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10 février 2016 3 10 /02 /février /2016 00:01
Paris. Nov. 2014. Impressionnisme. © Jean-Louis Crimon

Paris. Nov. 2014. Impressionnisme. © Jean-Louis Crimon

Cher noctambule,

 

Permanence de ton rêve. Goût sans trêve pour la dérive nocturne. Ton petit Leica dans la paume de la main. Quand dans le beau bleu du bleu du ciel du soir s'annonce le beau bleu nuit de la nuit qui vient. Quand aujourd'hui s'ennuie dans la nuit naisssante, cligne des paupières pour se baptiser hier et se réveiller demain. 

Peindre avec la nuit. Jouer la lumière de la nuit. Jouer nuitamment. Jouer nuit amant.Tout simplement. Patience et part de chance. Heureux hasard. La vitesse du taxi. Ton cadrage derrière la vitre. Vitre fermée. Prendre le temps de l'ouvrir, c'est risquer de manquer l'instant. L'instant propice. Le taxi glisse lentement dans la nuit parisienne.

Ton goût pour les ambiances de nuit, les ambiances de pluie. La lumière du jour s'efface. La nuit lui fait face. Rencontre fascinante. Tu y vois comme une mélancolie douce. Nostalgie de moments futurs. Les contours se font flous. Capacité de la nuit à émouvoir, infiniment supérieure à la netteté des choses dans la lumière du jour. Mentalement, les yeux fermés, tu relis Baudelaire. C'est le moment du Recueillement. Tu adores le sublime du Regret souriant quand les défuntes années se penchent sur les balcons du ciel...

 

Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.

Tu réclamais le Soir ; il descend; le voici :

Une atmosphère obscure enveloppe la ville,

Aux uns portant la paix, aux autres le souci.

 

Pendant que des mortels la multitude vile,

Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,

Va cueillir des remords dans la fête servile,

Ma Douleur, donne-moi la main; viens par ici,

 

Loin d'eux. Vois se pencher les défuntes Années,

Sur les balcons du ciel, en robes surannées;

Surgir du fond des eaux le Regret souriant;

 

Le Soleil moribond s'endormir sous une arche,

Et, comme un long linceul traînant à l'Orient,

Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.

 

 

Le taxi te dépose là où ta course prend fin. Ta nuit est en marche. Comme dit si bien Baudelaire: "entends la douce Nuit qui marche."

 

 

 

 

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9 février 2016 2 09 /02 /février /2016 00:25
Chengdu. Sichuan. Chine. Octobre 2011. © Jean-Louis Crimon

Chengdu. Sichuan. Chine. Octobre 2011. © Jean-Louis Crimon

Cher Laoshi,

 

Tu te souviens de ton premier poème écrit en Chine ?  De la façon dont tu l'as imposé, en douceur, à ta classe de 4ème année de français. Une petite centaine d'étudiants dans l'amphithéâtre, ce jour-là. Des étudiantes surtout. 

Le balayeur, premier poème. Poème rêvé vraiment pendant la nuit. Couché sur le papier vers 5 heures du matin. Quand les premiers balayeurs entrent en action sous ta fenêtre. Musique étrange du balai de genêt qui pousse, amasse et ramasse les feuilles mortes tombées pendant la nuit. Poème écrit pour tes étudiants. Des étudiants charmants qui ne comprennent pas ton intérêt pour les balayeurs et les balayeuses du campus. Ne comprennent pas que tu puisses leur dire bonjour, à chacun, chaque matin. Les immortaliser en photographies. Les balayeurs, ce n'est pas un sujet intéressant, a tranché, une fois pour toutes, la Chef de classe.

 

       Le balayeur

 

Dès le début d'octobre

D'un geste précis et sobre,

Il entre en scène,

Sans mise en scène,

Ici ou ailleurs,

Lui, le balayeur...

 

Il décrit d'étranges arabesques

Dessine d'invisibles fresques,

Avale des morceaux entiers de trottoir

Ne se raconte pas d'histoire,

Ne tire aucune gloire,

D'un destin pourtant méritoire...

 

Il balaie du matin au soir

Ne prend guère le temps de s'asseoir,

Vous le regardez sans le voir,

Sa vie est monotone,

A peine si ça vous étonne,

Le balayeur efface l'automne.

