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15 juin 2017 4 15 /06 /juin /2017 00:06
Musée de la mine de Buggerru. Le travail des femmes et des enfants. Avril 2017. © Jean-Louis Crimon

Musée de la mine de Buggerru. Le travail des femmes et des enfants. Avril 2017. © Jean-Louis Crimon

 

 

 

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Passé une bonne partie de la nuit sur un site qui recense toutes les grandes catastrophes minières du Bassin Lorrain. Depuis le 15 Mars 1907 jusqu'au 21 Juin 2001. Aucune mention de Joudreville. Simplement la longue litanie de tous les morts à la mine.

Puits Villemuin, 15 mars 1907, explosion de grisou, 83 morts.

Puits Sainte-Fontaine, 3 janvier 1919, explosion de grisou causée par une lampe défectueuse, 36 morts.

Puits Reumaux, Merlebach, 26 mars 1925, défaillance de la machine d'extraction, chute de la cage au fond du puits, 79 mineurs à son bord, 53 morts.

St Charles, Petite-Rosselle, 15 septembre 1929, suite à une fausse manœuvre, chute d'un fût de benzol de 200 litres, explosion, 3 morts.

St Charles, Petite-Rosselle, 16 septembre 1929, remontées subites de grisou, violente explosion, 23 morts.

A chaque catastrophe, funérailles spectaculaires, les veuves en noir, aux premiers rangs, et les noms des victimes des catastrophes gravés en lettres dorées sur les monuments de chaque commune touchée.

 

Le seul endroit où le mineur est nommé, c'est le Monument aux morts. Là, pour l'éternité, le mineur à droit à son prénom et à son nom, et aux deux dates gravées dans ce cas-là, ponctuation classique de nos existences humaines : date de naissance et date de mort.

Tant de morts. Tant de catastrophes minières. Mais pas la moindre mention d'un accident à la Mine de Joudreville. Parfois je me dis que ma grand-mère, Berthe Leloup, a peut-être produit un "pieux mensonge". Fatiguée des questions incessantes de la petite Giulietta, elle a un jour trouvé cette parade irréfutable et définitive : ton père est mort à la mine le jour de ta naissance. Fille-mère, comme on disait à l'époque, ce n'était pas très glorieux et surtout pas facile à vivre. Humiliation d'être abandonnée par ce Sarde, déjà marié en Sardaigne, déjà père d'une petite Maria, sans doute bel homme, beau parleur, beau séducteur, mais peut-être aussi beau cavaleur... Pas fiable. Amour pas durable. Amour qui n'a pas duré.


Pardon, Francesco Zanda, mon grand-père inconnu, de dire tout ça, comme ça, maintenant, mais comprends qu'avec tout le mystère qui entoure ta vie, ton parcours terrestre et le peu de traces que tu as laissé derrière toi, on puisse se poser des tas de questions et avoir quelques doutes. En Sardaigne, ils n'ont rien su de toi depuis ton départ pour la France, fin des années 20, et en France, on ne sait pas où tu as vécu, où tu es mort et où tu as été enterré. Ton frère Vincenzo Zanda aurait un temps travaillé en Allemagne. L'aurais-tu devancé ou accompagné ?

Si on ne mentionne aucun accident mortel à la Mine de Joudreville, en août 1928, c'est que tu n'es pas mort au moment de la naissance de la petite Juliette, ta fille, ma mère. Qu'elle a eu beau faire, ma mère, pour te chercher, avec nous, ses enfants, plusieurs étés de suite, début des années soixante, dans tous les cimetières des villages autour de Joudreville ou de Bouligny, avec une volonté de fer, ma mère, mais sans jamais que nous trouvions de tombe à ton nom. Pas la moindre plaque mortuaire sur un monticule de terre.

...

Trouvé cette précision en relisant l'ensemble du sinistre palmarès des morts des mines de Lorraine entre 1907 et 2001  : Liste chronologique non exhaustive de catastrophes minières qui ont frappé le Bassin Houiller Lorrain, au cours du 20ème siècle.

"Bassin houiller"... houille, charbon, donc cette liste non exhaustive ne recense pas les morts des mines... de fer.

 

Tout à refaire.

