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31 janvier 2016 7 31 /01 /janvier /2016 00:01
Paris. 2012. © Jean-Louis Crimon

Paris. 2012. © Jean-Louis Crimon

Chut ! Ne dis rien ! Le mur fait chut. L'index sur la bouche. La parole est à l'index. La ville a de l'humour, tu sais. Mais la ville a de l'oreille aussi. Les murs n'ont pas seulement la parole, ils ont aussi de grandes oreilles. Parle à voix basse si tu ne veux pas que toute la ville te renvoie ta voix en écho. Au risque de passer pour un grand parano, méfie-toi. Un peu. Un tout petit peu.

On t'a déjà dit que pour "s'écrire à soi-même" fallait être un bon schizo, alors parano, pourquoi pas ? Tu as beau faire, tu as beau dire, rares sont ceux qui sont sensibles à ton dédoublement de personnalité. Dédoublement volontaire et assumé. Pour un journal intime tutoyé. Cette lettre quotidienne à "toi-même" n'est qu'un prétexte: dans le "tu" que tu t'adresses, il y a toutes les lectrices et tous les lecteurs possibles. Même en s'écrivant "à soi", c'est l'autre, ce sont les autres que l'on cherche.

Au fond, tu es un graphomane d'un genre particulier, un graphomane qui voudrait trouver du sens même dans les propos les plus insensés. Irrésistible envie d'écrire, seule façon d'apaiser ce curieux désir d'éternité.

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30 janvier 2016 6 30 /01 /janvier /2016 00:01
Rimbaud, en octobre 1871. © Étienne Carjat

Rimbaud, en octobre 1871. © Étienne Carjat

Ta mémoire commence à te jouer des tours. C'est agaçant. Tu as du mal à trouver facilement les choses que tu connais. Tu cherches comment Mallarmé parlait de qui tu sais. Quand il disait "le piéton improbable". Non, ce n'est pas "le piéton improbable", l'expression Mallarméenne, c'est le "passant déconcertant". Non, ce n'est pas ça non plus. Passant, sans doute, mais pas déconcertant. Plus fort que déconcertant. Plus beau aussi. Plus aérien. Plus léger. "L'homme aux semelles de vent" ? Non, pas davantage. "L'homme aux semelles de vent", ce n'est pas de Mallarmé.

Ce soir, tu penses à lui, à cet homme-là, et tu penses aussi à Isidore Ducasse, alias Lautréamont, auteur des "Chants de Maldoror", l'un de ses contemporains, mort trop jeune, lui aussi, mort en 1870. Ça y est, tu as trouvé, c'est " Le passant considérable ". Oui, sûr, tu en es sûr, ce sont les mots de Mallarmé pour évoquer Arthur. Pour définir Rimbaud. "Le passant considérable", tu trouves qu'il n'y a rien de plus beau.

Le dire aujourd'hui, tu le sais bien, n'est pas très original. Mais Dieu que c'est beau, cette définition de Rimbaud. "Le passant considérable"...

Soit dit en ... passant.

Forcément.

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29 janvier 2016 5 29 /01 /janvier /2016 00:01
Amiens. Janvier 2016. © Jean-Louis Crimon

Amiens. Janvier 2016. © Jean-Louis Crimon

Cher voleur d'instants,

Tu es incorrigible. Tu as une pratique compulsive de la photographie. L'oeil toujours en alerte. En éveil. Le regard circulaire pour mieux faire entrer dans le cadre le sens du moment, la beauté de l'instant. L'insolence de l'insolite. Tu es incapable de ne pas "prendre". Tu ne sais pas te contenter de simplement voir. Regarder. Contempler. Pourquoi cette nécessité de fixer ? Ce devoir de tout fixer ? Pour laisser trace. Pour laisser des traces. Des traces du fugace. Des traces du trop fugace.

Chasseur d'inattendu, toujours aux aguets, toujours à l'affût.

Tu sais bien que ce qui est fascinant, c'est le paradoxe. Paradoxe, du grec paradoxos, παράδοξος, ce qui est contraire à l'opinion communément admise. De para, "contre" , et de doxa, "opinion". Surprenant ou choquant, au premier abord, à première vue. Ce qui va à l'encontre du sens commun. Des idées reçues. Des préjugés. C'est ce qui te plait. Ce qui t'attire.