 

Un beau matin donc, dès ton entrée dans l'amphi, tu écris au tableau les trois strophes de ton poème. Sans dire un mot. Juste ni hao. Tes étudiantes et tes étudiants lisent, en silence, le mot à mot du poème. C'est un beau moment. Un moment plein. Le plus beau moment de tes six mois chinois.

Tu commences ton cours sans faire référence au poème que tu viens d'écrire à la craie blanche sur le tableau noir. Une heure de cours magistral. Tu maîtrise ton sujet. Les étudiants sont bouche bée. A la pause, une étudiante vient te parler. Elle est très étonnée qu'on puisse écrire un aussi beau poème -ce sont ses mots- sur un métier aussi minable. Tu lui dis que ton père, dans sa vie de jardinier, maîtrisait mieux que personne le geste du balayeur. Qu'il était mort il y a dix ans. Que photographier les balayeuses et les balayeurs du campus et de la ville, les saluer chaque jour, c'est une forme d'hommage à ton père disparu. Que tu espères que le père est fier du fils. Fier des photos et de l'attitude de son fils. Elle sourit. Puis s'en va rejoindre ses amies.

Au cours de la deuxième heure, tu lis, avec tes étudiantes et tes étudiants, à haute voix, plusieurs fois, le poème. Un garçon propose qu'on le traduise en chinois. Une fille estime qu'il faut l'envoyer au journal régional pour qu'il soit publié.

C'est le dernier vers qui fascine. Le balayeur efface l'automne. Impensable pour tes étudiants. Pour toi, c'est d'une lumineuse évidence. A mettre autant d'ardeur et d'application à faire disparaître, à peine tombée, la moindre feuille morte, c'est bien la preuve que le balayeur est porteur d'un pouvoir magique: il est cet être rare qui posséde la "gomme à saisons". Le cours prend fin sur de multiples interrogations. Tu trouves ça bien : aux réponses, tu préfères, depuis toujours, les questions.

 

La semaine suivante, l'étudiante indignée qu'on puisse écrire un aussi beau poème sur un métier aussi minable, vient te revoir à la pause. Tu ne sais si l'expression existe en chinois, mais manifestement, elle a balayé devant sa porte. Fait table rase de ses préjugés. Un beau sourire illumine son visage de Joconde inachevée. Elle te dit, tout de go: 

- Vous savez, Laoshi, maintenant, je dis Bonjour aux balayeuses et aux balayeurs, quand je croise leur chemin. Ils me sourient. Je ne suis pas sûre que leur vie en soit plus heureuse, mais moi, je le suis, Laoshi !  Merci à votre poème. Il a changé mon regard. Il a changé ma vie.

 

Ce jour-là, tu t'es dit que tu la tenais ta... Révolution culturelle !

 

 

© Jean-Louis Crimon

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8 février 2016 1 08 /02 /février /2016 00:01
Amiens. Marché aux livres. 6 Février 2016. © Jean-Louis Crimon

Amiens. Marché aux livres. 6 Février 2016. © Jean-Louis Crimon

Cher joueur de mots,

 

C'est samedi dernier, milieu de l'après-midi. Tu as envie d'alller saluer quelques bouquinistes de tes amis. Place de la gare. Premier samedi du mois, les amoureux des livres sont là. Tu passes de stand en stand et soudain le clin d'oeil. Clin d'oeil du destin !

Tu ne réfléchis même pas. Dès la lecture des deux premières lignes de l'écriteau, tu plonges. Tu te dis: ça, c'est pour moi. Message personnel.  " Demi chagrin Achat-Vente ". Tu penses: mon malheur en sera deux fois moins lourd. Vraiment incorrigible.

 

- Madame, j'ai un chagrin dont je voudrais me défaire !

- Vous l'avez sur vous ?

- Sur moi ? enfin, non,  plutôt à l'intérieur !

- A l'intérieur de votre voiture, je suppose... Vous êtes garé près d'ici ?

- Non, Madame, mon chagrin est à l'intérieur, dans mon coeur, au fond de mon âme, car ma peine est profonde... 

- Je ne saisis pas, Monsieur...

- Enfin, Madame je ne comprends pas, c'est écrit, EN GROS, sur l'écriteau: Achat de Demi chagrin ! Je veux bien me délester de mon chagrin tout entier !

- Mais Monsieur, je ne rachète pas les peines de coeur, les gros chagrins, seulement les "demi chagrin", les livres reliés. Demi-chagrin est un terme de reliure !

- Ah bon, vous voulez dire que si j'en faisais un livre, vous rachèteriez mon chagrin !