 

© Jean-Louis Crimon

 
 
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14 juin 2017 3 14 /06 /juin /2017 16:38
Roubaix. Les comptes de la Société Civile de Joudreville. 13 Juin 17. © Jean-Louis Crimon

Roubaix. Les comptes de la Société Civile de Joudreville. 13 Juin 17. © Jean-Louis Crimon

   

 

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Au fond, - expression de circonstance pour parler de la mine - depuis bientôt quinze jours, je n'ai guère progressé dans ma quête de ce grand-père inconnu, disparu, perdu. Rien sur mon grand-père dans les rares documents de la Mine de Joudreville aux  Archives Nationales du Monde du Travail. Normal, ce ne sont pas les Archives Nationales du Monde des Travailleurs. Nuance. Exactement comme pour "Fête du Travail" et "Fête des Travailleurs". Pas la même chose. Pas la même histoire. Pas le même sens. Quand on essentialise le Travail, on oublie les Travailleurs. On falsifie la vie sociale. On nie l'existence de ceux par qui le Travail existe. Elémentaire. Et les menteurs... au travail, te refont l'histoire.

Alors je décide de réorienter mes recherches du côté de la presse locale et syndicale. Ai trouvé ce matin, au pays d'Internet, une ligne sur une grève à la Mine de Joudreville. In Le Peuple, organe de la CGT, No 3268, 24/12/1929. Décembre 1929, Juliette Zanda, ma mère, ta fille, a presque déjà un an et demi.

Titre on ne peut plus informatif, dans le journal de la CGT :

LES MINEURS DE FER DE JOUDREVILLE SONT EN GREVE.

 

Si tu n'es pas mort le 2 Août 1928, comme ma mère l'a toujours cru et affirmé, toi, Francesco Zanda, toi "l'agitatore", toi, le Sarde militant, sûr que tu devais être du côté des grévistes. Le leader du mouvement, sûrement. Bien sûr, j'ai acheté le journal. Dois le recevoir d'ici cinq à six jours. J'espère que l'article en pages intérieures sera à la hauteur de l'Appel en Une. Que ce ne sera pas une simple brève. Que j'apprendrai que tu étais toujours vivant en Décembre, donc pas mort en Août.

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13 juin 2017 2 13 /06 /juin /2017 19:43
Société civile de Joudreville. Archives nationales du Monde du Travail. Roubaix. 13 Juin 17. © Crimon

Société civile de Joudreville. Archives nationales du Monde du Travail. Roubaix. 13 Juin 17. © Crimon

 

 

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Au fond, ce n'était pas nécessaire d'aller à Roubaix. Echec sur toute la ligne. Rien sur les mineurs. Sur la vie des mineurs. Rien sur Francesco Zanda, ce grand-père inconnu, plus inconnu que jamais. Une bonne raison : journaux comptables ou comptes-rendus de Conseils d'Administration n'évoquent jamais le monde des ouvriers. Fallait s'y attendre. Sont même d'une sécheresse humaine rare tous ces documents comptables ou administratifs. Pourtant, parfois, entre les rubriques, semblent filtrer quelques lignes où l'on devine un début de sentiment humain, immédiatement converti en chiffres et en francs.

Exemple, à la rubrique "Cités" : Le nombre des ouvriers en attente d'un logement est toujours de 25 à 30. On se demande d'ailleurs pourquoi ce n'est pas un nombre précis qui est indiqué.

Autre exemple, à la rubrique "Constructions de Logements", on lit : Monsieur le Directeur de la Société propose d'entreprendre la construction d'une quinzaine de maisons d'ouvriers, à 4 logements, devant coûter de 30 à 35.000 francs par logement. En dessous, la mention : "Le Conseil approuve".

 

A la rubrique "Ecole Primaire Supérieure de Briey", on peut lire ceci : Mr le Directeur de la Société donne connaissance au Conseil d'une lettre adressée au Directeur de la Mine par le Docteur Stern, au nom du Conseil Municipal de Briey, pour solliciter une subvention en vue de l'achèvement de l'Ecole Primaire Supérieure de cette ville. Après discussion, le Conseil n'est pas d'avis de faire un don à l'Etat pour l'achèvement de cette Ecole; mais il ne serait pas opposé à l'octroi d'un prêt à la Ville de Briey, sous des conditions à définir.

