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20 février 2016 6 20 /02 /février /2016 00:01
Amiens. Rue Lenôtre. Février 2016. © Jean-Louis Crimon

Amiens. Rue Lenôtre. Février 2016. © Jean-Louis Crimon

Toi qui aime les signes,

 

Tu t'amuses à lever les yeux vers le ciel pour y lire des prières païennes. Tu aimes quand on te dit : Toi, tu vois des choses que les autres ne voient pas. Tu te souviens du temps où on disait cheval de trait sans mépriser l'époque qui voyage en avion de ligne

Tu adores le ciel quand il prend des allures de grand tableau bleu où des boeings fantaisistes s'affrontent à grands coups de perpendiculaires et de parallèles. Mais tu ne négliges pas la légende romaine.

In hoc signo vinces, l'Empereur Constantin, dit "le Grand", converti au Christianisme, aurait lu ces quatre mots dans le ciel à la veille d'une bataille contre Maxence. En 312, Constantin gouverne la Gaule et la Grande-Bretagne et décide d'attaquer Maxence qui règne sur l'Italie et l'Afrique. Les armées de Constantin fondent sur Rome et écrasent les troupes de Maxence, d'abord à Turin, et ensuite dans les faubourgs de Rome, au Pont Milvius, où Maxence trouve la mort, noyé dans le Tibre.

Faut dire qu'en 310, Maxence s'était  fait proclamer empereur à Rome et que l'Empire comptait en ce début de 4ème siècle pas moins de 7 empereurs. Facile, six de trop.

La légende veut donc qu'avant cette bataille décisive, Constantin ait bénéficié d'une vision nocturne du monogramme du Christ, flamboyant dans les nues, accompagné des mots In hoc signo vinces. Par ce signe, tu vaincras.

Toi qui n'es ni Empereur romain, ni converti récemment au Christianisme, tu te contentes de dire, à la façon de celui qui parlait de grand horloger:

Le grand architecte révise sa géométrie céleste.

 

 

constantin le grand - constantinus

F

 

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19 février 2016 5 19 /02 /février /2016 00:01
Stig Dagerman. Stockholm. Suède.. © droits réservés

Stig Dagerman. Stockholm. Suède.. © droits réservés

Toi qui, sans le savoir, est un peu, beaucoup, Suédois,

...

Au départ, tu le sais bien, il y a ce Dagerman que tu n'as pas connu mais que tu reconnais comme un frère. Frère de mots et frère d'écriture. Frère humain, trop humain.

" Mon plus grand plaisir est de sentir que tout ce que je valais résidait dans ce que je crois avoir perdu : la capacité à créer de la beauté à partir de mon désespoir... "

Dagerman, nom propre formé de deux noms communs. Deux mots suédois. "Dager", qui signifie "jour" et "man", qui veut dire "homme". Deux noms communs pour donner naissance à un homme hors du commun. Dagerman, textuellement sans doute, "journalier". Journalier, non pas dans le sens moderne de "quotidien", mais plutôt "journalier", homme qui vend, de ferme en ferme, au jour le jour, sa force de travail. Journalier à une époque où chemineau désigne celui qui s'en va par les chemins. Dagerman peut signifier aussi "homme de jour", sinon "homme du jour", et pourquoi pas, poétiquement, en tout cas pour moi, "homme-jour" ?

Homme-jour tourmenté par les papillons de nuit, ces idées sombres et noires qui tournent autour de vous, comme ces coléoptères nocturnes que la lumière attire. Homme-jour, homme-lumière, Dagerman a l'écriture lumineuse. Il faut tout lire de lui, L'Enfant brûlé, Le Serpent, L'Ile des condamnés, Dieu rend visite à Newton, Ennuis de noce, Les Wagons rouges, Le Froid de la Saint-Jean, Notre plage nocturne. Il faut lire surtout, traduit du suédois par Philippe Bouquet et publié chez Actes Sud, Notre besoin de consolation est impossible à rassasier. Texte court, écrit par Dagerman en 1952, à peine dix pages, texte dense empli de fulgurances, texte essentiel autant que le pourrait être une version scandinave d'Une saison en Enfer. A ceci près que pour Dagerman, c'est toute la vie qui est absurdité. L'Enfer n'y dure pas qu'une saison.

L'attaque, le premier paragraphe, de ce texte-testament, rédigé en moins de cent-cinquante mots, s'imprime, dans ma déprime, comme en écho au Mythe de Sisyphe de Camus, même si Camus concède, ou feint de concéder: "Il faut imaginer Sisyphe heureux". Camus-Dagerman, quelle belle rencontre cela aurait pu être ! Dagerman a -t-il lu Camus ? Camus a-t-il lu Dagerman ? Dagerman a-t-il entendu parler de Camus ? Se sont-ils un jour croisés, sans le savoir ou en le sachant ? J'aimerais savoir.

