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11 mai 2011 3 11 /05 /mai /2011 06:59
Une saison en enfer. Alliance typographique. Jacques Poot. Bruxelles. 1873.
Une saison en enfer. Alliance typographique. Jacques Poot. Bruxelles. 1873.

Une saison en enfer. Alliance typographique. Jacques Poot. Bruxelles. 1873.

 

Bien sûr, inutile de rêver, vous ne risquez pas de trouver le moindre exemplaire de ce livre-là chez les bouquinistes des quais de Seine ou d'ailleurs. D'ailleurs, si l'un d'entre nous, les libraires de plein air, tombait par hasard sur une édition originale de ce livre, très rare dès le départ, à coup sûr, il le confierait à un libraire spécialisé dans les livres précieux et les livres anciens. Une saison en enfer, seul livre publié par Rimbaud de son vivant et à compte d'auteur.

10 juillet 1873, dans un Hôtel de Bruxelles, Paul Verlaine tire un coup de revolver sur Arthur Rimbaud. Une  amitié particulière signe sa fin en fait-divers. Une semaine auparavant, Verlaine a abandonné Rimbaud à Londres après une dispute sordide. Mais "l'époux infernal" décide de le rejoindre en Belgique. Or, à Bruxelles, c'est Rimbaud qui veut rompre et, cette fois, définitivement. Il annonce à Verlaine sa décision de partir pour Paris. Rimbaud raconte l'épisode dans sa déposition devant le juge d'instruction T'Serstevens: "Pendant que nous étions ensemble dans notre chambre, il descendit encore plusieurs fois pour boire des liqueurs; il voulait toujours m'empêcher d'exécuter mon projet de retourner à Paris. Je restai inébranlable. Je demandai même de l'argent à sa mère pour faire le voyage. Alors, à un moment donné, il ferma à clef la porte donnant sur le palier et il s'assit sur une chaise contre cette porte. J'étais debout, adossé contre le mur d'en face. Il me dit alors:"Voilà pour toi, puisque tu pars !", ou quelque chose dans ce sens; il dirigea son pistolet sur moi et m'en lâcha un coup qui m'atteignit au poignet gauche; le premier coup fut presque instantanément suivi d'un second, mais cette fois l'arme n'était plus dirigée vers moi, mais abaissée vers le plancher".

Le 8 août, Verlaine est condamné à deux ans de prison. Rimbaud est rentré à Roche. A pied sans doute. Une page définitive se tourne dans la vie de chacun des deux protagonistes. Un cycle s'est accompli. Pour Verlaine commence une sorte de long purgatoire qui va le mener jusqu'à la conversion. Dans sa prison de Mons, au-delà des murs, Verlaine voit le "ciel si bleu, si calme"...

Le 20 juillet 1873, Arthur Rimbaud est sorti de l'hôpital et il a quitté Bruxelles. Pour Rimbaud, la saison en enfer est terminée. Il ne reste plus qu'à l'écrire, qu'à la transcrire. Dans le grenier de la maison maternelle de Roche et dans un état de fébrilité indéniable. Loin des travaux des champs des moissonneurs. Ces travaux des champs exaspèrent Arthur. Le grand frère quitte le grenier parfois et l'écriture de son infernale saison pour aller boire au café d'Attigny. 

" Mon frère Arthur ne partageait point nos travaux agricoles" note la petite soeur Vitalie, dans son journal d'enfant, admirative en secret de ce grand frère un peu étrange, sinon vraiment étranger. Elle ajoute, montrant qu'elle comprend tout dans sa tête d'enfant sage: "la plume trouvait auprès de lui une occupation assez sérieuse pour qu'elle ne lui permit pas de se mêler de travaux manuels."

A Roche, Rimbaud écrit l'essentiel de la Saison. Pour bien sentir dans quel état d'esprit se trouve Rimbaud à ce moment-là, il faut lire ou relire de Pierre Michon Rimbaud le fils. Gallimard. L'un et l'autre. 1991. Fin août 1873, Rimbaud fait parvenir son manuscrit à l'imprimerie bruxelloise de Poot, l'Alliance typographique. Jacques Poot. Non, pas "jack pot" ! Pas davantage "jackpot" ! En septembre, le livre est imprimé. Quelques exemplaires, cinq ou six vraisemblablement, sont remis par Jacques Poot, l'imprimeur, à Rimbaud, le poète, qui en distribue quelques uns à ses amis. Le stock, faute de paiement définitif, reste dans la cave de l'éditeur. Jusqu'en 1901, année de la découverte fabuleuse de Léon Lossau. C'est lui qui racontera, vingt-huit ans plus tard: "un certain nombre d'exemplaires, détériorés par l'eau qui avait percé du toit, furent jetés dans le grand poêle de l'atelier". Un certain nombre d'exemplaires d'Une saison en Enfer qui terminent leur carrière dans le feu du grand poêle de l'atelier.L'enfer, le feu. Le feu de l'enfer ?

