te traversent l'esprit, s'évanouir, à peine venues. Sinon, gare aux déconvenues. Fixe dans l'instant. Le "plus tard" est souvent jamais, "plus jamais". Jamais ne revient la phrase comme elle vient. La première forme est souvent la meilleure. Garde-là dans un coin. De ta tête ou de ton pense-bête. La première formulation a toujours le ton. On ne le sait qu'après. Après toutes les autres tentatives. Peaufine, rabote, rature. Supprime. Déprime. Imprime. Cent fois sur le métier, remets ton ouvrage. Boileau dixit. Soigne la chute et l'incipit. Parfois, arrache tout et recommence. Le style, on s'en balance. Le style, c'est ce qui reste à la fin. La toute fin. Quand tu as enfin réécrit, modifié, transformé, barré, raturé, effacé, gommé, tout ce qui était en trop. De trop. Ne jette rien. Reviens parfois aux premiers mouvements. Aux premières esquisses. Aux notes manuscrites arrachées. Au débuts raturés et reraturés. N'oublie pas ce que tu sais, ou ce que tu as vu, des manuscrits de Balzac et de Proust.

Toujours et encore, et enfin, "Lis tes ratures !" C'est juste ça, l'écriture.

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20 janvier 2016 3 20 /01 /janvier /2016 00:05
Amiens. L'instant décisif. Juillet 1981. © Jean-Louis Crimon

Amiens. L'instant décisif. Juillet 1981. © Jean-Louis Crimon

Mon ami,

Tu sais, bien sûr, comment Cartier-Bresson, en 1952, décide de mettre par écrit, pour la première fois, et sans doute une fois pour toutes, sa conception de la photographie. Images à la sauvette, titre fabuleux, réunit 126 photos de HCB et un long texte de convictions esthétiques. Images à la sauvette devient pour l'édition américaine The Decisive Moment. L'instant décisif est né comme ça.

Dans son texte, HCB livre cette définition fondatrice: "Une photographie est pour moi la reconnaissance simultanée, dans une fraction de seconde, d'une part, de la signification d'un fait, et de l'autre, d'une organisation rigoureuse des formes perçues visuellement qui expriment ce fait."

L'instant décisif. L'instant, au pays de ce qu'on nommait autrefois l'instantané. La base du travail philosophique que tu aimerais bien mener à bien cette année. Même si, sans en avoir vraiment la claire conscience au départ, tu sembles plutôt être le photographe de l'instant dérisoire. Le dérisoire, le minime, l'insignifiant, le sans importance, c'est, pour toi, paradoxe des paradoxes, ce qui a le plus d'importance. Le non évènement qui fait évènement, tu adores.

Une photo parmi des dizaines de milliers définit mieux qu'un long discours ce "dérisoire décisif ", si tu tenais à inscrire ta démarche dans les pas de HCB. Photo prise en juillet 1981, au bord de la Somme où des gamins s'amusent et s'entraînent à plonger. Tu prends - discrétement - deux ou trois photos de la scène. Pas davantage. Au temps de l'argentique, on économise la pellicule. Un négatif 36 vues peut faire la semaine. Au développement, déjà, tu sens que tu tiens quelque chose. Tu as bien cadré. Le cadre exprime parfaitement cette organisation rigoureuse des formes perçues visuellement. Tu voulais saisir le plongeur dans son envol, dans sa course vers l'eau, mais avant qu'il n'atteigne l'eau. Tu as déclenché quand ses pieds quittent la berge. Le hasard a fait le reste. Les bras déjà sont entrés dans l'eau, mais la tête est posée sur l'eau comme sur une nappe, une nappe liquide où aucune ride n'est encore dessinée. Aucune ride d'eau. La photo est un cadeau. Sûr, Cartier-Bresson n'aurait pas renié ce clin d'oeil du destin.

Tu sais désormais ce qu'est une photographie.