- Seulement, s'il est en demi-chagrin.

- Comment ? vous avez l'intention de me laissez sur le coeur la moitié de ma peine !

- Monsieur, si vous n'avez pas de demi-chagrin à vendre, ça me chagrine, mais ne vous donnez pas temps de peine... c'est agaçant, à la fin !

- Madame, sachez que je ne fais pas les choses à moitié : mon chagrin, c'est un chagrin tout entier. Un chagrin dont je veux me débarasser. Je n'ai que faire d'un demi chagrin qui me resterait sur les bras et me péserait sur le coeur.

- Allez au diable, Monsieur, votre chagrin tout entier l'intéressera peut-être... 

 

D'un coup, d'un seul, tu sens toute la tristesse du monde s'abattre sur toi et envahir tout ton être. 

Tu quittes la marchande de livres reliés, peau d'âne ou peau de chèvre, pour toi c'est peau de balle, ton chagrin, tu te le remballes.

Se séparer d'un demi chagrin, sans doute ça allège le poids de la peine. Doit être moins lourd à porter. On doit se sentir plus léger quand on ne ressent plus que la moitié de sa peine ou de sa souffrance.

Quoique...

Ou alors, faut en faire un... roman.

agrin, autrement dit en peau de chèvre ou de mouton.

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7 février 2016 7 07 /02 /février /2016 01:01
 Paris. Février 2012. © Jean-Louis Crimon

Paris. Février 2012. © Jean-Louis Crimon

T'en souviens-tu de cette vision matinale ? Le dégradé de gris, dans le matin gris, cet homme tout en gris, face à un rideau de fer gris. Tout est gris autour de lui. Les grosses mailles grises du rideau de fer gris. Cotte de mailles d'un siècle toujours prêt à guerroyer. Pull géant tricoté à grandes aiguilles grises. Gris le trottoir. Gris les murs de la boutique où des travaux se font dans la lumière grise. Les vêtements de l'homme sont gris. Pour être en harmonie avec la poussière. Grise, comme chacun sait, la poussière.

Tu te souviens d'un poème écrit au tout début des années 70. Sur le campus, plutôt gris, où tu habitais, il y avait de grands travaux de construction. De grandes grues grises, girafes mécaniques, s'en allaient brouter les gris nuages. De mémoire, et à grands traits, ce poème d'un étudiant en philo de vingt ans. L'étudiant que tu as été. Dans le campus tout gris d'une ville à l'époque plutôt grise.

Par ma fenêtre, je ne vois que du gris,

Du gris de ciel

Que cache par endroits du gris de murs

Du gris de murs

Où se profile parfois du gris de grues,

Du gris de grues

Pour peindre encore du gris de murs.

Et tout en bas,

Du gris de gens qui passent,

Et taches grises sur gris de rues s'effacent.

Par ma fenêtre, je ne vois que du gris

du gris de ciel

du gris de murs

du gris de gens

du gris de rues

du gris de grues

du gris de gris

Du gris de gris dans le gris du brouillard

Et le matin a l'air d'être déjà le soir.

Comme aurait dit ta vieille maman, toujours très malicieuse, " ce texte n'a pas pris une ride. On ne peut pas en dire autant de son auteur."

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6 février 2016 6 06 /02 /février /2016 00:04
Paris. 41 Quai de la Tournelle. Mars 2011. © Jean-Louis Crimon

Paris. 41 Quai de la Tournelle. Mars 2011. © Jean-Louis Crimon

Cher libraire de plein air,

Tu te souviens de l'averse froide et si soudaine que le passant sans parapluie s'invite sous tes auvents ? Parfois ces animaux citadins sont désemparés au point de sauter à cloche-pied dans les flaques pour aller d'une berge à l'autre de cette rivière inattendue qui s'empare de toute la rue.

Pluie froide sur le quai, c'est journée morte. Les boîtes vertes restent muettes. Déjà, ces derniers jours, sur la portion qui va de Montebello à La Tournelle, ta portion de quai préférée, vous n'étiez guère nombreux à risquer l'ouverture. A peine cinq ou six. Le mauvais temps n'explique pas tout. Un de tes voisins t'a dit: "Avec les soldes, tu comprends, les gens n'ont plus d'argent pour la littérature !"

Tu as pensé à la citation en exergue du catalogue de livres anciens que tu reçois chaque mois: "Quand j'ai un peu d'argent, j'achète des livres et s'il m'en reste, des vêtements et de la nourriture."