En attendant, tu relis:

"Je suis dépourvu de foi et ne puis donc être heureux, car un homme qui risque de craindre que sa vie ne soit une errance absurde vers une mort certaine ne peut être heureux. Je n'ai reçu en héritage ni dieu, ni point fixe sur la terre d'où je puisse attirer l'attention d'un dieu : on ne m'a pas non plus légué la fureur bien déguisée du sceptique, les ruses de Sioux du rationaliste ou la candeur ardente de l'athée. Je n'ose donc jeter la pierre ni à celle qui croit en des choses qui ne m'inspirent que le doute, ni à celui qui cultive son doute comme si celui-ci n'était pas, lui-aussi, entouré de ténèbres. Cette pierre m'atteindrait moi-même car je suis bien certain d'une chose : le besoin de consolation que connaît l'être humain est impossible à rassasier."

Dagerman, l'homme-jour, qui écrit aussi, sept pages plus loin, ces mots qui sont, pour toi, la plus belle des professions de foi de celui qui ne croit pas: "Les possibilités de ma vie ne sont limitées que si je compte le nombre de mots ou le nombre de livres auxquels j'aurai le temps de donner le jour avant de mourir. Mais qui me demande de compter ? Le temps n'est pas l'étalon qui convient à la vie."

Un jour, l'homme-jour a choisi la nuit. Stig Dagerman s'est donné la mort. Un jour de l'année 1954. De ce jour-là aussi, notre besoin de consolation est impossible à rassasier.

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18 février 2016 4 18 /02 /février /2016 00:01
Contay. Cimetière. Mars 2009. © droits réservés

Contay. Cimetière. Mars 2009. © droits réservés

Cher mortel qui se croyait éternel,

...

Tu l'aimes ce cimetière ! Ton cimetière. Le cimetière de Contay. Somme. Picardie. Au milieu des prés et des champs. Cimetière paisible et champêtre. Joyeux. Même si ça peut surprendre un tel qualificatif pour un tel lieu. Avec ses faux airs de cimetière scandinave. Cimetière catholique aux accents protestants. Parfois, tu te promènes entre les tombes. Tu t'attardes pour dire un mot ou deux à ceux que tu as bien connus, de leur vivant. Cette fois, tu t'allonges dans l'herbe, en position de gisant. Vrai gisant de Cathédrale. Ta Cathédrale à toi, fils de jardinier, c'est la nature. Plein ciel. Voûte céleste immense. Géantes ogives de nuages et contreforts de peupliers. Dalles de gazon. Tu te prépares à l'odeur de la terre qui va t'accueillir. Humer l'humus. Tu rêves de te dissoudre, de te fondre, dans cette terre nourricière qui t'a vu naître.

Tout en haut de la côte de Franvillers, le cimetière domine le village. Façon de dire aux vivants d'en bas: Pas trop de conneries, les p'tits gars, on vous a à l'œil. Aujourd'hui, tu te dis que tu as trouvé ta place. Près de la haie qui borde le chemin qui va vers la Butresse. La source du village. Un bon endroit, ma foi. En lisière, en bordure, le meilleur endroit, pour celui qui n'a pas... la foi.

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17 février 2016 3 17 /02 /février /2016 00:01
Paris. Quai Saint-Michel. 2012. © Jean-Louis Crimon

Paris. Quai Saint-Michel. 2012. © Jean-Louis Crimon

Cher rétro... viseur,

 

" Quai de la Tournelle

Tu pousses ta ritournelle

 

Quai des Grands-Augustins

C'est pas ton destin

 

Quai de la Mégisserie

T'aurais fait tapisserie

 

Quai Voltaire

T'aurais pas pu te taire

 

Pas d'quai Rousseau

Finiras pas le nez dans le ruisseau

 

Quai Saint-Michel

Aurait fallu te faire la courte échelle

 

Quai de Montebello

Juste pour "Ciao bello"

 

Quai d'la Tournelle

Tu pousses ta ritournelle..."

 

Marrant, vraiment, la chanson te vient souvent comme ça. Quand le vent est d'Est. Couplets en ribambelle. Foutue ritournelle. Part sans demander son reste. La mélodie aussi. Se taille avec la pluie. Ne te laisse que des paroles pas très rock'n'roll. Entre Gavroche et Verlaine. Rictus ou Coûté. Petits refrains à écouter. A chantonner. Si tu retrouves la musique en allée.

