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29 novembre 2012 4 29 /11 /novembre /2012 18:07

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Paris. Novembre 2012.                                                                               © Jean-Louis Crimon 

 

 

Rousseau, prénom Jean-Jacques. Face à face inattendu. C'était dimanche dernier. Sous un beau ciel bleu. Un homme au regard mystérieux. Un homme silencieux. Ses affichettes pour nous inviter au spectacle. Soudaine envie de tout relire. La Nouvelle HéloïseL'Emile, Le Contrat SocialLes Rêveries du Promeneur Solitaire, les Confessions... Début de semaine trop chargé. Pas une minute pour Jean-Jacques. Juste cette photo comme un rappel à l'ordre.

A la radio, ce soir, une Italienne parle du jour où elle décide de se rendre au Musée Carnavalet toucher le manteau de Proust. Elle a téléphoné de Rome. Tout simplement. Elle raconte que Visconti voulait tourner La Recherche. En avait touché plus que deux mots à Marlon Brando. Avait déjà réuni les fonds pour le film. Mais le film ne se fera pas.

L'Italienne vient de publier Le Manteau de Proust. Une quête en forme d'enquête. Une chasse aux objets pour mieux cerner le sujet. A la mort de Robert Proust, l'épouse, la belle soeur de Marcel, la femme du petit frère, celle qui ne portait pas le "grand", dans son coeur, veut se débarasser de toutes les choses ayant appartenu à Marcel. De ses meubles. De tous ses écrits et de toutes ses lettres surtout. Pour elle, incroyable puritaine, aucun doute, une grande partie des manuscrits doit contenir des choses dégoûtantes. Des horreurs. Elle sollicite un brocanteur. L'homme sera le réceptacle de tout ce dont la belle-soeur veut se défaire. Se défaire parce qu'elle n'en a rien à faire.

 

La radio va trop vite. On aimerait pouvoir appuyer sur la touche pause. On n'arrive pas à tout retenir. Autant laisser filer. S'accrocher à des instants comme autant de titres de chapitres. La solitude de Marcel :"on ne parlait pas dans sa famille". Avenue Hoch, n°2, domicile de Robert, le petit frère. Jacques Guérin, l'infatigable passionné de Proust, a pu, grâce à la fréquentation assidue du brocanteur, sauver les petits cahiers de brouillon, le début de La Recherche. En bas du Temps Retrouvé, quelques annotations précieuses. De la main de Marcel. Les fameuses paperolles. Véritables petits accordéons de méticuleuses corrections en bandelettes de papier. Une multitude de bandelettes de papiers collés. Ont dû s'amuser à l'imprimerie, les ouvriers du livre, pour composer les quinze volumes de La Recherche.      

62 cahiers, de vrais cahiers d'écolier, sur lesquels Proust à écrit La Recherche. La rue Hamelin, le dernier domicile de Marcel.

La première édition de Du côté de Chez Swann, Grasset, 1913. A compte d'auteur. Gallimard avait refusé d'éditer Proust. La dédicace de Marcel Proust à Robert Proust : A mon petit frère Robert, avec lequel je retrouve le temps perdu, chaque fois que nous sommes ensemble.

Les objets parlent à la place des personnes. Donner au brocanteur le bureau et les lettres de Marcel Proust, c'était le faire taire. En partie. Sinon, dans un certain domaine, à tout jamais. Folie des médiocres quand ils côtoient les génies. Jacques Guérin a voulu sauver la mémoire privée de Proust. Cette mémoire privée que sa famille voulait effacer. La canne, la pelisse, la paravent chinois, la petite table de nuit...

La voix de Maurice Rostand, racontant sa rencontre avec Proust, chez Marcel, 102 Boulevard Hausseman : il me lût les premières pages de Du côté de chez Swann. Avec son extraordinaire voix brisée. Son génie était tout entier dans Swann.

Légende celtique glissée par Marcel dans Swann : l'âme d'une personne que nous avons aimée est emprisonnée dans les objets qu'elle a aimés ou portés.

Objet après objet, Jacques Guérin réussit à reconstituer la chambre de Proust. Chambre aujourd'hui visible au Carnavalet. Le lit dans lequel Marcel a écrit La Recherche, le bureau, le canapé, la chaise longue, le paravent chinois, l'encrier... et le manteau.

Ce manteau de Marcel Proust que la belle soeur avait offert au brocanteur : Vous aimez la pêche, prenez-le. Vous le mettrez sur vos jambes pour ne pas prendre froid. Le manteau de Marcel sur les jambes du brocanteur pour ne pas qu'il prenne froid, sur les bords de la Marne. Fabuleux, hein, la haine, la puissance de la haine, dans les familles.

Le manteau de Proust, cette pelisse en loutre, dont la belle-soeur n'avait que... foutre.

En 1983, les treize cahiers sauvés par Jacques Guérin, entrent à la Bibliotèque Nationale, au département des manuscrits. Commentaire sur les annotations de la main de Marcel Proust sur les deux premiers cahiers qui donneront A l'ombre des jeunes filles en fleurs. Les photos du petit Marcel et de son frère Robert, son petit frère Robert. Arrêt sur une photo où c'est Robert, le petit, qui semble protéger Marcel, l'aîné. Le petit frère dont il n'est pas question dans l'oeuvre majeure du grand Marcel : le narrateur de La Recherche est fils unique. Les images comme les objets sont la présence de l'âme absente. Objets inanimés, avez-vous donc une âme...

Le Manteau de Proust, de Lorenza Foschini. Quai Voltaire. Envie irrépressible de l'acheter, ce livre, dès ce soir. Impossible : les librairies n'ouvrent pas la nuit. Obligé d'attendre demain. Pour le lire, toute affaire cessante. Promis Marcel. Pardon Jean-Jacques.

Rousseau va devoir attendre. Encore un peu. D'autant qu'après Le Manteau de Proust, j'ai soudainement l'envie de relire... Le Manteau de... Gogol.

 

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