Un choix de vie vraiment impensable aujourd'hui. Plus dans l'air du temps. Pas même les jours de mauvais temps.

Tiens, chiche: un café ou un Poche, à qui trouve le nom de l'auteur de la citation !

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5 février 2016 5 05 /02 /février /2016 00:33
Paris. Août 2012. © Jean-Louis Crimon

Paris. Août 2012. © Jean-Louis Crimon

Cher amoureux des mots et de la bonne orthographe,

T'as vu, c'est dingue, parait qu'on va désormais pouvoir écrire "ognon" au lieu de "oignon" ! Non, me dis pas que t'as plus que tes yeux pour pleurer.

Dans la même logique, il va falloir couler au fond de l'étang le "ph" de "nénuphar" pour en faire un "nénufar". Breton peut-être. Far Breton. T'as du mal à suivre.

Tu découvres aussi qu'il sera désormais permis d'oublier les traits d'union. Exemple : week-end pourra s'écrire "weekend" et "mille-pattes" deviendra "millepattes".

2.400 mots sont concernés, mais le Ministère de l'Education assure que seulement 10 mots feront la rentrée prochaine dans leurs nouveaux habits. Les voici :

Oignon : ognon

Nénuphar : nénufar

S'entraîner : s'entraine

Maîtresse : maitresse

Coût : cout

Paraître : paraitre

Week-end : weekend

Mille-pattes : millepattes

Porte-monnaie : portemonnaie

Des après-midi : des après-midis

...

Il s'agit de l'entrée en application de la réforme orthographique du 6 décembre 1990, approuvée alors par les Immortels de l'Académie française, des Immortels pas si immortels que ça puisque la plupart sont morts depuis. Plus d'un quart de siècle pour mettre en musique une réforme orthographique dont de nombreux enseignants ne sont pas franchement persuadés du bien-fondé, ça semble très français, tout ça.

Sais pas si tu peux dire "chapeau", mais l'accent circonflexe va disparaître également. Un simple "i" suffira désormais pour "maitresse", "s'entrainer" et "paraitre". Objectif de ces disparitions : rendre plus facile l'apprentissage de l'orthographe, pour les enfants.

Seulement 45 % des Français maîtrisaient les règles orthographiques en 2015, même pas un Français sur deux, à juste titre les enseignants se demandent ce qu'il en sera lorsqu'ils vont apprendre à leurs élèves les deux façons différentes d'orthographier un mot.

D'autant que le bulletin officiel spécial de l'Education nationale du 26 novembre dernier rappelle que la réforme orthographique applicable lors du parcours scolaire d'un enfant sera bien celle de 1990. A la rentrée prochaine, les manuels d'orthographe et de grammaire porteront donc un macaron avec la mention " Nouvelle orthographe ". Problème: cette évolution de l'orthographe française n'est pas, depuis le départ, du tout du goût du monde du travail et de l'entreprise. Les 2.400 mots concernés par la réforme risquent d'être considérés commes des fautes par les futurs employeurs même si, en théorie, les deux orthographes sont acceptées.

Moralité, si tu ne veux pas sombrer dans un nostalgisme décadent, n'oublie jamais ce que t'a si bien dit, il y a bien dix ans, un Professeur de linguistique de l'Université de Picardie, Dominique Mainguenaud, " Le linguiste n'est pas le législateur de la langue, il est le greffier de l'usage." Pas mal, non ?

Tu comprends que ça... relativise !

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4 février 2016 4 04 /02 /février /2016 00:02
Amiens. Rue Delpech. 2012. © Jean-Louis Crimon

Amiens. Rue Delpech. 2012. © Jean-Louis Crimon

Cher doux rêveur,

La fille à la fenêtre, sans doute ou bien peut-être, tu crois la connaître...

La fille à la fenêtre, sans doute ou bien peut-être, c'est à toi qu'elle téléphone, juste à attendre que ça sonne...

La fille à la fenêtre, sans doute ou bien peut-être, c'est toi qu'elle appelle, mais c'est ton tél qui déconne, dans ta vie, y'a souvent mal donne...

La fille à la fenêtre, sans doute ou bien peut-être, elle te laisse un message, rêve pas trop, ta batterie est en rade, elle parle à un tendre camarade...

La fille à la fenêtre, ce n'est pas peut-être, c'est un autre qu'elle appelle, des mecs elle en a... à la pelle...

