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29 avril 2012 7 29 /04 /avril /2012 21:52

 

Dernier dimanche d'avril. Rendez-vous incontournable des chineurs du grand nord. Depuis  des dizaines d'années, Danois, Suédois, Néerlandais, Allemands, Britanniques, ont pris l'habitude de venir à Amiens : Amiens, France, Picardie. Ils ne veulent manquer pour rien au monde le Marché à Réderie. Cette année, moi aussi, je me suis dit que je devais être à Amiens, ce dimanche 29 avril. Marché à Réderie, Marché à Rêverie, comme j'avais joliment titré un de mes premiers reportages, quand -début des années 80- j'officiais au Courrier Picard. Réderie, vieux mot picard, synonyme de "puces", "antiquités", "brocantes". Marché à réderie, version picarde de "vide grenier", "foire à tout".

Cette année, pas de chance, la pluie n'a pas cessé de tomber durant toute la matinée. Pas très motivant pour partir à la recherche de vieux journaux, vieux livres, pochettes de vinyles, 33 ou 45 tours, photos vintages ou petits meubles anciens. Ecritoires en bois précieux. Vaisseliers d'un autre âge. Heureusement, cette fois encore, le dicton du jardinier s'est vérifié : Pluie du matin passe son chemin. Avant midi, un vent assez fort s'est levé pour chasser la plupart des nuages. Le miracle s'est produit. Le gris du ciel a soudain viré au bleu. Le vent a séché les étals. Les "rédeux" ont débâcher. Au moment même où ils hésitaient à débaucher.

Cette année, la grande rue piétonnière, qui va de la gare à la Maison de la Culture, était tout entière vouée aux brocanteurs et aux marchands d'un jour. Je décidai de la remonter tranquille. M'arrêtant ça et là, au gré de l'inspiration du moment. De vieilles cafetières, d'un beau bleu comme on n'en fait plus, et de vieux moulins à café, ont un instant ralenti ma progression. Des livres en vrac, à un ou deux euros pièce, m'ont fait perdre aussi une bonne dizaine de minutes. On croit toujours trouver son bonheur dans ce qui est présenté en vrac. En fait, on perd son temps. Les livres passent de main en main. Un NRF de Daniel Boulanger, un auteur connu et aimé surtout pour son art de la nouvelle, a failli dormir chez moi, ce soir. C'était un recueil de textes courts. Style petits poèmes en prose. J'ai oublié le titre. Je l'ai posé une demi-seconde. Une autre main s'en est emparé. Sans regrets, j'ai repris ma déambulation.

C'est une centaine de mètres plus loin que je l'ai trouvée, "ma réderie". On dit comme ça, toujours, en Picardie. Quand on trouve cette chose qu'on ne cherchait pas vraiment, mais qui vous va comme un gant, au plaisir de l'instant de sa rencontre.

La chose n'était pas vraiment une chose extraordinaire. C'était un livre. Un livre au titre pas très attractif. Georges Mandel, Le moine de la politique.

Le titre me suffisait. Je savais la valeur du document. Dans le contexte actuel surtout. Je n'allais pas manquer pareille occasion. Surtout au prix de l'occasion.

- Combien, monsieur, cet ouvrage ?

- Le prix est indiqué à l'intérieur !

L'ouvrage avait été protégé de la pluie de la matinée par une pochette plastifiée. L'homme sortit le livre de son emballage rudimentaire, l'ouvrit, et déclama, devant sa femme, ébahie : 3 euros !

- 3 euros, pour Monsieur Sarkozy, je ne marchande même pas, monsieur, les voici !

- Ah bon, c'est le Président qui a écrit ça ! Tiens, je ne le savais pas !

S'adressant à son épouse, assise, derrière un invraisemblable étalage, l'homme ajouta "tu t'rends compte, fortiche quand même l'Président, l'écrit aussi des livres !

 

Plus tard, près du Beffroi, de jeunes militants UMP distribuent à tour de bras un petit format bleu blanc rouge. Présentation et maquette très FN. Titre de la première page de ce tract tricolore :  "Le 6 mai, je vote Nicolas Sarkozy". A l'intérieur, dix engagements numérotés de 1 à 10. Premier engagement, en lettres blanches, sur fond bleu : Face aux crises, NIcolas Sarkozy est l'homme de la situation. Sur fond rouge, première contrevérité : François Hollande n'a pas la carrure pour être Président de la République. Affirmation gratuite qui rappelle, en à peine mieux formulé, le célèbre "n'a pas le gabarit" d'une certaine Bernadette Chirac. Deuxième engagement, toujours sur fond bleu : Nicolas Sarkozy veut revaloriser le travail et le pouvoir d'achat. Deuxième contrevérité, toujours sur fond rouge : François Hollande est pour l'assistanat et le matraquage fiscal des classes moyennes.