Tu te souviens de: "Toi, tu vois des choses que les autres ne voient pas !" Une remarque qui te va droit au coeur. C'est exactement ton projet photographique. Fait plaisir parfois d'être si bien saisi.

Dans le domaine des idées aussi, tu adores cette apparente contradiction, ce raisonnement proche de l'absurde, et pourtant porteur d'une vérité désarmante. Le paradoxe, c'est ton carburant. Ton moteur. Ta potion magique. Ton remède pour pactiser avec le réel. Avec les mots ou par la photo. De bon matin et jusqu'à très tard le soir. Le monde appartient à celui qui se lève tôt, mais il se révéle aussi aux couche-tard.

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28 janvier 2016 4 28 /01 /janvier /2016 00:01
Copenhague. Juillet 2009. © Jean-Louis Crimon

Copenhague. Juillet 2009. © Jean-Louis Crimon

Goddag fra København,

Te souviens-tu du temps - déjà 20 ans- où tu étais Danois chez les Danois ? Heureux de vivre au milieu d'eux, si joyeux et si bons vivants, avec cet incroyable sens de l'hospitalité. Aujourd'hui, tu te demandes comment un peuple aussi accueillant, aussi ouvert aux autres, aussi tolérant, peut-il, en à peine un quart de siècle, se métamorphoser en petite nation égoïste et nationaliste ? Avec des députés aussi unanimement fermés à l'accueil de l'étranger ?

Shakespeare t'excuse ou te pardonne, mais cette fois, tu te dis qu'on peut dire et écrire sans vergogne: " Il y a VRAIMENT quelque chose de pourri au Royaume du Danemark ".

Tu te demandes même - au diable le respect du protocole en pareilles circonstances - si tu ne te fendrais pas d'une petite bafouille à la Reine de ces pedzouilles. Une bafouille délibérément irrévérencieuse et malicieuse. Histoire de rappeler au Gouvernement Danois et à son Parlement que tout n'est pas possible dans la Démocratie Danoise.

Tu te sens très capable d'écrire un truc du genre:

" Margrethe, je vous en prie, ne laissez pas faire ça ! Dites à votre Premier Ministre de leur donner un travail si vous souhaitez qu'ils participent aux frais qu'ils occasionnent, faites-les cotiser sur leur salaire, payer des impôts, des taxes en tout genre, mais ne leur prenez pas le peu qu'ils ont pu sauver en payant les passeurs et leur passage.

Ce n'est pas sage de la part de la plus belle des démocraties.

Comment, Majesté, j'apprends que votre mari Henri, le Prince Henrik de Danemark, alias Henri de Laborde de Monpezat, actuel prince consort, perçoit une retraite de l'Etat danois ? Mais, au fond, n'était-il pas un MIGRANT, lui aussi, au départ ? Qu'on lui saisisse une bonne partie de sa fortune personnelle et qu'on lui confisque ses objets de valeur, pour payer sa pension de Prince retraité. Au bas mot, 500.000 €uros par an, non imposables.
Que la police fouille ses bagages et s'empare de l'argent liquide au-delà de 10.000 couronnes (1.340 euros) et récupère également ses objets dont la valeur dépasse cette somme
de 10.000 couronnes.

Comment, Majesté, vous trouvez mon propos déplacé ! Mais pardonnez-moi, le texte de loi

voté mardi dernier, 26 janvier, qui autorise la saisie des biens des migrants pour financer leur accueil, me semble tout autant déplacé. Vous ne pouvez pas ignorer que le Washington Post a d'ailleurs comparé cette disposition à la spoliation des biens des Juifs pendant la dernière guerre."

Sûr et certain, tu pourrais bien être capable d'envoyer pareille lettre à la Reine Margrethe, mais ne penses-tu pas que ton pays, la France, et sa jungle de Calais, mériteraient tout autant ton courroux. Alors si vraiment tu te permets de dire et d'écrire: "Il y a quelque chose de pourri au Royaume du Danemark", attends-toi à ce que le Parlement danois te réponde, avec ce sens de l'humour que les Danois maîtrisent autant que leurs comptes publics: " Voyons, Monsieur, on ne fait pas d' Hamlet sans casser d'oeufs ! "

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27 janvier 2016 3 27 /01 /janvier /2016 00:01
Paris. Place de la Concorde. 25 Janvier 2016. © Jean-Louis Crimon