 

En revanche, à la rubrique "Gratification au Directeur de la Mine", se déguste cette délicieuse information : " Sur proposition de Mr le Directeur de la Société, le Conseil fixe à 45.000 francs la gratification allouée à Mr. Deschanel, pour l'année 1928."

 

Bien sûr, aucune trace de "gratification" pour Francesco Zanda, simple mineur, pour cette même année 1928. Les ouvriers, les mineurs, ceux qui  créent une bonne part de la richesse de l'entreprise, ne sont pas nommés des ces comptes-rendus  de Conseil d'Administration. Alors, quant à être "gratifiés"...

 

La richesse ? Un coup d'œil à la rubrique "Situation financière" :

 

Au 31 Octobre 1928, la situation était la suivante :

Caisses et Banques :                                                           228.735,79 Frcs

Société de Commentry-Fourchambault et Decazeville :   4.712.990,43 Frcs

 

 

Je referme les dossiers des années 1928 et 1929. Je contemple, amer, dans la paume de ma main gauche, les cotes du fonds Société Civile de Joudreville : 102 A Q. Trois chiffres et deux lettres qui se révèlent être une impasse. Dans les archives microfilmées, rien sur le personnel. Rien sur les mineurs. Les procès-verbaux des réunions du Conseil d'Administration sont d'une rare avarice en ce qui concerne ce qui ne s'écrit pas en tonnes de minerais ou en francs. Procès verbaux qui, forcément, n'ont pas gardé trace des accidents à la mine. De l'accident du 2 août 1928.

Une raison sans doute à cela, sous la forme d'une petite note, en bas de page : 1/ Certains documents ont été retirés des dossiers sur la demande de la Société.

 

No comment.

 

 

 

© Jean-Louis Crimon

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12 juin 2017 1 12 /06 /juin /2017 15:23
Mineurs de Buggerru. Musée de la mine. Avril 2017. © Jean-Louis Crimon

Mineurs de Buggerru. Musée de la mine. Avril 2017. © Jean-Louis Crimon

 

 

 

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C'est demain le grand jour. Le jour où je vais à Roubaix. Le jour où les microfilms des archives Nationales du Monde du Travail vont enfin - je l'espère vraiment- me révéler une part de la vérité. Cette part de vérité qui a dû s'écrire à Joudreville, Meurthe-et-Moselle, à la fin des années 20. 1920. Joudreville, près de Bouligny, de Piennes et de Briey. Mine de fer. Là où trois frères, Mario, Vincenzo et Francesco Zanda, se sont un jour fait embaucher. D'abord Francesco Zanda, l'aîné, avant ses deux frères cadets, Vincenzo et Mario. Francesco Zanda, toi, mon grand-père inconnu. Toi dont je ne sais presque rien. Juste une date et un lieu de naissance. 8 Mars 1896, Fluminimaggiore. Sardaigne.

Rien d'autre, sinon que tu serais mort en France, le jour de la naissance de ta fille. Ma mère. Ma mère qui ne s'appela jamais Zanda.

A Roubaix, le Bâtiment des Archives Nationales du Monde du Travail se trouve au 78, Boulevard du Général Leclerc. Ouvert au public de 9 heures à 17 heures, du mardi au vendredi. Pour aller à Roubaix, d'Amiens, - je te vois sourire - ça prend plus de temps que pour faire Beauvais-Cagliari, en avion. Train Amiens : 8 heures 38, arrivée à Lille 9 heures 58. Trois quarts d'heure d'attente à Lille pour un autocar qui part à 10 heures 41 de Lille et qui arrive à Roubaix à 11 heures. Durée de l'expédition : deux heures vingt. Beauvais - Cagliari, avec Ryanair : décollage 12 heures 45, atterrissage : 14 heures 55. Durée du vol : deux heures dix.