 

À part ça, tu n'as pas encore d'Ouvre-boîte. Traduisez: bouquiniste remplaçant, celui -ou celle- qui ouvrira tes boîtes en ton absence. Histoire de faire prendre l'air littéraire à tes ouvrages en cage. Un bon ouvre-boîte, c'est précieux, mais l'espèce est en voie de disparition. Souvent, - du moins à ce que les anciens t'en ont dit -, on entre comme ça dans la profession. D'abord "bouquiniste remplaçant" avant d'être "bouquiniste titulaire". Titulaire d'un emplacement. C'est la ville de Paris qui attribue les emplacements. Autrefois à l'ancienneté. Désormais sur lettre de motivation et entretien pour mesurer, évaluer, jauger et valider les connaissances réelles du postulant, ou de la postulante, à la fonction.

Autre faiblesse du bouquiniste débutant que tu es depuis bientôt un an: tu n'as pas de partenaire pour faire "l'essuie-glace". Pour la chose, il faut un très bon voisinage. Voisine de gauche ou voisin de droite. Dans mon cas, c'est réglé, pas de voisin à droite ! Et à gauche, la voisine est, disons cela élégamment, d'un commerce pas très agréable. Disons que le commerce des mots n'est pas le talent premier de celle qui fait carrière dans le commerce des livres. Pour preuve, les premiers mots, balancés, bille en tête, au premier jour de ton arrivée sur le quai:

 

- T'as pas le sentiment de prendre la place d'un jeune ?

- Ah bon, tu trouves que j'ai déjà ma gueule de vieux !

 

Mais tu t'égares. Laisse tomber les mesquineries de la mesquine. "Faire l'essuie-glace", c'est confier pour cinq ou dix minutes, la surveillance de tes boîtes, - et les ventes éventuelles -, à ce collègue ou confrère pas trop éloigné. A charge de revanche, bien sûr. Ainsi tu peux alller, en hiver, au bistrot d'en face, prendre un café bien brûlant, pour te réchauffer les amygdales et pour ne pas claquer du bec, ou  en été, déguster une bonne bière qui désaltère, quand l'air est trop chaud ou trop sec. Pourquoi cette expression "faire l'essuie-glace" est-elle en vogue sur le quai ? Simple, t'a expliqué Christian Nabet, un bon copain, lui, du quai de Montebello: "C'est parce que, quand y'en a un qui part, y'en a un qui r'vient ! Comme sur le pare-brise ! " Variante "libraire de plein air" de l'emploi de l'expression très usitée aussi sur les courts de tennis. Pour une autre raison.

Pour le reste, Olivier, le fils de Clara, t'a définitivement vacciné: tu sais, sur le quai, avec tes voisins, simple, si tu veux pas d'ennuis, c'est "bonjour-bonsoir". Rien de plus. Et surtout pas de commentaire sur tes recettes de la journée. C'est un truc à se fâcher. C'est un milieu d'individualistes forcenés.

Au moins, avec une mise en garde pareille, t'es vacciné. 

 

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16 février 2016 2 16 /02 /février /2016 00:01
Contay. Cimetière catholique. Mars 2009. © Jean-Louis Crimon

Contay. Cimetière catholique. Mars 2009. © Jean-Louis Crimon

 

Cher Contaysien,

 

Toi, tu parles aux oiseaux du bord de l'eau. Tu connais les accents de la rivière. Tu sais le sens du vent. La course des nuages. L'heure de la pluie. Tu marches tard dans le soir, sans jamais t'asseoir. Tu n'as pas peur du noir. La nuit, tu me l'as dit, est ton amie. Tu étudies les mots du silence pour en traduire le sens. Tu n'as peur, ni de la solitude, ni de l'absence. On n'est jamais seul quand on seul avec soi-même. La porte du cimetière donne sur les champs. Les paysans ont mis le feu à l'herbe sèche des talus. Tu sens l'odeur âcre de la fumée de mars. Les giboulées vont venir ponctuer l'écriture du printemps. Mettre un point final à l'hiver. Tu entends déjà la musique des feuilles des arbres, quand le vent joue de l'harmonica dans les branches qui grincent pour ne pas pleurer. Les larmes, ça attire la pluie. Tu ne ressens jamais aucune fatigue, aucune douleur. Tu n'as jamais mal aux pieds, mal au dos, mal aux dents, ou si tu as mal, tu ne te plains pas. Se plaindre, c'est mal, se plaindre ce n'est pas normal: on ne se plaint pas d'être vivant. Les morts n'ont plus mal aux dents.