Paris. Place de la Concorde. 25 Janvier 2016. © Jean-Louis Crimon

Cher capteur d'instants,

Tu aimes écrire avec la nuit. Tu aimes écrire avec la lumière. Tu aimes écrire avec la lumière de la nuit. Photographier, pour toi, c'est une forme d'écriture. Une écriture... lumineuse. Une écriture capable de révéler notre part d'ombre. Tu t'es inventé ta propre technique. Ta propre façon d'opérer. Une façon qui ne déplairait pas à Brassaï ou à Man Ray. Une prise de vue volontairement bougée, non pas tremblée. Il faut de la fermeté et de la maîtrise dans cette manière de photographier. Souplesse du geste du bras et fermeté de la main qui tient le boîtier.

C'est la part de hasard dans ce savant "bougé maîtrisé" qui te fascine. Le hasard est le vrai maître d'oeuvre. Toi, tu décides juste du moment où tu va appuyer sur le déclencheur en bougeant de façon circulaire l'appareil. Le reste est affaire de chance. Si ton mouvement est vif et régulier, l'écriture aura du sens. Un sens. Au fond, la photo de nuit, bougée, dansée, chahutée, balancée, enjouée, débridée, insensée, c'est ce qui te plait. Quand rien n'est gagné d'avance.

Comme dans la vie. Comme dans l'existence. Tu penses que c'est un jeu d'enfant, mais tu sais que c'est un jeu sérieux. On ne rivalise pas impunément avec les dieux.

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26 janvier 2016 2 26 /01 /janvier /2016 00:01
Paris. La Closerie des Lilas. 25 Janvier 2016. © Jean-Louis Crimon

Paris. La Closerie des Lilas. 25 Janvier 2016. © Jean-Louis Crimon

Cher romantique égaré dans un siècle qui n'est pas le tien,

Tu aimes l'endroit. Le lieu. Le cadre. L'ambiance. Les noms gravés sur les tables. Entre Man Ray, Paul Eluard et Guillaume Apollinaire, tu choisis la petite table ronde, dans l'angle.

Une vue imprenable. Un premier café. Serré. Tu as hésité entre la terrasse et son soleil pâle d'hiver qui marque une pause. Tu fermes les yeux pour mieux respirer. T'imprégner. Ressentir les ondes qui magnétisent toujours l'espace. Tu les vois tous arriver. Bras dessus, bras dessous. Certains sont déjà saoûls. Verlaine, Apollinaire, Alfred Jarry, Baudelaire, Théophile Gautier, les frères Goncourt, Emile Zola, Paul Cézanne, et encore Paul Fort qui vient jouer aux Echecs avec Vladimir Ilitch Oulianov.

Lénine en train de pousser du bois à La Close, avec l'auteur du Petit cheval blanc. Tu te souviens comme cette chanson te faisait venir des ruisseaux de larmes où tu aurais aimé te coucher pour toujours à côté du petit cheval mort, mort à l'ouvrage, un jour d'orage.

" Le petit cheval dans le mauvais temps, qu'il avait donc du courage !
C'était un petit cheval blanc, tous derrière et lui devant.

" Il n'y avait jamais de beau temps dans ce pauvre paysage.
Il n'y avait jamais de printemps, ni derrière ni devant.

" Mais toujours il était content, menant les gars du village,
A travers la pluie noire des champs, tous derrière et lui devant.

" Sa voiture allait poursuivant sa belle petite queue sauvage.
C'est alors qu'il était content, eux derrière et lui devant.

" Mais un jour, dans le mauvais temps, un jour qu'il était si sage,
Il est mort par un éclair blanc, tous derrière et lui devant.

" Il est mort sans voir le beau temps, qu'il avait donc du courage !
Il est mort sans voir le printemps ni derrière ni devant. "

Va écrire après ça. Va rêver d'écrire. Et pourtant, toi aussi, tu l'as croisé, ce petit cheval blanc. Chassez le naturel , il revient au... galop.

Selon la légende, la Closerie aurait été construite sur le domaine du château de Vauvert, château appartenant à Robert le Pieux, fils de Hugues Capet. Abandonné à la mort du propriétaire, le château aurait été hanté par le Diable. L'expression « aller au diable vauvert » viendrait tout simplement de là. Deux siècles plus tard, Saint Louis donne le domaine aux Chartreux afin qu'ils exorcisent le lieu.

