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29 décembre 2012 6 29 /12 /décembre /2012 11:30

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Noël 2012. Bray-sur-Somme. Autoportrait.             Nikon Coolpix S6200. 4.5 - 45.0 mm 1: 3.2 - 5.8  

 

 

Chambre 47, au rez-de-chaussée de la Résidence Louise Marais d'Arc, rue du Chevalier de la Barre, à Bray-sur-Somme, c'est désormais la nouvelle adresse de ma mère. 84 ans en août dernier. La maison de Ribemont a été vendue. Pour payer les mensualités de la Maison de Retraite. C'est souvent comme ça désormais, les enfants et le survivant des deux parents, doivent se résoudre à vendre la maison familiale. Pour payer les mensualités de l'hébergement de fin de vie. Près de vingt-mille euros par an. Avec l'obligation tacite de ne pas vivre trop longtemps pour ne pas épuiser complétement le capital. Immoral, très immoral, au fond, tout ça. Ou plutôt, logique. De cette logique capitaliste implacable. Cent-dix mille euros, la maison de ma mère. Pas de quoi acheter une nationalité belge ou une maison bourgeoise à Néchain.

Quand ils ont fait "bâtir", au milieu des années soixante, il a fallu à mes parents 25 ou 30 ans pour rembourser le prêt du Crédit immobilier. Aujourd'hui, il faudra moins de 10 ans à la Maison de Retraite pour absorber la totalité du produit de la vente. 

Ma mère ne voit plus qu'en rêve la rue du Pré aux Chevaux qu'elle admirait le matin en ouvrant les volets de sa maison en briques et en parpaings de la Cité nouvelle. Moi, je me demande bien pourquoi, dans cette vie, tout ce qui nous est donné, nous est repris. L'enfance, les belles années, les années bonheur, l'amour, la maison, et à la fin, le fin du fin, la vie. Une vie ne vaut rien, mais rien ne vaut une vie, se persuade encore ma vieille maman, citant un auteur dont elle a oublié le nom. Sartre ou Malraux ? Malraux, je crois.

Je me demande vraiment pourquoi dans cette vie, tout ce qui nous est donné, nous est repris. Je dis "dans cette vie" mais je sais bien qu'il n'y en a pas d'autre. Qu'il n'y en aura pas d'autre. MdR, chez nous, ça ne pourra jamais se traduire par lol, ça ne veut pas dire Mort de Rire, ça signifie Maison de Retraite. Et ça ne prête pas vraiment à rire.

 

Toute sa vie, ma mère a rêvé d'écrire sa vie. Elle ne l'a pas fait. Elle n'a pas écrit. Nous a souvent dit, petits : c'est à cause de vous, les enfants -nous étions trois-, à cause de tout ce qu'il faut faire, pour vous et pour votre père, la cuisine, le ménage, les lessives, les courses... Le reproche me faisait mal à chaque fois. Mais je n'osais rien dire. C'est sans doute à cause de ça que j'ai voulu écrire. Ecrire pour ma mère les livres qu'elle n'aurait jamais le temps d'écrire. Qu'elle n'écrirait jamais. A cause de moi, à cause de nous, les enfants.

Pour l'encourager, un jour de la fin des années soixante-dix, j'ai fait relier trois cents pages chez un relieur réputé de la ville. Sur le dos en cuir rouge, j'ai fait graver en lettres d'or Ma vie et le prénom et le nom de ma mère. Je lui ai offert, à ma mère, pour ses cinquante ans, le livre aux centaines de pages blanches. Dans le déménagement de la maison vendue, le livre aux pages blanches m'est revenu. Ma mère n'avait pas écrit. Juste griffonné quelques lignes au brouillon. A part. L'auteur de mes jours avait renoncé à être auteur... tout court.

 

Plus tard, beaucoup plus tard, des dizaines d'années plus tard, est paru Verlaine avant-centre. Mon premier roman. Je me souviens de la signature, chez Martelle, à Amiens. Rarement vu dans la ville. Plus d'une centaine de personnes faisant la queue et ça débordait dans la rue, sur le trottoir. A un moment, je crus reconnaître la voix de ma mère, surnageant du brouhaha des voix amies de la librairie : C'est moi la mère de l'auteur, c'est moi la mère de l'auteur, répétait en boucle, la voix pour se faufiler parmi les dizaines de lecteurs. Sacré tempérament, la maman. Elle m'avait fait croire qu'elle ne viendrait pas. Mais elle était venue. Arrivée face à la table où je m'efforçais de trouver pour chacun une formule différente, ma mère me dit : Moi aussi, je veux ma dédicace ! et applique-toi ! J'obtempérai.