La téléphonie sans fil, ça ne tient qu'à un fil, t'es sans doute pas dans la mémoire des numéros qu'elle défile...

Elle est belle comme un Vermeer de bord de mer, comme un Gauguin gris, comme un profil de Madone qui guette la pluie...

Ce n'est pas peut-être, toi, tu voudrais qu'il tombe d'un coup des tonnes d'eau, pour courir la sauver du déluge, mais pas la moindre averse, juste ton coeur à la renverse...

La fille à la fenêtre, cherche pas, c'est sûr, elle est trop belle pour toi... Laisse tomber, arrache-toi...

Son coup de fil n'est pas pour toi.

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3 février 2016 3 03 /02 /février /2016 00:01
Paris. RER Saint-Michel. Déc. 2012. © Jean-Louis Crimon

Paris. RER Saint-Michel. Déc. 2012. © Jean-Louis Crimon

Cher ex bouquiniste,

Tu te souviens du jour où tu as cru croiser Rictus. L'homme te faisait face de son regard hagard. Dans le RER du soir, juste en face de toi, il est venu s'asseoir. Après avoir arpenté longuement l'allée du compartiment. Dévisageant, un à un, les visages des gens. Avait sa gueule hirsute d'autrefois. Vous ne vous êtes pas parlés. Vous n'avez prononcé aucun mot. Rien dit. Juste un regard qui en disait long. Tu pensais tout bas: Je sais qui vous êtes. Je ne dirai rien. Le Poète populaire. Randon de votre vrai nom. Gabriel Randon. Connu sous le pseudonyme de Jehan Rictus. Rendons à Rictus ce qui n'était pas Randon. L'Hiver, extrait des Soliloques du pauvre. Que par le plus grand des hasards, tu avais dans ton sac. Devait le savoir, sûr, l'homme en noir.

Tu ouvres et tu commences à lire. Esquisse d'un sourire dans le regard de l'homme qui te fait face. Un sourire léger. Le plus beau. Le sourire des yeux.

...

Merd' ! V'là l'hiver et ses dur'tés,

V'là l'moment de n'pus s'mett' à poils :

V'là qu'ceuss' qui tienn't la queue d'la poële

Dans l'Midi vont s'carapater !

...

V'là l'temps ousque jusqu'en Hanovre

Et d'Gibraltar au cap Gris-Nez,

Les Borgeois, l'soir, vont plaind' les Pauvres

Au coin du feu... après dîner !

...

Et qu'on m'tue ou qu'j'aille en prison,

J'm'en fous, j'connais pus d'contraintes :

J'suis l'Homme Modern', qui pousse sa plainte

Et vous savez bien qu'j'ai raison !

...

Trénet avait raison : Longtemps, longtemps, longtemps, après que les poètes ont disparu, leurs chansons courent encore dans les rues... Sous le titre de son recueil Le Coeur populaire, Rictus avait fait imprimer par Eugène Rey, son Editeur, quelques lignes aux accents de vraie profession de foi littéraire : Poèmes, Doléances, Ballades, Plaintes, Complaintes, Récits, Chants de misère et d'Amour, En Langue Populaire (1900-1913). Cette langue populaire que d'autres après lui feront vivre sous le pseudo du mot argot.

Envie, ce soir, de tout relire de vous, Monsieur Jehan Rictus. Les Soliloques du Pauvre, Doléances, Cantilènes du malheur, Le Coeur populaire. Sans oublier votre unique roman Fil de fer. Où vous exorcisez si bien les déboires cruels avec votre mère.

Tu n'oses pas te lever pour descendre à la prochaine station. Tu aimerais savoir où l'homme en noir arrêtera son trajet. Rencontre vraiment extraordinaire. Croisé Rictus dans le RER. Si ce n'était pas lui, c'était son frère. Mais Rictus n'a pas eu de frère...

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2 février 2016 2 02 /02 /février /2016 00:01
Amiens. Marché aux livres. Avril 2009. © Jean-Louis Crimon

Amiens. Marché aux livres. Avril 2009. © Jean-Louis Crimon

Cher fou de littérature,

Tu te rêves parfois une bibliothèque idéale. Il y aurait tes auteurs fétiches, tes auteurs préférés, tes auteurs adorés.