A la Closerie des Lilas, s'attablent aussi Ernest Hemingway, Henry Miller et Francis Scoot Fitzgerald. On raconte que c'est à la terrasse de la Closerie que Fitzgerald fait lire à Hemingway le manuscrit de Gatsby le Magnifique.

Depuis maintenant 10 ans, chaque année, début janvier, se réunit à La Closerie des Lilas, le jury du Prix du Livre incorrect, façon de faire vivre la tradition artistique et littéraire du célébre restaurant. Le jury distingue un ouvrage qui se signale par sa liberté de ton, son indépendance d'esprit et sa singularité. En Janvier 2007, le premier prix a été attribué à Eric de Montgolfier pour Le Devoir de déplaire. Parmi les autres lauréats: en 2009, Patrick Rambaud pour Deuxième chronique du règne de Nicolas Ier et en 2012, Pascal Bruckner pour Le Fanatisme de l'apocalypse. Sauver la Terre, punir l'Homme et Christopher Caldwell pour Une révolution sous nos yeux : comment l'islam va transformer la France et l'Europe.

En mars 2015, le neuvième prix du Livre incorrect est remis à Gabriel Matzneff pour Mais la musique soudain s'est tue : Journal 2009-2013.

Clin d'oeil en forme d'hommage, ce début de chanson qui me trotte soudain dans la tête:

" Mon voisin de table,

Me dit, très affable,

Qu'est-ce que tu lis là,

A la Close des Lilas ?

J'lui réponds direct,

J'lis le Prix du Livre incorrect ! "

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25 janvier 2016 1 25 /01 /janvier /2016 00:01
Amiens.1978. © Jean-Louis Crimon

Amiens.1978. © Jean-Louis Crimon

Cher toi,

Tu ne te souviens pas de toutes tes photos, mais parmi les dizaines de milliers que tu as pu prendre, - ce qui est franchement fou quand tu y penses ! - s'il en surnage une centaine, tu t'estimeras non pas fier, mais heureux. Heureux vraiment d'avoir su saisir l'instant, en un instant, et d'avoir écrit - la photo est une forme d'écriture - toutes ces petites vérités en forme de provocation. Provocation à la révolte plus qu'à la révolution. Provocation à la réflexion plus qu'à la révolte. Ces photos sont, pour toi, à la fois des petits hasards et de grands moments. Illustration avec la photo de cet homme qui creuse sa tranchée devant ce superbe: " Ici commence l'aliénation ". Le slogan a sans aucun doute été "bombé" la nuit par les étudiants gauchistes anarchistes de l'époque.

La photo est à l'image de ta conception du rôle du photographe. Elle est pour toi le symbole de ce que tu veux faire avec ton boitier argentique et son objectif. Un objectif subjectif. Tu te veux un regard exigeant. Un regard intransigeant sur le monde et sur les gens. Sur la société de ces années soixante-dix. Un regard qui ne soit pas au premier degré. Un regard à double sens. A triple sens et à multiple sens. Tu as très tôt compris que le sens unique n'était pas fait pour toi.

"Ici commence l'aliénation" s'adresse au départ à l'Etablissement scolaire qui se trouve derrière ces murs et ces barreaux aux fenêtres. La tranchée n'a été creusée que bien après. L'homme ne s'est pas attardé à la lecture des mots écrits sur le mur. Il s'est peut-être craché dans la paume des mains, pour se donner courage avant de s'arrondir le dos sur son ouvrage. Tu es passé dans la rue à ce moment là. Ton oeil a vu l'ensemble: le slogan, l'homme penché sur sa tranchée, les tas de terre, la petite cannette de bière, les barreaux aux fenêtres, c'était impensable de ne pas s'arrêter, de ne pas cadrer et de ne pas fixer cet instant.

Le savoir asséné derrière les murs est sans doute aliénant, mais la pelle et la pioche, la cannette de bière sont aussi des outils d'aliénation. Le savoir se veut libération, le travail devrait être libération, mais ils ne sont le plus souvent qu'aliénation.

Inconsciemment, tu fais entrer les mots dans la photo.Tu photographies aussi du texte. Pas seulement du texte. Avec cette photo, pour la première fois, tu saisis l'importance des mots dans l'image. Non pas sous l'image.

Toi, tu fais entrer la légende dans la photo.

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24 janvier 2016 7 24 /01 /janvier /2016 00:01
Paris. Quai de la Tournelle. 2011. Devant mes boîtes de Bouquiniste. © Une passante anonyme.