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19 janvier 2016 2 19 /01 /janvier /2016 00:01
Amiens. 21 Septembre 2015. © Jean-Louis Crimon

Amiens. 21 Septembre 2015. © Jean-Louis Crimon

Mon frère,

N'oublie pas ton beau projet "Balayeurs de tous les Pays" ! Quatre ans que tu parles de cette belle idée de livre. Née, vraiment, en Chine, à Chengdu, Sichuan, Septembre 2011. Des balayeuses et des balayeurs, tu en as croisé sur ton chemin de photographe, dès le début des années 70. Mais sans avoir conscience de leur importance et de leur rôle. Quatre ans que tu photographies systématiquement, méthodiquement, les hommes, les femmes, les attitudes, les gestes, les outils. Plus de 2000 photos déjà. Chengdu, Pékin, Shanghai, Oulan-Bator, Paris, Montréal, Québec, Saint-Malo, Amiens, Cannes, Rome, Copenhague, Glasgow, Londres, Oslo... Serait temps de penser à faire des choix. A choisir 200 photos sur les 2000, puis 100 simplement. Inutile de te dire qu'il te manque les balayeurs d'Amérique du Sud, du Brésil et du Chili, les balayeurs des Etats-Unis, de Cuba ou du Mexique, les balayeurs de Russie ou les balayeurs des Emirats, les balayeurs du Vietnam et du Cambodge... Tu n'as plus tant d'années devant toi pour réussir ce tour du monde des balayeurs. Concrétise déjà avec ce que tu as. Do it. Now. Ne joue pas les mañana...

C'est le geste du balayeur qui te fascine. Quelle qu'en soit l'heure. Le lieu. La ville ou le pays. Le moment. Soir qui tombe, fin de journée ou plein midi. Tu aimes ce geste-là parce qu'il te rappelle la présence de ton jardinier de père. Tu n'as aucune photo de lui, un balai à la main. Ce projet, c'est un hommage au père. Dans sa vie de jardinier, il en a donné des coups de balai, ton père. Feuilles mortes ou poussière. Eté, printemps, automne, hiver. En toute saison, son balai avait raison. N'a jamais lésiné. Chaque jour de sa vie. Pas un jour sans un coup de balai. La cour, côté jardin. Le trottoir, côté rue. Impeccable. Fallait que ce soit impeccable. Impeccable. Nickel. Ses deux mots préférés. Pour parler de ces choses essentielles à ses yeux.

Toi, dans ta tête d'enfant, tu imagines qu'il balayait aussi les jours au calendrier. Pour que le temps passe plus vite. Hop, un coup de balai sur aujourd'hui pour qu'il se nomme hier. Hop, déjà se pointe demain pour balayer les soucis d'aujourd'hui. Hop, demain effacé en un tour de main. Dans tes conjugaisons enfantines, les éléments aussi étaient de la partie. Le vent balaie la campagne. Le ciel balaie les nuages. La pluie balaie la poussière.

Aujourd'hui encore, avec toutes ces années amoncelées, il y a toujours un coup de balai à donner quelque part. Le balai Aujourd'hui efface toujours Hier. Rien à faire, il y a toujours quelque chose à faire. Dernier balayage du soir. Déjà pointe le premier coup de balai de demain matin.

Seule différence : s'est enfui à tout jamais le temps de la belle enfance. Ton père a changé de destin. Il s'est absenté. Pour toujours, disent les gens. Tu n'en crois rien.

Toi, tu penses qu'il balaie l'envers des nuages.