Reste une question, une seule: combien d'exemplaires d'Une saison en enfer  ont aujourd'hui survécu ? Une question, une seule, et puis, bien sûr, son corollaire : où se trouvent les autres exemplaires de ce livre introuvable ?

 

 

Jean-Louis Crimon

 

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C'est en 1901 que Léon Losseau, bibliophile, découvre, en fouillant le magasin de l'atelier d'imprimerie de l'Alliance typographique, à Bruxelles, plusieurs centaines de volumes d' Une saison en enfer, mettant ainsi fin à la légende d'un Arthur Rimbaud ayant brûlé la presque totalité des volumes de l'édition, excepté quelques exemplaires d'auteur offerts par lui-même à des amis ou à des connaissances littéraires. Léon Losseau rapporte que "Le gérant, qui était déjà ouvrier dans l'atelier en 1873", lui confie "se souvenir que l'auteur ayant dû quitter la Belgique à l'époque de l'impression, n'avait jamais payé sa note et qu'on avait gardé le ballot". 

Une version confirmée sur place, le jour-même, par la consultation du grand livre de l'atelier. Aprés avoir jeté au feu "un certain nombre d'exemplaires détériorés" par une fuite d'eau, Léon Losseau acheta les 425 volumes restants. Si l'on ajoute les quelques exemplaires d'auteur, il semble plausible d'évaluer le tirage de l'édition d'Une saison en enfer, édition à compte d'auteur, à environ 450/500 volumes. 

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commentaires

Philippe Houbart 11/05/2011 15:49


J'ajoute qu'il y a dans le même coin (Ardenne belge)(*) un village qui devrait te plaire : il s'appelle REDU, et il n'y a quasiment que des bouquinistes. Quand tu en auras marre de Paris, c'est une
position de repli envisageable. J'ignore s'il y a l'équivalent en France.

(*) Au pluriel en France, au singulier en Belgique : une fois, c'est normal.


Philippe Houbart 11/05/2011 15:41


En 97, je suis parti zoner à Charleville sur les traces d'Arthur. J'ai voulu reconstituer sa fuite avec Verlaine à travers bois, alors qu'ils cherchaient (je ne sais plus en quelle année ni pour
quelle connerie) à échapper à la gendarmerie, et à filer en Belgique toute proche. J'avais trouvé dans un bouquin leur itinéraire et je l'ai suivi. Ils sont partis de la forêt de Sedan pour gagner
le village belge de Corbion, où Verlaine avait de la famille. J'étais avec ma compagne et sa nièce, celle-ci doit s'en souvenir puisqu'elle a glissé et est tombée dans le ruisseau qui fait
frontière, là exactement où Paul et Arthur l'ont franchie. La maison Verlaine est toute proche. Également une charcuterie spécialisée dans les gibiers (jambon et saucisson de sanglier, c'est permis
en Belgique) où je ne regrette pas mes emplettes. Il y a aussi à Corbion une église banale en soi, si ce n'est une fresque due à un certain Joseph Gillain, que nous connaissons mieux sous le pseudo
de Jijé (Spirou, Tintin etc.).
Le coin (vallée de la Semois) m'a plu, j'y suis retourné deux fois en vacances. Va voir sur Google images aux noms Semois et Frahan (le village où j'ai séjourné), tu comprendras.
Mais c'est aussi Julien Gracq (Un balcon en forêt), et je puis certifier que le bunker déguisé en villa où il guettait les Allemands existe réellement (lieudit les Hauts Buttés).
Et aussi André Dhôtel (Le pays où l'on n'arrive jamais), qui m'avait enchanté il y a... un certain temps. Eh bien si, on y arrive, dans ce pays, il a énormément de charme. Je peux servir de guide,
mais ça se négocie.


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