Je vais noter dans la paume de ma main gauche les cotes du fonds Société Civile de Joudreville : 102 A Q. Dans les archives microfilmées, pas sûr de trouver les listes du personnel. Surtout des procès-verbaux de réunions du Conseil d'Administration. Procès verbaux qui pourraient avoir gardé trace des accidents à la mine. Par exemple, de l'accident du 2 août 1928. Le jour où tu es mort, Francesco Zanda. Le jour où ma mère est née. Mais de cet accident, pour l'instant, aucune trace.

Malgré tout, les archives de la Mine de fer de Joudreville, j'y crois. Je veux y croire. J'y crois dur comme fer.

 

© Jean-Louis Crimon

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11 juin 2017 7 11 /06 /juin /2017 12:21
Musée de la Mine de Buggerru. Lampes de mineur. Avril 2017. © Jean-Louis Crimon

Musée de la Mine de Buggerru. Lampes de mineur. Avril 2017. © Jean-Louis Crimon

 

 

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Dans la vie, comme tout le monde, j'ai eu droit à deux grands-pères. Un grand-père du côté de mon père, le père de mon père. Un grand-père du côté de ma mère, le père de ma mère. Un grand-père Crimon. Un grand-père Zanda. Grand-père Crimon que je n'ai pas connu, mort des suites du gaz moutarde qui lui a brûlé les poumons pendant la guerre. Grand-père Zanda que je n'ai pas connu, mort à la mine. Grand-père Crimon, prénom Adrien, mort en 1922, l'année où est né mon père. Grand-père Zanda, prénom Francesco, mort en 1928, l'année où est née ma mère.

Pour l'enfant que j'étais, la symétrie des destins voulait dire que c'était normal que les grands-pères meurent très tôt. Meurent l'année même de la naissance de leur premier enfant. J'ai dû vivre au moins dix ans sur cette vérité-là. C'est seulement quand j'ai réalisé que les autres avaient toujours leurs deux grands-pères que j'ai compris l'injuste cruauté des destins.

Ce jour-là, je me suis juré de bien apprendre à écrire. A écrire comme un écrivain. Juré aussi de ne jamais oublier ma promesse. Dur durable désir d'écrire. Pour dire la vie de ceux que la mort a pris trop tôt. C'est pour ça que je me dois maintenant d'écrire la vie de mon grand-père Sarde Francesco Zanda.

 

© Jean-Louis Crimon

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10 juin 2017 6 10 /06 /juin /2017 23:22
Musée de la Mine de Buggerru. Le travail des femmes et des enfants. © Jean-Louis Crimon

Musée de la Mine de Buggerru. Le travail des femmes et des enfants. © Jean-Louis Crimon

 

 

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J'aurais tant aimé, mon grand-père inconnu, que tu me racontes ton premier jour de travail à la mine. Que tu me dises quel âge tu as quand ça commence. Même pas 10 ans. Comment on t'explique ce qu'il faut faire. Comment tu comprends que c'est ton destin puisque tu es l'aîné. Comment, le soir du premier jour, se passe ton retour à la maison de la rue près de l'église. Ce que te disent tes parents. A quoi tu penses quand tu cherches le sommeil et que tu te repasses le film de la journée.

Est-ce que les enfants aident  les femmes dans leur travail ? Les femmes cassent les pierres, à coups de marteau et à mains nues, pour en extraire les minerais, zinc ou plomb, avant de les mettre dans des sacs. Toi, tu leur prépares les pierres ou tu préfères porter les lampes des mineurs ? avec ce morceau de bois au-dessus des épaules pour en prendre plusieurs à la fois ? Le travail à la mine, ça doit te changer du temps où tu jouais dans la montagne en gardant les chèvres. Ton père, Antioco Zanda, aurait bien préféré que tu sois berger. Mais, bien sûr, le travail à la mine, ça rapporte un peu plus d'argent à la maison.

J'aurais aimé aussi que tu me dises comment, avec tes yeux d'enfant, tu ressens ce travail dans les entrailles de la terre. Comment tu comprends les adultes quand ils parlent de luttes ou de grève pour améliorer les conditions de vie et de travail des mineurs du bassin minier sarde.

Oui, vraiment, j'aurais tant aimé que tu me racontes et que tu m'expliques tout ça, mon grand-père Zanda.

 

© Jean-Louis Crimon

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9 juin 2017 5 09 /06 /juin /2017 07:42
Vincenzo Zanda, frère cadet de Francesco Zanda. Collection particulière Giuliana Zanda.