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18 janvier 2016 1 18 /01 /janvier /2016 00:01
Amiens. Rue des 3 Cailloux. 2015.  © Jean-Louis Crimon

Amiens. Rue des 3 Cailloux. 2015. © Jean-Louis Crimon

Tu aimes la ville quand les boutiques inventent ou avouent des titres de romans. Tu trouves ça amusant. La ville est un livre ouvert où chacun tourne les pages à sa manière. Les pages ne sont pas numérotées comme dans les livres de papier. L'histoire commence de mille et une façons. Dépend de l'endroit où tu te trouves. Où tu commences ta lecture. Le livre de bitume, de briques et de béton, ce n'est pas embêtant, peut se lire dans tous les sens. L'essentiel est de bien enchaîner le jeu de piste amoureux, si tu épouses les méandres de la ville en amoureux perpétuel. Paraît que tu es orfèvre en la matière. Tu adores passer de "Un jour, ailleurs" à "Cache-Cache", pour t'arrêter devant "Juste un baiser" et terminer la lecture de ton roman citadin devant "Du pareil au même".

Simple: la ville est ton roman préféré. Tu ne tournes pas les pages avec la main, mais tu les parcours avec les pieds. Le temps passe vite, de semelle en semelle. On ne voit pas le temps passer quand on l'égrène à pied. Toi, tu prends ton pied. Faut avoir "bon pied, bon oeil", et surtout savoir lire la ville. Chausser de bonnes lunettes. La beauté est dans l'oeil de celui qui regarde. Citation généralement attribuée à Oscar Wilde, même si question déjà d'actualité dans les débats philosophiques de la Grèce Antique : La beauté est-elle dans le regard ou dans la chose regardée ?

Tu rêves de partager cette idée avec tous les citadins que tu rencontres. Au hasard de tes déambulations. Mais, la plupart du temps, la passante ou le passant trouve ton propos par trop déroutant. Tu renonces à expliquer au policier municipal que tu t'appelles Socrate et que la Place Gambetta est ton Agora. On leur a dit qu'un type bizarre posait aux gens des questions stupides.

Pas d'Agora chez les agoraphobes.

Ah ! Insensé qui crois que je ne suis pas toi ! Victor Hugo. Les Contemplations. (1856)

Hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère. Charles Baudelaire. Les Fleurs du Mal. (1857)

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17 janvier 2016 7 17 /01 /janvier /2016 00:01
Paris. Saint-Michel. Avril 2013. © Jean-Louis Crimon

Paris. Saint-Michel. Avril 2013. © Jean-Louis Crimon

Salut mec !

C'est quand même un peu "zarbi" de s'écrire à soi-même, même si, c'est vrai, tu ne reçois plus guère de lettres, de vraies lettres, dans ta boîte à lettres et que si d'aventure, une missive t'arrive, à coup sûr, c'est une facture. Mais tout de même, sur la durée, l'idée risque d'être dure à assumer. Dure, difficile, terriblement difficile à tenir. Car c'est ton idée de départ. Une variante de journal intime, habillée en volonté épistolaire. Sur une année entière. Folie douce.

Dimanche 17 janvier, 17ème lettre. 17 lettres déjà. T'en reste tout juste 349 à écrire, mon gars. Because cette année, nous avons 29 jours en février, année bissextile oblige. Chez les humains, c'est ainsi qu'on loge, le temps perdu au temps des horloges. Un jour de plus pour quatre ans de secondes perdues. Pour toi, une lettre supplémentaire.

- Dans quel défi t'es-tu encore mis ?

- Un défi comme je les aime, où possible et impossible à la fois !

- Pourquoi vouloir tenir une année complète ? Pourquoi ne pas t'arrêter au bout d'un mois ? Tu as déjà largement fait le tour de... toi !

- Pour le fun, voyons, pour le joke. Pour la joie.

- Et la gloire de ta petite personne dans tout ça ?

- Détrompe toi, je ne parle pas de moi. Le "moi" est un prétexte pour parler de "vous", lectrices et lecteurs adorés, adulés, et même... acidulés.

On écrit pour être aimé. On écrit pour dire qu'on aime. Même à ceux qui ne vous aiment pas et qui ne vous aimeront jamais. Qui sont comme des murs infranchissables. Qui n'ont qu'un coeur de pierre.

Peu importe, les mots des murs murmurent parfois des mots d'amour. Juste à apprendre à lire les mots des murs quand ils savent vous parler d'amour.