Toi, tu rêves et tu dérives, et tes rêves à la dérive, tu t'en vas dire: j'arrive, quand on t'appelle de l'autre côté de la rive. Tu dis parfois: " il pleut dans ma tête" ou "j'écoute le silence de l'eau". Tu dis que tu as le même arbre généalogique que la pierre. Tu parles de ta soeur la pluie. Tu voudrais laisser des messages aux générations futures. Tu dis qu'un écrivain, c'est un pêcheur à la ligne. Il amorce, il lance ses gaules et il attend que ça morde. Tu prétends que les mots sont des poissons d'argent et pourtant tu dis: " le silence est d'or". Tu n'as pas ta langue dans ta poche. Tu dis: les idées, c'est comme les chaussures, celles qui ne sont pas à votre pointure risquent de vous empêcher de marcher. Une autre voix de toi-même te répond: un penseur est un va-nu-pieds. Tu t'inventes des titres impossibles pour des livres que tu n'écriras jamais. Voyage au bout de l'ennui et Rêveries du promeneur solidaire sont tes deux préférés. Tes dernières trouvailles. Pour l'instant.

Comme à la fin du TRE de Spinoza, tu pourrais écrire... Le reste manque.

 

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15 février 2016 1 15 /02 /février /2016 00:01
Amiens. Rue Lenôtre. 14 Février 2016. © Jean-Louis Crimon

Amiens. Rue Lenôtre. 14 Février 2016. © Jean-Louis Crimon

Somnambule diurne,

Parfois, tu pars sans vraiment savoir pourquoi. Droit devant. Tu marches décidé. Tu fais confiance à tes pas. Les pas ont une bonne mémoire de la ville. Tu veux ta part de bitume. Tu slalomes quand trop de voitures encombrent le bord du trottoir. Tu zigzagues pour éviter les obstacles. Au fond de ton âme, tu as le meilleur des GPS. Tu te géolocalises quand même des points de passage pour toi-même. Des romans vont s'effacer avant que tu ne les relises. Tu penses qu'il n'y a plus de temps à perdre. Tu rentres chez toi. Tu boucles tes deux valises. Tu déréalises.

Il y a aussi des jours où tu ne sors pas, où tu décides de voyager dans ta tête. De la véranda, tu pilotes un bateau imaginaire. Au fond du jardin, au-delà du mur de briques et de joints de ciment clair, tu vois la mer. Tu fermes les yeux et tu entends le bruit des vagues. Le vent s'engouffre dans les arbres. Son souffle annonce les tempêtes à venir.

l​I y a encore des jours où tu dévores les yeux fermés ces livres que tu n'as pas ouverts depuis longtemps. C'est un début de chapitre, une page entière ou un épilogue monologue. C'est le dernier paragraphe. La dernière phrase. Rarement l'incipit.

 

Tu te souviens de Sartre et de son fameux :

"Si je range l'impossible salut au magasin des accessoires, que reste-t-il ?

Tout un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n'importe qui."

On n'a jamais dit mieux.

 
 

 

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14 février 2016 7 14 /02 /février /2016 00:02
Paris. Cimetière du Montparnasse. Janvier 2016. © Jean-Louis Crimon

Paris. Cimetière du Montparnasse. Janvier 2016. © Jean-Louis Crimon

Te voilà face à celui que tu admires depuis si longtemps,

 

C'est ton fils qui t'a entraîné dans les allées du Cimetière du Montparnasse. Voulait que tu ailles saluer Baudelaire. Chez nous, c'est banal, les vivants rendent souvent visite aux absents. Les morts ne sont pas vraiment morts tant qu'un vivant les maintient vivants, justement.

Tu te souviens de cette jolie formule, en fait une confidence de Graeme Allwright, le chanteur aux pieds nus, au cours d'une interview: " On meurt deux fois, d'abord quand on passe de vie à trépas, ensuite quand plus personne ne parle de vous, ne vous évoque ou ne vous nomme, ou ne vous rend visite." Tu n'as jamais oublié. Tu pensais et tu penses toujours exactement la même chose.

Te trouver face à la tombe de Baudelaire, cette tombe vue tant de fois, en photographie, dans des livres de poésie ou de littérature, a quelque chose de déconcertant. Tu trouves la tombe petite. Ecrasée par les monuments funéraires d'à côté.

Ce qui te plait, d'emblée, ce sont les traces de lèvres rouges et roses de baisers laissés par des éplorées venues dire leur amour.

Lèvres qui ont embrassé le marbre blanc de la tombe que Charles partage avec ses parents. Lèvres des baisers de femmes qui ne sont pas venues pour le Général Aupick ou pour la veuve Baudelaire. Sont venues pour toi, Charles. Toi qui, à ta mort, a ta vie résumée en... trois lignes.

Indigne.

Le Général, qui plus est Sénateur, a droit à 11 lignes dans sa bio de marbre et sa veuve à 8 lignes. Ce qui ne vous laisse pas de marbre.