Vincenzo Zanda, frère cadet de Francesco Zanda. Collection particulière Giuliana Zanda.

 

 

                                                                    9

 

Je prends conscience, ce matin du 9 juin 2017, mon cher grand-père inconnu, que nous n'avons aucune photo de toi. Tu es l'homme sans visage, sans apparence humaine, sans tombe, sans passé et sans futur. Tu n'as laissé aucune trace. Tu es le crime parfait d'un Dieu cruel.

Ce matin, je veux pour la énième fois rassembler le peu d'éléments que l'on possède de toi. Tu es né en 1896, le 8 mars, ça, c'est sûr, je l'ai vu de mes yeux vu, en avril dernier, sur le registre des naissances de l'état-civil de ton village de Fluminimaggiore. Aux dires de ta fille, Juliette, qui le tenait du médecin qui a accouché sa mère, Berthe Leloup, tu es mort, dans ta trente-troisième année, le 2 août 1928. Jour de la naissance de Juliette, ta fille. Mort dans un accident qui s'est produit au fond de la mine.

Pas de photo de toi, enfant ou adolescent. Pas de photo de toi à la mine de Buggerru. Enfant au travail de tri des minerais. Adulte, devant la mine, avec ta lampe de mineur, ou au fond de la mine. Pas de photo de toi, en France, à Joudreville. En ce temps-là, je sais bien, pas de numérique et pas de selfie à tout va. Selfie, tu ne comprends pas ? Normal, mot venu de l'anglais. Il s’agit d’une photo de soi-même prise avec un appareil numérique, un téléphone portable ou une tablette, ou bien d’une photo de soi réalisée par webcam, mais photo prise par soi-même en retournant l’objectif vers soi. Impensable à ton époque où l'on devait vivre toujours tourné vers les autres.

La seule photo d'un Zanda, un Zanda de Sardaigne, un Zanda de Fluminimaggiore, qui est venue jusqu'à nous, c'est une photo de ton petit frère Vincenzo, prise en contre plongée. Ton frère semble très grand. Etiez-vous grands dans la famille ou bien est-ce que c'est la prise de vue qui le grandit démesurément ?

Manifestement, la personne qui a pris la photo a dû s'accroupir pour faire entrer dans le cadre le personnage du monument qui se trouve derrière ton frère. Un monument que l'on doit bien pouvoir identifier et situer. Tu vois, plus que jamais le roman de la vie de Francesco Zanda ressemble à une enquête policière. Le fugitif que tu as été nous échappe même dans les plus simples évidences. Photo sans date, sans indications de lieu, sans légende. Ce qui renforce ta propre légende, Monsieur Francesco Zanda.

 

© Jean-Louis Crimon

 

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8 juin 2017 4 08 /06 /juin /2017 04:41
Fluminimaggiore. Sardaigne. La rue près de l'église. Avril 2017. © Jean-Louis Crimon

Fluminimaggiore. Sardaigne. La rue près de l'église. Avril 2017. © Jean-Louis Crimon

 

 

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Habiter aujourd'hui la rue près de l'église, ça n'a sans doute rien à voir avec ce que ça devait être à la fin des années 1800 et au début des années 1900. Plusieurs rues se croisent à hauteur de l'église. Difficile de dire quelle était ta rue. Il faudrait reprendre un plan de la commune au moment de ta naissance pour essayer de localiser précisément l'emplacement de la maison des Zanda. Je me dois de faire ça en septembre prochain. Quand je viendrai mettre vraiment mes pas dans tes pas, Monsieur Francesco Zanda. Quand j'essaierai de prendre les chemins creux comme les caillouteux, quand j'essaierai de refaire les trajets à travers la montagne ou par la route jusqu'à la mine de Buggerru. Je me dois de faire ça. En mémoire de ce que tu as dû vivre toi. Pour essayer de sentir, de ressentir, de comprendre ce qu'a dû être ta vie. Pour la restituer à défaut de pouvoir la justifier. "Une vie ne vaut rien, mais rien ne vaut une vie", répétait sans cesse, sans citer Malraux, ta fille, Juliette, ma mère, qui ne s'appela jamais Zanda. Un jour, je te dirai pourquoi.