Paris. Quai de la Tournelle. 2011. Devant mes boîtes de Bouquiniste. © Une passante anonyme.

Tu le sais bien, c'est l'un des plus beaux moments de ta vie. Mai 2010 - Mai 2013. Trois années sur le quai pour vivre vraiment la vie du plus beau des métiers de rue: Bouquiniste. Libraire de plein air. Dans "Libraire", va savoir pourquoi ? il y a exactement les lettres pour écrire "air libre". Bouquiniste = Libraire à l'air libre. Libraire de plein air.

Au tout début des années 70, dans ce siècle aux années 1900, tu découvres, au hasard d'une escapade parisienne, ce monde particulier des marchands de vieux livres et de vieux papiers. Un univers à la fois étrange et familier. Amarrés au bord du fleuve, impassibles, de curieux petits bateaux verts prennent l'air, du matin au soir. Ça t'étonne et te fascine, autant que les cargaisons incroyables de ces pénichettes en partance.

Tes premiers livres vraiment à toi seront des livres déjà lus par d'autres, annotés parfois, jaunis souvent, mais au texte intact et toujours vivant. Le livre d'occasion est d'emblée pour toi porteur d'un charme, d'un passé, d'une histoire, que ne possédera jamais un livre neuf. Au fil des années, à chacun de tes passages sur les quais, rive droite ou rive gauche, tu t'inventes une bibliothèque impensable, faite uniquement d'achats coup de coeur ou coup de blues. Sans que la Seine en soit jamais jalouse. Tu glanes indifféremment des éditions de peu de valeur ou des originales. Tu entres dans l'amitié de Léautaud, de Poulaille, de Rictus, de Vallès, de Verlaine ou de Rimbaud. Chacune de tes trouvailles t'apporte la part de rêve qui te manquait jusque là.

Très vite, les bouquinistes chez qui tu achètes, deviennent, plus que des marchands, des amis. De précieux amis qui te conseillent et te guident, en douceur, vers des titres ou des auteurs que tu n'aurais jamais connus sans eux. Vingt ans, trente ans, quarante ans, cinquante ans, soixante ans, toute une vie, toute ta vie, se passe ainsi. Dans l'amitié des livres et de ceux qui en font commerce. A chacun de tes passages dans cette ville où coule la Seine, tu ne manqueras pour rien au monde ta balade sur les quais. D'année en année, tu progresses dans la connaissance du métier, de ses rites, de ses rituels, de ses manies, de ses travers.

Un beau jour, tu traverses la rue. Tu entres dans ton rêve. Ton rêve devient vrai. Vieux rêve romantique. Rêve d'ado. Rêve d'enfance. A la société encadrée, tu tires ta révérence. Libéré du travail obligatoire, tes années de cotisations en ordre, tu deviens, à 60 ans, et un peu plus, celui que tu voulais être à 15 ans. Homme libre, toujours tu chériras... ton rêve.

L'étudiant en philo du début des années 70 que tu étais, le professeur de philosophie que tu as été, le Maître de Conférences que tu as incarné, le journaliste que tu es devenu, tous s'effacent avec respect devant ton nouveau métier : Bouquiniste. Sur le quai, avec tes bons huit mètres cinquante d'envergure, - la longueur réglementaire de l'espace qui t'est accordé sur le parapet - tu prends ton envol, tu donnes vie à ce vieux rêve d'ado. Bouquiniste, sur le quai des Bouquinistes, c'est désormais ta nouvelle raison d'être. Ton dernier rôle social.

Comme aimait à dire ta vieille maman : c'est pas banal ! Pour toi, c'est seulement... normal et mieux: moral ! Belle manière de tirer ta révérence et jolie façon de rendre à la Seine tous les bonheurs de lecture que la Seine t'a donné.

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23 janvier 2016 6 23 /01 /janvier /2016 00:01
Amiens. 21 Janvier 2016. © Jean-Louis Crimon

Amiens. 21 Janvier 2016. © Jean-Louis Crimon

Pauvre mortel,

Tu descends d'un pas alerte vers le centre ville. C'est risible à ton âge, mais tu te sens irrésistible. Force et beauté sont toujours de ton côté. Tu te demandes à peine si tu verras la fin de cette année que tu commences avec un tel enthousiasme. Tu as toujours en toi ce curieux sentiment juvénile d'être invulnérable. Ton reflet replet dans les vitrines ne t'alarme même pas. C'est saisissant comme tu as le regard amincissant. Sur tes épaules, tu ne veux pas voir que tu as déjà ta tête de vieux. Dans ton coeur tu as toujours 30 ans, mais dans ton corps, on ne peut pas en dire autant: tes artères et ton palpitant en ont largement le double.

