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4 novembre 2012 7 04 /11 /novembre /2012 20:33

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Paris, 4 novembre 2012. Cinéma Saint-Germain.                                          © Jean-Louis Crimon  

 

 

C'est un dimanche matin pluvieux de novembre. Un temps de Toussaint à Saint-Germain. Un temps d'automne à garder la chambre. Dehors, résigné, le balayeur pousse son caddie de feuilles mortes. Au Bonaparte, qui donne sur la grand-place, la dame qui vient d'entrer semble frigorifiée. Dialogue savoureux avec le garçon :

- J'aimerais un petit crème...

- Taille unique en crème !

- Alors une noisette, ça suffira.

J'adore les conversations faussement anodines quand, dehors, le vent fouette la pluie chagrine. Prix du petit noir au Bonaparte -taxes et service compris- 3 euros 30. A la vitre du temps qui passe, s'écoule volontiers le quart d'heure que j'ai d'avance. Je laisse près de ma tasse le compte juste des pièces. Sans pourboire puisque le service est compris. Je me lève et je salue le garçon. Dehors, la pluie hésite à redoubler ou à s'effacer. Je m'engouffre dans le hall du Saint-Germain.

Ils sont une bonne trentaine à se retrouver au cinéma du 22 rue Guillaume-Apollinaire. Pas très loin du métro Saint-Germain-des-Prés. Pour le séminaire de Yann Moix. Entrée libre et gratuite. Aujourdh'hui : le parti pris de Ponge. Invité : Philippe Sollers. Texte de référence L'huître. Qu'on peut lire sur le grand écran. Pratique une salle de cinéma pour y tenir séminaire. L'écran accueille superbement l'écrit. Plus tard, une superbe photographie de Francis Ponge prendra la place du poème..

De Ponge, je l'avoue, je n'ai pas lu grand chose. En ai soudain un peu honte. Le cageot, Le savonL'huître... Des textes qui m'ont toujours déconcerté. Dérouté. Faute d'avoir vraiment lu Le Parti pris des Choses. Survolé. Médiocrement parcouru. Sur Ponge, avoir fait l'impasse. Sûr que Yann Moix me dirait, consterné : ça me dépasse !

 

Derrière-moi, ça bavarde. Dans mon dos, morceau d'anthologie :

- Salut, tu es là ? Comme il y avait pas mal de cheveux blancs, de dos, je ne te reconnaissais pas...

- Ah, bon !

- Qu'est-ce que tu as pris ? Un chocolat ?

- Non, un cachou !

- Tiens, essuie-toi, tu t'en es mis partout. C'est pas très propre !

 

Devant moi, à droite :

- Culinairement parlant, il eût mieux valu manger plus tôt...

 

C'est étrange, les gens chuchottent comme à l'église. Banalités de ceux qui sont venus pour écouter. Ecouter Yann Moix et Sollers. Philippe Sollers.

Onze heures dix, Yann Moix vient d'arriver.

- Bonjour ! Pas d'inquiétude. On attend juste Philippe Sollers qui nous rejoint dans trois minutes. Il est déjà là.

Soupir de soulagement dans la salle. Yann Moix reprend : Qu'est-ce que je fais ? Je meuble un peu... sur ce séminaire qui n'a pas encore eu lieu... En fait, j'ai fait Proust la semaine dernière, mais nous n'y reviendrons pas. Sur Proust, on a l'impression que tout a déjà été dit... Sur Ponge, au contraire, tout est à faire...

Bon, je suis content que vous soyez-là... Il y a déjà plus de monde dans cette salle-là que pour "Astérix", hier soir !

Dans la salle, quelqu'un dit : c'est réconfortant.

Enfin Sollers arrive. Yann Moix le salue comme il se doit. Lui avoue tout ce qu'il lui doit. Commence alors le long cheminement de Moix. Réflexion ponctuée de citations. Riche réflexion. Avec une certaine hauteur de vue. Ou de vues.

Moix et Sollers ont réussi leur prestation. Chacun sa mi-temps. Sans mi-temps. D'abord Moix pour une métaphysique de Ponge. Qui passait par Heidegger et Péguy. Même si, pour Sollers, Heidegger aurait suffit. La parenté Péguy/Ponge n'a semble-t-il, pas été tout à fait du goût de Sollers. Moix a poursuivi son approche.

Peu avant midi, une grincheuse lance : ça suffit !  c'est Sollers qu'on veut entendre ! Moix ne se laisse pas dérouter. Moix poursuit sa route. Belle progression. Exigeante. Ardente. Ardue aussi. Avant de passer le micro à son illustre invité. Philippe Sollers. Pour une lecture commentée de Ponge. Commentée. Comme hantée. Par le souvenir de Ponge. Sollers a connu Ponge. Sollers a invité Ponge à l'Ile de Ré. Sollers a mangé des huîtres avec Ponge. Sollers a parlé de l'homme Ponge. Un homme modeste. Presque pauvre. Qui déjeunait parfois d'un morceau de sucre. Emouvante leçon. Emouvante leçon de... choses. Sollers parlant de Ponge et de son énergie solaire... Le soleil, la putain rousse. Belle énergie solaire. Belle énergie Sollers !

Alors Sollers nous met en orbite. La planète Ponge nous est enfin visible. Accessible. L'érotisation de Ponge. Le mot touche la chose. La chose est touchée par le mot. La lecture de L'oeillet. Ponge, entre Littré et Linné. Entre l'homme du dictionnaire, l'herbier des mots, et l'homme qui nomme les choses de la nature, les plantes. Le soleil placé en abîme. Le soleil, ni la mort, ne peuvent se regarder fixement.

Au fond, le meilleur parti à prendre, recommandation de Ponge dans Proèmes : "considérer toute chose comme inconnue et reprendre tout au début".

Sollers parlant de Ponge, la salle buvait ses paroles et moi j'étais là, comme une é/ponge.

Treize heures déjà. Merci au tandem Moix/Sollers. Tous deux d'excellents Pongistes. Sans petite balle jaune, et surtout sans filet. Mission accomplie. Dans la salle, nous sommes nombreux à n'avoir qu'une seule envie. Une envie de Ponge. Relire Ponge. Relire Le Parti pris des Choses. Sans parti pris.

Pour ça, Moix/Sollers, merci.

 

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