L'amour, toujours l'amour.

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16 janvier 2016 6 16 /01 /janvier /2016 00:01
Chengdu. Sichuan. Chine. Octobre 2013.  © Baptiste Resse.

Chengdu. Sichuan. Chine. Octobre 2013. © Baptiste Resse.

Mon cher faguo laoshi ,

Tu te souviens de cette photo ? Normal Sichuan University. Il fait sur le campus un froid humide à vous glacer les os. C'est le matin. Le dernier matin de ton second voyage à Chengdu. Octobre 2013. Tu avais promis, en janvier 2012, à tes étudiants, en les quittant, de revenir avec ton roman. Ecrit et publié. Tu en avais parlé en dehors des cours de cette belle idée d'un roman chinois qui dirait la Chine d'aujourd'hui sans oublier la Chine d'hier. La Chine d'autrefois. Un roman poétique et politique à la fois. Ils ne te croyaient pas capable de mener à bien une idée pareille. Ecrire un poème à la gloire des balayeurs, ça, déjà, ça ne passait pas. Même si tu leur avais expliqué ce que ça pouvait représenter pour toi, fils de jardinier. Ce poème improvisé à la craie, sans un mot, sur le tableau géant de l'amphi des 4 èmes années, c'était un geste révolutionnaire. C'était, Karl et Friedrich te pardonnent, ton Manifeste à toi: " Balayeurs de tous les pays, unissez-vous !"

Ton dernier vers "Le balayeur efface l'automne", avait nécessité un bon quart d'heure d'explication. A la pause, une étudiante était venu te dire, sans sourire: Comment peut-on écrire un aussi beau poème sur un métier aussi minable ? Tu t'étais mordu la langue pour ne pas lui rétorquer: c'est votre pensée, mademoiselle, qui est minable.

Sur le chemin du retour vers la Résidence des Professeurs étrangers, tu t'étais récité pour toi tout seul et pour ton père jardinier mort depuis plus de dix ans déjà, ton petit poème à balayer les préjugés:

 

Dès le début d'Octobre,

D'un geste précis et sobre,

Il entre en scène,

Sans mise en scène,

Ici, là ou ailleurs,

Lui le balayeur...

Il décrit d'étranges arabesques,

Dessine d'invisibles fresques,

Avale des morceaux entiers de trottoir,

Ne se raconte pas d'histoire,

Ne tire aucune gloire,

D'un destin pourtant méritoire...

Il balaie du matin au soir,

Sans prendre le temps de s'asseoir,

Vous le regardez sans le voir,

Sa vie est monotone,

A peine si ça vous étonne,

Le balayeur efface... l'automne.

 

Sur la photo, Octobre 2013, tu tiens entre tes mains ton "Du côté de chez Shuang", rêvé et composé en partie au pied de la statue de Confucius. Ce 20 septembre 2011, tu lui adresses la parole, comme ça, comme on se parle à soi-même. Tu lui dis:

- Qu'est-ce que tu en penses, toi, le Grand Sage, de ma présence ici ?

Confucius, bien sûr, ne dit rien. Ne te répond pas. Mais, toi, toi à qui, en dehors des cours, personne ne parle, tu imagines que Confucius te répond. L'idée du roman vient de là. Tu viens de te faire à toi-même le plus beau des cadeaux. Donner un sens à une présence qui n'en a peut-être pas.

Comme tu n'es pas un ingrat, tu reviendras, moins de deux ans plus tard, le livre avec toi. Ton projet est devenu réalité. Tu as tenu promesse. Moment de vérité sublime. Tu lis à Confucius les passages où tu parles de lui, et, surprise, dans le matin glacial, le Maître, mais oui, applaudit.

 

© Jean-Louis Crimon

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15 janvier 2016 5 15 /01 /janvier /2016 00:01
Amiens. La Confirmation. Avril 1961.  © D.R.

Amiens. La Confirmation. Avril 1961. © D.R.