Mais avant, me faut m'imprégner de cette terre et de cette vie qui furent ta terre et ta vie. A quoi servirait d'écrire si ce n'était pour ressusciter des morts et les rendre à tout jamais plus vivants que de leur vivant ? Pour qu'ils n'aient pas vécu pour rien, justement.

 

Francesco Zanda, mon grand-père inconnu, inconnu jusque dans la mort, puisque tu n'as, en Sardaigne ou en France, même pas de tombe à ton nom, je me dois de faire ça pour toi. Je le ferai. Foi de Sarde, mâtiné de naissance Picarde.

 

Mâtiné, pour ceux qui ne sauraient pas, se dit d’un animal qui a perdu une partie de sa race. Les chiens mâtinés sont parfois bons à la chasse. Je veux être un bon chasseur. Pour toi, mon grand-père... chassé. Chassé, pourchassé, par la police et les milices Mussoliniennes.

 

© Jean-Louis Crimon

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7 juin 2017 3 07 /06 /juin /2017 00:01
Buggerru. Avril 2017. Les trois morts du 4 septembre 1904. © Jean-Louis Crimon

Buggerru. Avril 2017. Les trois morts du 4 septembre 1904. © Jean-Louis Crimon

 

 

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A 8 ans et demi, Francesco Zanda, même en 1904, on n'est pas trop petit pour comprendre. Surtout que ton père Antioco et ta mère Rosa, le soir, à table, n'ont dû parler que de ça. Des soldats qui mettent en joue des hommes sans armes et qui tirent sans trembler. Des trois morts couchés dans l'herbe, par une journée d'été superbe. Eternelle histoire du combat des riches contre les pauvres, pour les exploiter davantage, pour en tirer le plus de profit. Folie des patrons d'accroître leur pouvoir de domination et leurs richesses. Pour cela, il faut briser la grève des travailleurs de la mine, fut-ce en tirant à balles réelles sur des mineurs sans armes autres que leurs poings serrés.

Peut-être as-tu fredonné à ta façon cette chanson pas encore écrite. Peut-être t'es-tu dit que quand tu serais grand, toi aussi, tu serais "agitatore"... Agitateur leader du mouvement des mineurs de Buggerru... Ecoute, si tu peux entendre...

 

 

100 ans déjà que ça se passa,

Sont quatre en mille neuf cent quatre,

A tomber sous les balles des soldats,

Ainsi le patron de la mine en décida...

 

Trois morts d'un coup d'abord,

Le quatrième prendra son temps,

Mais finalement sans trop d'efforts,

Rejoint ses trois frères déjà morts...

 

L'année des journées d'enfer,

Les mineurs ne veulent pas s'y faire,

Leur pause d'une heure en été,

Le patron veut leur raboter...

 

Les mineurs ont le droit de profiter

D'une pause d'une heure au soleil,

Début septembre, c'est toujours l'été,

Mais cette année, le patron décide que c'est déjà l'hiver...

 

Ordre est donné de se mettre à l'horaire d'hiver,

Peu importe le droit ancestral,

A l'heure de repos au soleil estival,

Terminée la pause d'une heure pour les mineurs...

 

Le patron de la mine a le pouvoir

De changer le nom de la saison

Le patron de la mine a toujours raison

Au cœur de l'été, décide que c'est déjà l'hiver...

 

Aucune discussion n'est possible,

Prenez les têtes pour cible,

S'ils ne veulent pas comprendre,

Vous n'avez qu'à les descendre

 

Les soldats qu'on appelle en renfort

Pour faire le sale boulot de mise à mort

Tirent, tirent, et tirent encore

Sur les mineurs et leur triste sort...

 

Toute l'Italie se met en grève,

Pour la Sardaigne, petite sœur,

Grande révolte contre l'oppresseur,

Mais rien n'y fera, aucun intercesseur...

 

Rien n'a beaucoup changé depuis,

Le Patron se veut toujours de droit divin,

S'octroie toujours le droit d'avoir toujours raison,

Qu'importe le siècle ou la saison...