Ton fils te fait la remarque avant que tu ne l'exprimes à haute voix : le marbrier n'a même pas gravé le mot... poète.

Charles, est-ce que tu nous vois au pied de ta tombe ? est-ce tu es quelque part dans le vaste monde ? est-ce que tu nous entends quand on te parle ?

Charles ne répond pas. Charles n'a pas répondu. Ou tu n'as pas entendu. Tu voulais lui lire le récit du tour  joué, il y a de cela quelques années, par un Bouquiniste malicieux, à une certaine veuve... Aupick.

Juste à retrouver l'extrait en question.

 

 

 

 

 

baudelaire carjat

                                                                                                                                  © Etienne Carjat

 

 

 

 

- JOURNAL DU BOUQUINISTE. 27 Mai 2012 -

 

Sur le banc, parfois, à l'ombre des platanes, quand la poussière et les pollens du soir laissent un peu de répit, sous forme de conversation, s'improvise une inattendue leçon de littérature. Souvent de la même façon. Au départ, une cliente hésitante. Un bouquiniste avenant. Ou compréhensif. Un bouquiniste qui a du temps. Ou qui veut bien prendre un peu de temps. Prendre du temps n'est jamais perdre du temps.

- N'achetez pas sur un coup de tête, ou sans vraiment savoir, madame, ...

- Je voudrais Les Fleurs du Mal, le texte, les poésies, les poèmes, bien sûr, mais aussi, un petit manuel en parallèle, un petit livre d'explication ou d'analyse...

- Pour le texte, c'est comme si c'était déjà fait, madame... Cette belle édition des années cinquante, mille neuf cent cinquante, est très agréablement illustrée... Je vous la laisse à trente euros...

La dame a, comme on dit, un certain âge. Un âge certain. Mais un beau regard d'enfant. Une enfant d'un autre siècle. Lire Baudelaire, lire vraiment Baudelaire, pour elle, est une décision récente. Les souvenirs du Lycée semblent si loin.

- Baudelaire, oui, toutes mes amies en parlent en ce moment, alors...

- Savez-vous, madame, que le titre définitif a vu le jour au café Lamblin, pas si loin d'ici. Au cours d'une conversation entre Charles Baudelaire et Hippolyte Babou, ami du poète et journaliste de son métier. Le titre a vraiment été "soufflé" ou "donné" à Charles par Hippolyte. C'est d'abord le titre de dix-huit poèmes publiés dans la Revue des deux-mondes du 1er juin 1855.

- Mais quel titre curieux, monsieur, n'est-ce pas ? Comme si des fleurs pouvaient naître du Mal...

- "Fleurs du Mal" . Beau paradoxe, sans aucun doute, madame. Pour Baudelaire, la mission du poète, c'est vraiment de faire naître la beauté de là où on ne l'atttend pas. De la souffrance. De la douleur. Du malheur. Ou du péché. Le Mal, pour lui, c'est à la fois le mal qui fait mal et le mal qui est mal.  Qui est le contraire du bien. 

- Vous pensez vraiment que du "beau" peut naître... du "mal" ?

- Baudelaire en est la plus belle preuve, madame... et c'est un bien pour un mal...

- Comment ça ?

- Cette idée, Charles Baudelaire, élégant et pertinent critique d'art, l'avait déjà plus ou moins élaborée. Conscientisée. En 1855, à propos d'une exposition de peinture, dans le cadre l'Exposition universelle, il donnait cette première approche :  "Le beau est toujours bizarre. Je ne veux pas dire qu'il soit volontairement, froidement, bizarre, car dans ce cas il serait un monstre sorti des rails de la vie. Je dis qu'il contient toujours un peu de bizzarerie, de bizzarerie naïve, non voulue, inconsciente, et que c'est cette bizarrerie qui le fait être particulièrement le Beau."  Pas mal dit, non ! Très moderne, ce Charles Baudelaire.

- Vous en savez des choses, monsieur...

- Si peu, madame... Ce que je sais, je l'ai lu... ou on me l'a expliqué... Tenez, en fait, j'ai peut-être le petit guide précieux que vous souhaitez pour ponctuer votre lecture des Fleurs du Mal... Ce petit Profil. Ouvrage déjà ancien. Janvier 1992. Il a 20 ans, mais c'est très bien documenté. Bien écrit. Littérature Hatier. La première édition date de septembre 1987. 25 ans. Un quart de siècle. Comme on dit : ça n'a pas pris une ride. C'est une analyse critique signée Georges Bonneville, Agrégé des Lettres. Je vous en fait cadeau.

- Parfait, monsieur le bouquiniste ! Je vous trouve bien aimable...

- Je vous en prie, madame...