Mon vieux,

Souvent tu te dis que tu as eu une vie en noir et blanc. Sur la photo, tu as les mains jointes, tu viens de t'agenouiller, l'Évêque te fait le signe de la croix sur le front. L'Abbé Dentin, le Supérieur du Petit séminaire, pose sur toi un regard noir, comme empreint d'un gros reproche. En fait, tu n'y es pour rien, mais l'homme qui pose sa main droite sur ton épaule, n'est pas ton vrai parrain de confirmation. C'est le parrain de l'enfant qui te suit dans le long cortège des aubes blanches. Le trio ecclésiastique lui a fait comprendre qu'il devait suppléer, pour Dieu et pour... le photographe, ton parrain défaillant. Ton parrain, le parrain prévu, t'a fait faux bond. Disons qu'il s'est dégonflé. Au dernier moment. Tu te sens trahi, abandonné, lâché par celui en qui tu as placé toute ta confiance. Ton parrain, c'est ton grand-père. Grand-père Edouard, manoeuvre sur les chantiers.

Pourtant, tout s'était bien déroulé jusque là. La communion solennelle avait été un grand moment de la fin de matinée. La messe chantée en latin une réussite aux dires des prêtres et du Supérieur. Le déjeuner qui réunissait tous les communiants et leurs familles avait été parfait. Le menu très commenté. Très apprécié surtout.

Tu ne comprends pas ce qui a pu se passer dans la tête de ton grand-père adoré. Tu te dis que c'est à cause du défilé, dans le choeur de la Cathédrale, de tous ces beaux habits et de ces beaux souliers vernis. Un truc, quand vous êtes pauvre, à vous donner le tournis. En fait, tu imagines bien ce qui a dû se passer. Edouard, jusque-là irréprochable, ne se sent soudain pas très à l'aise dans ses habits d'ouvrier. Pour la première fois de sa vie, la seule sans doute, Edouard a honte de ne pas être comme les autres hommes en impeccable costume croisé. Grand-mère Edith a beau lui labourer les côtes de plusieurs coups de coude bien appuyés, rien n'y fait : Edouard est têtu, il ne bouge pas de son banc. Et v'lan !

Tu es seul face à l'autel et à la troïka divine. Tu te dis que ce Dieu qui voit tout, qui sait tout et qui est partout, aurait dû prévoir le coup. Ne pas t'imposer cette humiliation de te retrouver seul, sans ton parrain de confirmation. Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as tu abandonné... te dis-tu, en pensant au célèbre crucifié.

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14 janvier 2016 4 14 /01 /janvier /2016 00:01
Villers-Bocage. 13 Janvier 2016. © Jean-Louis Crimon

Villers-Bocage. 13 Janvier 2016. © Jean-Louis Crimon

Mon pauvre mortel,

Ne penses-tu pas qu'il faut un certain courage pour affronter la mort sans passer par l'Eglise ? En invitant simplement ceux qui le souhaitent à se retrouver directement au cimetière. Un de tes amis l'a fait. Vous n'en aviez jamais parlé. Tu te souviens de son regard clair et de son air en permanence malicieux. De son goût pour une dérision douce face à l'existence, même si dans le travail, l'homme était on ne peut plus sérieux, méticuleux, parfois même pointilleux. Malicieux, il l'aura été jusqu'à la fin. En ignorant les cieux. Le ciel ne lui en a pas tenu rigueur : il a viré au bleu, le temps de l'enterrement, ne gardant que de légers nuages pour les averses du soir ou de la nuit.

Tu te dis que ce début d'année est décidément trop cruel. Trop de morts. Trop de morts célèbres. L'actualité célèbre goulûment les morts célèbres. Trop de morts connus. Trop de proches, trop de camarades, de copains, d'amis. Trop de morts inconnus, dans les pays en guerre. Trop de morts dans les attentats. Trop de morts de la faim. Trop de morts de la misère.