Dans ta bibliothèque idéale, il y aurait, bien sûr, les valeurs sûres, Rutebeuf, Villon, Louise Labé, Ronsard, Verlaine, Rimbaud, Baudelaire, Théophile Gautier, Balzac, Flaubert, Maupassant, Louise Colet, Proust, Paul Nizan, Camus, Sartre, Queneau et Modiano, mais aussi Vallès, Jehan Rictus, Luc Dietrich, Henry Poulaille, Jean Meckert, Neel Doff, Eugène Dabit et Stig Dagerman.

Tu le dis à qui veut bien l'entendre, de Stig Dagerman, il faut tout lire, lire et relire surtout L'enfant brûlé et Le Serpent , et puis aussi Dieu rend visite à Newton, Les Wagons rouges et Le froid de la Saint-Jean.

Dans ta bibliothèque idéale, il y aurait aussi Roland Dorgelès, Blaise Cendrars, Pierre Mac-Orlan, André Billy, Aragon, Paul Eluard, il y aurait Elsa Triolet, Simone de Beauvoir, et peut-être Françoise Sagan, il y aurait Emmanuel Bove et Boris Vian, il y aurait Olivier Séchan, il y aurait Knut Hamsun, Per Lägerkvist, Selma Lagerlöff et Brautigan, Richard Brautigan, et Jack Kerouac, il y aurait Alberto Moravia, Elsa Morante, Erri De Luca et Dino Buzzati, il y aurait Jean Rouaud, Philippe Djian, Philippe Claudel, Philippe Delerm, et Jeanne Benameur, il y aurait Friedrich Nietzsche, Vladimir Jankélévitch, Voltaire et Rousseau, Sören Kierkegaard et Gaston Bachelard. Tu oublies Jean-Marie Lhôte et sa fabuleuse Histoire du Hasard.

Bon, assez pour ce soir, tu as encore pas mal d'auteurs à relire et à classer. Penser/Classer, de Georges Pérec. Tu l'as oublié, Pérec ! Impardonnable. Impensable.

Tu reprends Stig Dagerman et ce petit texte de 1952 Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, (Actes Sud, 1981), avec ton passage préféré, page 18, que tu relis chaque soir et chaque matin:

"Je peux reconnaître que la mer et le vent ne manqueront pas de me survivre et que l'éternité se soucie peu de moi. Mais qui me demande de me soucier de l'éternité ? Ma vie n'est courte que si je la place sur le billot du temps. Les possibilités de ma vie ne sont limitées que si je compte le nombre de mots ou le nombre de livres auxquels j'aurai le temps de donner le jour avant de mourir. Mais qui me demande de compter ? Le temps n'est pas l'étalon qui convient à la vie."

Tu te dis: comment est-ce possible de vouloir encore écrire après de tels mots ?

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1 février 2016 1 01 /02 /février /2016 00:01
Paris. L'Orangerie. 25 Janvier 2016. © Jean-Louis Crimon

Paris. L'Orangerie. 25 Janvier 2016. © Jean-Louis Crimon

Cher toi,

Va savoir pourquoi, ce soir, tu te revois tirer un trait sur trente ans de journalisme. Sentiments contrastés. Satisfaction face au travail accompli. Légère inquiétude face à ta vie d'après. Dernière ligne droite. Fin du parcours. Tu mesures la briéveté d'une existence sociale. Remarque faussement banale.

Tu as payé ta dette à la société: 42 années et demi de cotisations et taxes diverses. Libéré du travail obligatoire, tu te sens prêt pour un nouveau métier. Un métier à exercer sans patron, sans chef de service, sans horaires. Un métier de liberté.

Tu penses que le plus beau métier, pour ce genre d'aventure, c'est... photographe. Ecrire avec l'ombre et la lumière. Plus fort, beaucoup plus fort que d'écrire avec des mots. Photographe, le métier que tu aurais dû exercer toute ta vie, si le goût des mots, dans les journaux ou à la radio, ne t'avait détourné de ton chemin.

Peu importe, tu sais très bien que tu n'as jamais vraiment arrêté de prendre des photos et que tu n'arrêteras jamais. Photographier, chez toi, c'est comme respirer, c'est naturel et c'est vital.

Quand tu te sens seul, tu sais que tu ne dois compter que sur toi-même. Dans un film italien, dont tu as oublié le titre, quelqu'un dit quelque chose comme: "Flaubert voulait écrire un roman sur le néant, mais il n'a pas réussi." Tu as souri. Tu te dis que pour te reposer, après tes longues déambulations photographiques, tu pourrais bien t'installer, le soir, devant ton écritoire, pour relever le défi de Gustave.

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