Tu n'as pas peur de parler de mourir. Tu sais bien qu'un jour il faut partir. Beaucoup de tes amis ont déjà bouclé le parcours. Ils en ont fini avec leur aventure terrestre. Savaient-ils en début d'année de l'an passé que cet an 2015 serait pour eux le dernier ? Chaque soir, on devrait s'endormir en se disant qu'on est mortel et chaque matin on devrait, au réveil, déborder de bonheur d'être vivant.

Nul ne sait ni le jour, ni l'heure...

Mourir, au fond, la belle affaire, c'est de ne plus être qui est embêtant. De ne plus être vivant.

C'est tellement court une vie d'homme. A peine le temps de comprendre comment lui donner un sens, et tu sens que c'est déjà la fin.

Tu te demandes à quoi ça sert une vie d'homme ? Où est le sens quand tu sais que ça se termine avec cet ultime rendez-vous qui signe notre définitive absence ?

C'est si court une vie d'homme. Au début, tu crois, puisqu'on te l'a dit cent fois, que ça peut durer 100 ou 120 ans, et tu t'aperçois que ça dure à peine 120... secondes. C'est un monde ! Tu t'en moques, cette nuit encore, tu t'endors mortel, mais tu te rêves éternel. Ou simplement séquoia. 3000 ans comme durée de vie, sûr, ça te va. C'est fait pour toi.

Séquoia, qui tire son nom d'un célébre chef indien, See-Quayah. Grand chef indien, au fond, ça te va bien.

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22 janvier 2016 5 22 /01 /janvier /2016 00:01
Amiens. 21 Janvier 2016. © Jean-Louis Crimon

Amiens. 21 Janvier 2016. © Jean-Louis Crimon

Cher claviste du siècle 21,

Tu vis une époque formidable et tu n'en sais rien. Jusqu'à aujourd'hui, en tout cas, tu ne savais pas que des "travaux" avaient été engagés pour "améliorer les fonctionnalités" des claviers d'ordinateurs azerty. Même si les transformer complétement n'est pas à l'ordre du jour. C'est la ministre de la Culture, Fleur Pellerin, qui a expliqué: "Il n'est pas question de changer le clavier azerty comme j'ai pu le lire ici ou là, mais simplement d'améliorer quelques fonctionnalités". Un article publié sur le site du "Parisien" avait affirmé que son ministère réfléchissait "sérieusement à remiser ce clavier".

Sur iTélé, la ministre a précisé: "Il y a des travaux qui ont été engagés, ils l'ont été également au Canada, en Belgique, dans un certain nombre de pays francophones, pour combler un certain nombre de lacunes sur les claviers azerty".

Fleur Pellerin a cité par exemple "le fait qu'on ne puisse pas, à partir du clavier azerty, faire un C majuscule cédille" - Vrai et ça énerve pas mal, d'ailleurs ! - ou encore "un certain nombre de choses qui peuvent être faites grâce au correcteur automatique ou dans la police des symboles, mais qui ne sont pas rendues possibles par les claviers".

Selon "Le Parisien", le ministère de la Culture a fait appel à l'Afnor, l'Association française de normalisation qui a pour mission de mettre au point une nouvelle norme facilitant l'écriture avec des paramètres propres à la langue française comme les guillemets. L'emplacement de symboles devenus incontournables comme le @ ou le € devrait également être optimisé pour augmenter la rapidité de frappe.

Tu te souviens, à Chengdu, en Chine, comment tu avais galéré pour résoudre une inversion diabolique. Un de tes étudiants avait transformé ton clavier français en clavier américain. AZERTY était devenu QWERTY. Plus rien ne correspondait à rien. Sitôt frappées, les lettres du clavier se transformaient en d'autres lettres à l'écran. F 9 ou F 11 avaient été la solution miracle.

Ce jour-là, tu as embrassé chaleureusement la jeune Chinoise qui a rendu la raison à ton clavier devenu fou. Tu as dit : xie xie et tu t'es dit que tu n'oublierai jamais.

Un homme AZERTY en vaut deux.

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