Tu n'aimes pas les enterrements, pas davantage les crémations. La poésie triste des cimetières t'est pourtant familière. Tu te souviens que ton enfance entière rimait avec cimetière. Cet après-midi, comme dans le poème d'Aragon chanté par Ferrat, il y avait celui qui croyait au ciel, celui qui n'y croyait pas.

Rassemblés tous en cercle autour du cercueil, notre réunion tient, sans le vouloir, de l'assemblée druidique. Tu cherches du regard l'arbre à gui. Au gui l'an neuf, n'est pas un chant de circonstance. Tu aimes cette forme de sacré qui s'enracine sur le païen et le laïque. Avec ce sens de l'humain qui déborde, grâce à l'ultime volonté du défunt : "Ni fleurs, ni plaques, ni couronnes, seulement des dons aux Restos du Coeur".

Toi, tu vis ce qui se passe comme un film légèrement surexposé. Avec une bande son intermittente. Tu te dis : on photographie bien le cercueil et les funérailles des grands hommes. Pourquoi cette réserve à saluer de la même manière les plus anonymes ? La dernière image d'une vie, pour les vivants qui vont poursuivre un temps la route, c'est important sans doute.

Le rendez-vous du cimetière est le seul moyen de réunir toute la famille. Les proches, bien sûr. La grande famille humaine aussi. Qui se persuade que la vie n'a pas été vaine. Les confrères, les consoeurs, les amis, les copains, les camarades, les collègues, les voisins. Tous ceux qui ont aimé et apprécié le mort de son vivant.

Les vivants se rassemblent, se retrouvent, se resserrent, évoquent le mort que certains préfèrent appeler le défunt, le disparu, celui qui n'est plus. Comme si le mot "mort" faisait peur.

Deux hommes, comme deux Druides, prennent la parole pour dire quel homme avait été "de son vivant" celui qui n'est plus. Tu trouves ça bien de dire ça comme ça, simplement. Toi aussi, tu aurais aimé prendre la parole, mais tu n'as pas osé. Au moment du dernier "Au Revoir", en posant la main sur le cercueil, tu as seulement dit tout bas pour ton ami: Je ne sais pas si on se revoit dans la mort, mais j'ai été heureux de te rencontrer dans la vie.

...

Enfant, élevé côté Catholiques, trés tôt enfant de choeur, dès 7 ou 8 ans, c'est toi qui grelottes au bord du rectangle de glaise, ton goupillon dans la main gauche et ton petit seau d'eau bénite dans la droite.

Devant la tombe, monsieur le curé reprend son couplet sur la vie éternelle, mais tu as déjà du mal à imaginer cette vie-là. Ta vie de "mortel" te suffit. Tu te demandes comment c'est la première nuit du mort dans son cimetière. Tu te demandes si les autres morts, déjà là bien avant lui, peuvent lui souhaiter la bienvenue et bon courage. Tu n'oses dire à personne ces pensées bizarres qui te traversent la tête. Tu as peur de passer pour un mécréant.

...

En quittant le cimetière où, passé le temps du recueillement, les vivants reprennent vite les conversations vives à voix haute, quelqu'un a dû dire: on ne se voit plus souvent pour les mariages, heureusement qu'on se retrouve aux enterrements.

Plus bas que tout bas, tu murmures: Serait bien de penser à se voir un peu avant !

Ce soir, mon ami que je ne nomme pas, sinon dans mon coeur, je pense à toi, à ta première nuit dans ce petit cimetière balayé par la pluie et le vent. Comme quand j'avais dix ans, je me dis que la mort, c'est dégoûtant. Même si je sais bien que c'est notre destinée première et dernière. Je relis les premières pages du très beau livre de Jacques Darras. Un titre qui en dit long:

" Nous ne sommes pas faits pour la mort ".