- Mais en fait, avec ses Fleurs du Mal, il cherche quoi, au juste, ce Baudelaire ?

- Il veut, madame, en finir avec la culture classique et ses vieilles valeurs. La décence. La mesure. Le bon goût. Baudelaire se veut le poète qui dérange, qui bouscule, qui étonne ou qui choque. Il se veut rebelle et ses Fleurs du Mal n'en sont que plus belles. Notez, le Parquet de l'époque ne lui fera pas de cadeaux. Pour délit d'offense à la morale publique et aux bonnes moeurs, on ordonnera la saisie des 1300 exemplaires de la première édition de juin 1857. En prime, si l'on peut dire : 300 francs d'amende pour Baudelaire et 100 francs d'amende pour son éditeur Poulet-Malassis. Ordre fut par ailleurs donné de supprimer six poèmes : Les bijoux, Le Léthé, A celle qui est trop gaie, Lesbos, Femmes damnées (le premier poème seulement) et Les métamorphoses du vampire

- Quelle science, monsieur ! vous devez bien l'aimer ce Baudelaire...

- Oui, madame, comme un frère, un grand frère, madame... madame ?

- Madame Aupick, monsieur le bouquiniste !

- Madame Aupick ! ! ?

- Oui, madame Aupick, mère de Charles Baudelaire... ça m'amuse de venir parfois sur le quai de la Tournelle, voir si ce fils que j'ai si peu compris et si mal jugé, est toujours connu et aimé par ce petit monde des lettres. Ce monde pour lequel il aurait damné son âme ...

- Au revoir, madame...

- Merci pour le Profil d'une oeuvre, monsieur. Je m'y penche dès ce soir... Je veux tout comprendre et tout savoir de l'oeuvre de mon fils...

La vieille Aupick s'en est allée comme ça, tout simplement. Une édition des années cinquante des Fleurs du Mal et le Profil d'une oeuvre dans son cabas. Moi, je n'en reviens pas.

 

Jean-Louis Crimon.

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13 février 2016 6 13 /02 /février /2016 00:01
Paris. Avenue Théophile Gautier. Nov. 2012. © Jean-Louis Crimon

Paris. Avenue Théophile Gautier. Nov. 2012. © Jean-Louis Crimon

Cher tendre rêveur,

                                             

Tu aimes le geste du balayeur. Quelle qu'en soit l'heure. Le lieu. La ville ou le pays. Le moment. Soir qui tombe, fin de journée ou plein midi. Sans doute parce que ce geste te rappelle la présence de ton père. Jardinier de son métier. Dans sa vie de jardinier, il en a donné des coups de balai, ton père. Feuilles mortes ou poussière. Eté, printemps, automne, hiver. En toute saison, son balai avait raison. N'a jamais lésiné. Chaque jour de sa vie. Pas un jour sans un coup de balai. La cour, côté jardin. Le trottoir, côté rue. Impeccable. Fallait que ce soit impeccable. Impeccable. Nickel. Ses deux mots préférés. Pour parler de ces choses essentielles à ses yeux.

 

Toi, dans ta tête d'enfant, tu imaginais qu'il balayait aussi les jours au calendrier. Pour que le temps passe plus vite. Hop, un coup de balai sur aujourd'hui pour qu'il se nomme hier. Hop, déjà se pointe demain pour balayer les soucis d'aujourd'hui. Hop, demain effacé en un tour de main. Dans tes conjugaisons enfantines, les éléments aussi étaient de la partie. Le vent balaie la campagne. Le ciel balaie les nuages. La pluie balaie la poussière.

Aujourd'hui encore, avec toutes ces années amoncelées, il y a toujours un coup de balai à donner quelque part. Le balai Aujourd'hui efface toujours Hier. Balai pousse hier. Balai poussière. Rien à faire, il y a toujours quelque chose à faire. Dernier balayage du soir. Déjà pointe le premier coup de balai de demain matin.

Seule différence : s'est enfui à tout jamais le temps de la belle enfance. Ton père a changé de destin. Il s'est absenté. Pour toujours, disent les gens. Tu n'en crois rien.

Toi, tu penses qu'il balaie l'envers des nuages. La beauté de son geste en a fait un balayeur céleste.

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12 février 2016 5 12 /02 /février /2016 00:01
Paris. Décembre 2012. © Jean-Louis Crimon

Paris. Décembre 2012. © Jean-Louis Crimon

Mon vieux,

 

Il y a des jours où tu te dis que tu n'as rien à dire. Trop de mots dans les radios. Trop de mots dans les journaux. Trop de gens qui jouent perso. Trop de phraseurs. Trop de raseurs. Ces jours-là, tu te dis que tu dois seulement relire les mots anciens. Tu te rappelles le jour où tu a écris, d'une traite, pour qui tu sais, Sur le côté. Le soir même, tu lui donnes ton poème. Sans oublier ta petite pièce... Son sourire en dit long. Il aime les mots de ta chanson.