Je survole les dix engagements, m'attarde à peine sur les dix contrevérités. Gros plan tout de même sur le huitième engagement : Nicolas Sarkozy veut maîtriser l'immigration. Arrêt sur la huitème contrevérité : François Hollande veut augmenter l'immigration en France.

Dixième engagement : Nicolas Sarkozy veut rendre la parole au peuple par le référendum. Dixième contrevérité : François Hollande veut tout faire arbitrer par les syndicats.

Lecture rapide des deux conclusions après cette épreuve des preuves par dix. En lettres blanches, sur fond rouge : Voter François Hollande, c'est le choix d'une France faible qui tombera dans le déclin et perdra son identité. C'est le choix de l'assistanat, de la dette, de l'égalitarisme et du multiculturalisme.

En lettres blanches, sur fond bleu : Voter pour Nicolas Sarkozy, c'est le choix d'une France forte qui conserve la maîtrise de son destin. C'est le choix du travail, du mérite, de la responsabilité et de l'autorité.

 

Deux heures plus tard, assis en terrasse, avec une jolie brune et deux boissons blondes, je sors enfin de mon sac, le livre acheté vers midi. La bio de Mandel. Livre acheté trois euros rue des troix Cailloux. Ce "Georges Mandel" signé par un certain Nicolas Sarkozy. Biographie sous-titrée "Le moine de la politique", publiée chez Grasset, en janvier 1994. La quatrième de couverture est assez éloquente, sinon élogieuse. Je cite : "S'il est une passion à laquelle Georges Mandel sacrifia toute sa vie, c'est bien la politque. Ce fut, pour cet homme illustre et énigmatique, une passion sans partage, dévorante, destructrice. Il y perdit sans doute son existence, mais il y gagna son destin. A l'heure où d'aucuns, ici ou là, croient devoir réduire la part de noblesse et d'abnégation qui s'attache au service de la "chose publique", il n'était peut-être pas inutile de ressusciter, en conséquence, la figure - voire la légende- de ce grand ministre."

La figure et la légende d'un grand ministre. La part de noblesse et d'abnégation qui s'attache au service de la chose publique. Des valeurs auxquelles croyait sans doute le ministre du Budget, et porte-parole du gouvernement, Nicolas Sarkozy. Des valeurs à chercher en vain dans les bassesses contenues dans le tract tricolore diffusé à la mi-journée, par de jeunes militants de l'UMP. 

Après le détour par la quatrième de couverture, j'ouvre enfin le livre. Par le début. Surprise. Surprise étonnante. Incroyable surprise. Incroyable clin d'oeil du destin. Page 3, une superbe dédicace, pleine page. Très bel envoi, d'une assez belle écriture : Pour Virginie M..., l'histoire de Georges Mandel, le moine de la politique, avec ma bien cordiale amitié. C'est  daté et signé, bien sûr, Nicolas Sarkozy, le 3 mars 1994.

La biographie de Mandel, avec un envoi. Envoi de Nicolas Sarkozy. Nico Sarko, tu te rends compte, pour moi, un envoi. Un envoi de toi. Pour toi, dans huit jours, à cause de toutes tes bêtises et de toutes tes inepties, un renvoi. Envoi. Renvoi. C'est la vie. Dans huit jours, tu pourras te remettre à l'écriture d'une biographie. T'as pas de sujet. Pas d'idée de sujet. Judas, tiens, ça t'irait bien. Oui, pourquoi pas une bio de Judas ?

Tu ne vois pas ? Tu ne comprends pas ? Enfin, toi, l'homme qui a tout trahi, ses idées, ses idéaux, ses amis, son ami Chirac, son ami Balladur, son ami Chirac pour Balladur, puis son ami Balladur pour Chirac, son ami Kadhafi, puis, dernier défi, ses promesses de 2007, ses engagements de jeune Président... Cet homme-là, franchement, c'est le meilleur biographe qui soit pour cette mission là : la bio de Judas ! 

 

 

 

 

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commentaires

Mourad Laffitte 29/04/2012 23:57

Jean-Louis,
C'est toujours un plaisir de te croiser, de te lire également. Une rencontre impromptue comme celle d'aujourd'hui basée sur l'échange,la réflexion me conforte dans l'idée de conserver ce regard
humaniste que nous partageons et qui aujourd'hui est plus que nécessaire.

crimonjournaldubouquiniste 30/04/2012 12:19



Heureux tout autant de te connaître, Mourad, et de se savoir, sinon sur la même ligne, sûr, avec les mêmes "fondamentaux" : humanisme, lucidité, pertinence et ... impertinence ! La seule
manière d'avoir une chance d'être, justement, ... "pertinent" ! :-)


 



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