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13 janvier 2016 3 13 /01 /janvier /2016 00:01
Compiègne. Salle Saint-Nicolas. 12 Janvier 2016. © Jean-Louis Crimon

Compiègne. Salle Saint-Nicolas. 12 Janvier 2016. © Jean-Louis Crimon

Cher toi,

Ce matin, comme prévu, tu as pris le train de 10:54 pour Compiègne. Comme prévu, tu es arrivé à 11:51. Comme prévu, Florence Lambert et Nicolas Cardon sont venus t'accueillir à la gare. Tu leur as dit que tout au long du trajet, entre Amiens et Compiègne, le ciel avait couleur d'encre. Une encre violette. Que c'était bon signe. Un ciel couleur d'encre, ça ne peut qu'inspirer un romancier. Même si aujourd'hui, les lettres écrites au clavier n'ont que faire des encriers et des encres violettes. Tu as trouvé ce clin d'oeil très littéraire. Il y a avait de bons mots dans l'air. Déjeuner sympa dans un endroit de même: le Bistrot du Terroir. Un élève qui avait lu et adoré ton roman vous a rejoint à table. Le repas fut un moment joyeux. De bons mets et à nouveau de bons mots.

Au programme de l'après-midi, la Rencontre avec 200 lycéens qui font vivre le Prix Lycées-Lecture, organisé par la Bibliothèque Municipale avec les 5 lycées de la ville et la Librairie des Signes. Une superbe aventure créée en 2002 et qui a couronné cette année-là Eric-Emmanuel Schmitt. Tu es parmi les quatre romans de la sélection annuelle, avec Du côté de chez Shuang, ton petit roman chinois, comme tu aimes à dire. Les trois autres romans sont: Le coeur du Pélican de Cécile Coulon, Un hiver à Paris de Jean-Philippe Blondel et Evariste de François-Henri Désérable. Salle Saint-Nicolas, 14 heures 30, la fête commence.

Incroyable rencontre. Etonnante. Surprenante. Extra-ordinaire. Ponctuée de questions faussement naïves:

Quand avez-vous commencé à écrire ?

Combien de temps avez-vous mis pour écrire votre roman ?

Où écrivez-vous ?

Pourquoi un amour platonique ?

Tu leur as répondu, comme tu as pu, sans en dire trop et sans en dire trop peu. Une lycéenne t'as posé une question sur ta façon de jouer avec les sons, les sonorités, les allitérations, les assonnances, les jeux de mots. Une autre t'a demandé pourquoi avais-tu écrit, dans l'avertissement au lecteur, que ton roman était à lire à "haute voix". Tu as cité Flaubert et son gueuloir. Tu as expliqué que la musique de la phrase ne s'écoute parfaitement qu'avec l'oreille, que la lecture à voix basse, ça casse et parfois ça lasse.

Une autre t'a demandé si Liu Xiaobo avait pu lire ton roman puisque tu lui as dédié. Elle a aussi voulu savoir si le roman avait été traduit en chinois. Tu as expliqué que le contexte politique actuel de la Chine ne le permettait pas, mais que tu donnerais bien, chaque année, six mois de ta vie, pour permettre au Prix Nobel 2010 de respirer, six mois par an, un air de liberté. Tu as dit vouloir proposer au gouvernement chinois et au Président Xi Jinping de partager le temps de détention de Liu Xiaobo:

"Moi, 6 mois dedans, lui, 6 mois dehors, et puis moi, 6 mois dehors, et lui, 6 mois dedans ! "

En réponse à la question sur le moment précis de tes premières tentatives d'écriture, tu leur as, de mémoire, donné les deux premiers vers de ton premier poème, "Comme l'eau qui goutte à goutte tombe du toit, pleure mon triste coeur..." et tu leur as parlé de cette allitération "en T" qui t'avait valu les éloges de ta Prof de Français, en classe de troisième, au Lycée Lamarck d'Albert, en 1964, dans un autre siècle et dans un autre monde.