 

 

Je vis ma vie comme je l'ai commencée,

Sur le côté,

Même pas dans la marge, suis pas barge,

La marge, c'est encore dans la page,

Moi, je suis à côté.

 

Je vis ma vie comme je l'ai commencée,

Sur le côté,

Sans me révolter, sans protester,

Sans en vouloir à qui que ce soit,

J'ai dû naître comme ça.

 

Je vis ma vie comme je l'ai commencée,

Sur le côté,

Côté de la vie, côté de la rue,

Sans savoir si je l'ai vraiment voulu,

Cherchez pas, c'est peine perdue.

 

Je vis ma vie comme je l'ai commencée,

Sur le côté,

Toujours sur le bord, le bord du trottoir,

C'est mon destin, c'est mon histoire,

Si ça vous rassure, je vous laisse... le croire.

 

Je vis ma vie comme je l'ai commencée,

Sur le côté,

Surtout, pensez pas que je vous envie,

C'est ma vie, même si c'est pas une vie,

C'est ma vie qui dévie.

 

Je vis ma vie comme je l'ai commencée,

Sur le côté,

Je ne sais même plus depuis quand ça dure,

Ma misère en lisière, en bordure,

La vie m'a trop mené la vie dure.

 

Je vis ma vie comme je l'ai commencée,

Sur le côté,

Je ne suis pas l'humain le plus drôle,

Plutôt dans le genre second rôle,

Quand la mort me frôle.

 

Je vis ma vie comme je l'ai commencée,

Sur le côté,

Me suis jamais senti bien à ma place,

Sans trouver ça injuste ou dégueulasse,

A la fin, on se lasse.

 

Je vis ma vie comme je l'ai commencée,

Sur le côté,

Je suis un être à part, qui jamais ne prend part,

J'ai dû manquer le départ,

Ou c'est la vie qui m'a manqué...

 

Je vis ma vie comme je l'ai commencée,

Sur le côté,

Je me sens souvent un peu en rade,

Ma vie n'est qu'une mauvaise mascarade,

Pas vraiment une vraie camarade...

 

Je vis ma vie comme je l'ai commencée

Sur le côté,

Faut pas m'en vouloir, pas me juger,

J'ai juste pas voulu vous déranger,

A la vie, me sens toujours... étranger.

 

 

Jean-Louis CrimonLa Chanson amère. Déc. 2012.

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11 février 2016 4 11 /02 /février /2016 00:01
Septembre 2015. © Capture d'écran

Septembre 2015. © Capture d'écran

Cher pauvre toi,

 

Peut-être vaudrait-il mieux ne pas savoir et ne rien dire, peut-être les mots sont inutiles quand les actes ne suivent pas. Peut-être faudrait-il mettre dans une embarcation de fortune tous les Chefs d'Etat et de gouvernement européens et les obliger à faire la traversée entre la Turquie et la Grèce, comme de simples migrants. Avec le risque que leur bateau chavire et qu'ils se retrouvent en train d'essayer d'atteindre la côte, dans des gilets de sauvetage qui n'ont de sauvetage que le nom. 

Peut-être que ce serait la solution. Sans doute qu'alors, on s'accorderait de Londres à Berlin, de Paris à Budapest, de Rome à Moscou, de Madrid à Copenhague, pour affrêter des navires ou des avions et ne plus laisser ces pauvres gens payer pour mourir dans cet immense cercueil liquide qu'est devenue la Méditerranée.

 

Lundi dernier, à la télévision, le père du petit Aylan, est devenu sujet de reportage.Tu regardes. Tu t'attardes. Le titre du speaker du 20 heures est explicite. Le journalisme est souvent sans mémoire. C'est si rare de revenir sur une histoire qui a déjà fait l'actu. Le commentaire mérite qu'on s'arrête. Les propos du père tout autant.

 

" L'image du petit corps d'Aylan, échoué sur une plage turque après le naufrage du bateau qui devait l'emmener en Europe, a bouleversé le monde entier en septembre dernier. Son père se donne désormais pour raison de vivre de venir en aide aux enfants réfugiés.

Abdullah Kurdi vit dorénavant seul en Irak. La photo de son fils, noyé, gisant sur une plage turque, est devenue le symbole du drame des migrants syriens qui tentent la traversée vers l'Europe pour fuir les combats.