Acheter le livre, comme les autres, enfin presque comme les autres, le jour de la signature, à la librairie, n'était pas, pour ma mère, le moindre exploit. La lecture allait être aussi un grand moment. En trois heures, ce que j'avais bien mis trois ans à écrire, fut dévoré et le jugement établi.

"C'est pas ce qu'on a vécu ! T'es un menteur !" Ce à quoi je répondis : Non, ma mère, je ne suis pas un menteur, je suis un... écrivain ! Ecrivain ou pas, c'est pas ce qu'on a vécu. Tu inventes bien, mais tu inventes. Moi, si j'écrivais, ce serait pour dire la vérité. Pour bien enfoncer le clou, comme on disait chez nous, elle ajouta : et d'abord, il n'y en a que pour ton père ! J'eus beau argumenter en disant : tu sais, maman, Pagnol, que tu adores, a d'abord écrit A la gloire de mon père, avant de publier La Château de ma mère. Considère que Verlaine avant-centre, c'est A la gloire de mon père. Tu auras ton Château, promis, ma mère !

Six ou sept mois après la sortie de Verlaine avant-centre, au cours d'un repas dominical, ma mère a remis ça, avec sa manière très directe et très drôle à la fois : je suis sûre que tu en écris un autre, mais celui-là, tu me le montreras avant que ça paraisse, parce que, moi, je le corrigerai !

 

Je n'ai, bien sûr, pas donné le manuscrit à lire à ma mère. Quand Rue du Pré aux Chevaux  est paru, ma mère l'a lu, et relu, et beaucoup aimé. Le rôle de la mère du roman lui convenait parfaitement. D'autant que, très peu de temps après, le titre du roman est devenu vrai nom de rue du village de mes parents. Maire, en écharpe tricolore, Député de même, Curé en soutane, conseillers municipaux et en tête, fanfare municipale, ont, ce jour-là, vraiment mis en joie la mère de l'auteur et les villageois. Dérisoire et grandiose. C'est au garde-champêtre, avec qui j'avais marqué, pendant plusieurs saisons, un nombre incalculable de buts dans l'équipe de football du village, que je devais pareil honneur. Il avait lu mon roman. L'histoire lui avait plu. Il avait soufflé l'idée au Maire. Le Maire ne m'avait pas lu, mais l'idée lui avait plu. Pour ma mère, l'inauguration, c'était le plus beau des cadeaux. Beaucoup mieux que le Goncourt ou le Prix Nobel de littérature. Au moins, avec une rue au nom de mon roman, dans notre village, elle était éternellement aux premières loges.

La rue, cette Rue du Pré aux Chevaux, avait été judicieusement placée, à deux pas de la maison familiale. A l'époque, ma mère me téléphonait souvent, le matin, après le premier journal de France Culture dont j'étais, à 7 heures, le présentateur. D'abord, elle me disait : Ce matin, tu as été parfait, j'ai tout compris, pourtant c'est compliqué, l'actualité. Ensuite, vraie raison de son appel, elle déclarait, solennelle : J'ouvre les volets de la cuisine, et je vois le panneau de la Rue du Pré aux Chevaux. Moi, je lui répondais : Tu vois, maman, c'est bien la preuve que la littérature, c'est pas grand chose et pourtant ça peut changer la vie. Je marquais un court silence et j'ajoutais : même si l'auteur est un peu, beaucoup, passionnément, ou pas du tout... menteur.

Elle riait de bon coeur. Et moi aussi. Elle avait compris, je crois, le pourquoi ou le comment de l'écriture. Enfin, le pourquoi ou le comment de mon écriture à moi. Ce qui suffisait à mon bonheur. Et peut-être aussi, un peu, au sien.

 

Ecrire, ce n'est pas réciter le mot à mot d'une vie, c'est transfigurer ce qu'on a vécu.

 

 

Verlaine avant-centre. Le Castor Astral. 2001.

Rue du Pré aux Chevaux. Le Castor Astral. 2003.

Oublie pas 36. Le Castor Astral. 2006.

 

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commentaires

Fcrim 29/12/2012 23:18

Peut être le meilleur des textes de ces 6 derniers mois !!! Très beau et touchant !

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