"Comme l'eau qui gouTT'à gouTTe Tombe duToit", c'est vrai, au fond, ta Prof avait raison, ça valait largement " Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ? " Les 200 lycéens de la salle Saint-Nicolas ont trouvé ça très drôle que tu te compares à Racine et à son Andromaque, V, 5. Ils t'ont applaudi sans cesse pour saluer ta prouesse de piétiner sans faiblesse l'allitération en "s" !

Le soir, tu as pris le train de 18:31 pour Amiens, la tête ivre de toutes ces questions. Tu t'es repassé le film de l'après-midi et tu as regretté de ne pas avoir précisé telle ou telle chose pour éclairer davantage telle ou telle question. Tu t'en es voulu de ne pas avoir assez bien répondu à la question sur l'amour platonique, même si tu as bien mis en avant la certitude du narrateur de ton roman: l'incontestable supériorité du coeur à coeur sur le... corps à corps.

C'était... raccord.

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12 janvier 2016 2 12 /01 /janvier /2016 00:01
Paris. 18 Avril 2010. © Jean-Louis Crimon

Paris. 18 Avril 2010. © Jean-Louis Crimon

Cher rêveur impénitent,

Te souviens-tu de ce dimanche d'avril ? Il y aura bientôt six ans. Paris. Grand Palais. Salon du livre ancien. Edition 2010. Tu t'attardes dans ce petit Temple Rimbaud. Espace minuscule où est exposée, pour la première fois, parmi d'autres documents, une étrange photo sépia, présentée comme la dernière connue de l'homme aux semelles de vent. Une trouvaille extraordinaire. Une photo dénichée en 2008, par deux amis libraires dans une brocante, Alban Caussé et Jacques Desse. Au dos de la photo, une inscription comme une signature en forme de clin d'oeil du destin: Hôtel de l'Univers.

Les deux amis sont gens cultivés et connaisseurs. L'Hôtel de l'Univers, bien sûr, c'est le nom de l'endroit où a séjourné, à Aden, l'auteur du Bateau ivre. Sans trop d'insistance, pour ne pas intriguer le vendeur, les regards s'attardent sur cette photo au milieu de cartes postales anciennes et de vieux bouquins. Lot de vieux papiers banal au pays des brocantes. Si ce n'est cette mention au dos de cette photo, cette inscription : Hôtel de l'Univers. Les deux amis achètent le lot en se disant: à étudier de près.

La photo sépia représente un groupe de personnes assises : six hommes et, je crois, de mémoire, une femme. Très vite, les inventeurs de ce trésor de papier photographique ont une intime conviction: l'homme assis à droite de la photo, le seul dont les yeux fixent l'objectif, c'est... Arthur Rimbaud. Bingo !

Forcément, la présentation de la photo au Salon du livre ancien fait grand bruit. Elle suscite pas mal de doutes et de critiques parmi les spécialistes d'histoire, de littérature ou de photographie.

Les partisans de la thèse «pro-Rimbaud» sont persuadés que cette photo a été prise autour de 1880 à Aden, en présence de Rimbaud. Leurs opposants tiennent cette idée pour impensable et farfelue.

Toi, tu écoutes, tu regardes, tu questionnes. L'histoire est trop belle. Mais tu aimes les belles histoires. Tu sais que la chance sourit aux audacieux. En toi-même, tu penses: et si c'était vraiment le poète des Illuminations qui figure sur cette photographie ? Si on essaie d'imaginer les rares portraits que nous connaissons de l'adolescent Rimbaud, on peut reconnaître certains traits, un certain regard, une même expression. Mais l'imagination est forcément galopante quand on pense à l'homme aux semelles de vent.

Soudain, tu t'éloignes, tu prends tes distances avec le groupe de visiteurs qui commentent à voix haute la photo, tu viens de voir s'avancer dans l'encadrement de la porte le gardien des lieux. Trois pas en arrière, et tu peux, grâce au 35 mm, cadrer toute la scène qui vient de s'offrir à toi. Mimétisme fantastique. La mort et la vie dans une même attitude.

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