 

" Cette image de mon enfant, dans toute son innocence, mort, allongé comme ça sur la plage, elle ne peut que bouleverser ceux qui la regardent. Je me console aujourd'hui en me disant que Aylan est venu au monde pour porter un message à l'Humanité tout entière, que c'était son destin, puisque sa mort a déclenché une prise de conscience dans le monde entier ", raconte Abdullah Kurdi, qui a également perdu sa femme et son fils aîné dans le naufrage qui a vu périr Aylan.

L'homme explique aussi vouloir se reconstruire en venant en aide aux enfants de réfugiés qui vivent dans des camps irakiens. Il se donne comme mission de soutenir les migrants et de les convaincre de ne pas partir coûte que coûte, même s'il sait que face aux horreurs qu'ils fuient, ses mots n'ont que peu de poids."

...

Désemparé face à cet homme qui a tout perdu, sa femme et ses deux fils, et qui n'exprime ni colère, ni haine, juste l'envie d'aider les enfants de réfugiés, tu te dis que les mots sont des armes dérisoires, tu relis pourtant le poème que tu as écrit en septembre dernier pour un petit enfant mort.

 

Poème pour Aylan Kurdi

 

On croirait qu'il dort
Mais le nez et la bouche sont trop près du sable
L'eau ne le réveille pas
Il est au bord de la mer
De quelle mer, j'en sais trop rien,
Peut-être la Méditerranée,
Ou plutôt la... "Mais dis t'es... damnée"

 

On croirait qu'il dort
Mais il est mort,
Si petit et déjà plus rien,
Les Ponce Pilate de l'Europe entière
S'en lavent déjà les mains,
C'est pas moi, c'est pas nous,
C'est la faute à demain, c'est la faute à hier...

 

C'est la guerre ou le destin qu'on accuse
On croirait que la mer s'excuse
D'avoir noyé le petit enfant
Les vagues se font douces
En faisant un peu de mousse
Dernière caresse sur sa frimousse,
Mais trop tard, ça ne le fait pas sourire...

 

Il est trop froid déjà et les morts
On le sait, ça ne sourit pas, ça ne sourit plus
J'ai honte de moi, j'ai honte de nous,
Qu'ai-je fait pour éviter ça, que ferons-nous ?
Mourir noyé à son âge
Juste au moment du dernier passage,
Pour lui, pas de gilet de sauvetage...

 

Ailleurs, pas si loin du petit enfant mort
C'est parachute doré encore
Pour un certain Monsieur Combes
13 millions 700.000 €uros
1000 années de salaire minimum
Pour 2 ans à la tête de France Télécom,
Sûr, ça, c'est un grand homme...

 

Une vie vaut une vie, ou devrait valoir,
Toutes choses égales par ailleurs, faut voir,
Pauvre petit Monsieur Combes,
L'appât du gain où tu tombes
Creusera, c'est sûr, nos tombes,
13 millions 700.000 €uros, demande-toi bien
Combien ça fait de vies de petit enfant Syrien ! 

 

 

Jean-Louis Crimon. 3 Sept. 2015.

Moyen-Orient

Vidéo : rencontre avec le père du petit Aylan
 
 
© Capture d'écran France 24 | Abdullah Kurdi, le père du petit Aylan, vit aujourd'hui en Irak.

Texte par FRANCE 24 

Dernière modification : 09/02/2016

L'image du petit corps d'Aylan, échoué sur une plage turque après le naufrage du bateau qui devait l'emmener en Europe, avait bouleversé le monde en septembre dernier. Son père vit aujourd'hui en Irak et vient en aide aux enfants réfugiés. Rencontre.

Abdullah Kurdi, le père d’Aylan, vit aujourd’hui seul en Irak. La photo de son fils, noyé, gisant sur une plage turque, est devenue le symbole du drame des migrants syriens qui tentent désespéremment la traversée vers l'Europe pour fuir les combats.

"Cette image de mon enfant, dans toute son innocence, mort, allongé comme ça sur la plage, elle ne peut que bouleverser ceux qui la regardent. Je me console aujourd'hui en me disant que Aylan est venu au monde pour porter un message à l’humanité, que c’était son destin, puisque sa mort a déclenché une prise de conscience dans le monde entier", raconte Abdullah Kurdi, qui a également perdu sa femme et son fils aîné dans le naufrage qui a vu périr Aylan.

>> À lire sur France 24 : "Cette photo de l'enfant mort a tout pour devenir iconique"

Il tente aujourd'hui de se reconstruire en venant en aide aux enfants de réfugiés qui vivent dans des camps irakiens. Il s’est donné comme mission de soutenir les migrants et de les convaincre de ne pas partir coûte que coûte, même s’il sait que face aux horreurs qu'ils fuient, ses mots n'ont que peu de poids.

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