 

Il est trop tôt d'au moins cent ans,

Les mineurs de Buggerru sont morts

Pour des droits qui n'ont pas cours encore,

Cent ans plus tard, c'est toujours la même chanson...

 

Le patron pense qu'il a toujours raison,

Qu'importe le siècle ou la saison,

Au cœur de l'été le patron t'invente l'hiver,

Puisque, pour ses affaires, c'est nécessaire...

 

 

© Jean-Louis Crimon

 

 

Libre adaptation d'une chanson originale sarde, 

paroles de Paolo Pulina et musique d'Antonio Carta.

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6 juin 2017 2 06 /06 /juin /2017 11:18
Fluminimaggiore. Sardaigne. Carte postale ancienne. © Jean-Louis Crimon

Fluminimaggiore. Sardaigne. Carte postale ancienne. © Jean-Louis Crimon

 

 

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Fluminimaggiore, Joudreville, Roubaix, trois lieux incontournables pour retrouver votre trace, Monsieur Francesco Zanda. De Fluminimaggiore à Joudreville, combien de temps avez-vous mis ? Par où êtes-vous passé ? Cagliari, Gênes, Marseille, sans doute, et ensuite le train, Marseille, Lyon, Paris, Nancy... le reste du parcours en autocar. Jusqu'à Joudreville. Bon, j'arrête de vous dire "vous", mon grand-père inconnu, je sens que tu préfères le "tu".

Cagliari, Gênes, Marseille Saint-Charles, Lyon, Avignon, Paris Gare de l'est, Nancy... A moins que tu ne sois plutôt passé directement de Sardaigne en Corse. Dans tous les cas, entrée en France par Marseille. Ou Toulon. Mais en quel mois de quelle année ? Mussolini intensifie sa chasse aux syndicalistes et aux militants communistes dès 1925. Ma mère, Juliette, ta fille, est née début août 1928, Berthe Leloup et toi, vous avez dû être amants à la fin de l'année 1927. Novembre ou décembre. Es-tu arrivé en France en 1927 ou en 1926 ? Seules les archives de la mine de fer de Joudreville pourraient répondre à cette question. Problème : plus d'archives à Joudreville.

 

Faudrait peut-être chercher du côté des archives départementales de Meurthe et Moselle, m'a conseillé un interlocuteur, tout en m'apprenant que le fonds d'archives de la mine de Joudreville se trouve dans les archives de la Société Marine-Wendel, basée au Creusot. Groupe de métallurgie et sidérurgie qui a fait l'acquisition de la Société Minière de Joudreville.

Aujourd'hui, c'est d'abord par Roubaix qu'il faut passer. Roubaix où se trouvent les " Archives Nationales du Monde du Travail ". Une... mine. Roubaix sera ma première halte, avant de pousser jusqu'à Joudreville. Au téléphone, bel accueil de Madame Ducoroy, Anne-Lise Ducoroy. 

M'indique très vite les cotes du fonds Société Civile de Joudreville : 102 A Q. Joudreville fait en effet partie du Groupe Marine-Wendel. Sur le contenu des archives, pas sûr du tout que je puisse trouver les listes du personnel. Tout au plus des procès-verbaux de réunions du Conseil d'Administration. Procès verbaux qui pourraient avoir gardé trace des accidents à la mine. Et qui sait, de l'accident du... 2 août 1928. Le jour où tu es mort. Le jour où ma mère est née.

 

102 A Q. Société Civile des Mines de Joudreville. Inventaire réalisé par Isabelle Brot. Groupe Marine-Wendel et filiales. 226 mètres 30 linéaires et 9 bobines de microfilms, pour le Groupe Marine-Wendel, et pour Joudreville, en 102 A Q, à peine un mètre linéaire de documents. Avec uniquement trois documents sous forme de microfilms, mais plusieurs dizaines de documents originaux.

C'est décidé, je dois aller à Roubaix. J'irai à Roubaix. Dès demain, sans doute. Oui, dès demain. Ou bien jeudi. Ou vendredi.

Le Bâtiment des Archives Nationales du Monde du Travail se trouve au 78, Boulevard du Général Leclerc. Ouvert de 9 heures à 17 heures, du mardi au vendredi.

 

© Jean-Louis Crimon

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