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15 janvier 2013 2 15 /01 /janvier /2013 01:00

 baudelaire_carjat.jpg © Etiennne Carjat

 Charles Baudelaire en 1856.                        

 

Il y a peu, j'ai appris que Baudelaire, lui aussi, avait traîné ses guêtres du côté du quai de la Tournelle. Pour Verlaine, je savais déjà. Paul Verlaine y a même habité, un temps, un appartement, avec sa jeune épousée, quand il était employé de bureau à l'Hôtel de ville de Paris. Quai de la Tournelle, quai des grands hommes. Quai des poètes. Parait que Baudelaire avait ses habitudes à La Tour d'Argent. Lui, le désargenté permanent. La Tour d'Argent n'était pas, à l'époque, ce qu'elle est aujourd'hui devenue. Un haut lieu de la gastronomie parisienne. Le déjeuner à 300 euros. En francs Baudelairiens, ce n'est pas rien. Pas des repas de poètes. Pas des repas de bouquinistes.    

Du coup, j'ai pris, dans mes boîtes, le premier Baudelaire à portée de main. Mon coeur mis à nu. Pas le plus connu. Pas le plus évident à trouver. Sans doute le plus touchant. Le plus émouvant. Surtout sur les rappports que Baudelaire entretenait avec sa mère. 

Mon édition date de 1930. Schiffrin. Paris. Editions de la Pléiade. Introduction de Charles du Bos. Riche d'informations. De références diverses. On y trouve plusieurs extraits de lettres de Baudelaire à sa mère. Des lettres où le projet de Mon coeur mis à nu est, à chaque fois, repris, resitué, plus ou moins détaillé, expliqué, et défendu. Avec coeur. Coeur et passion. Enthousiasme qui fait dire à Charles qu'à côté de ce Coeur mis à nu Baudelairien, les Confessions de Jean-Jacques Rousseau passeront pour fades fadaises. Même si Baudelaire relativise, en qualifiant de "rêve" son beau projet.

 

Tout d'abord trois lettres de l'année 1861.

1er avril 1861.

" Ce qui m'a surtout sauvé du suicide, c'est deux idées qui paraîtront bien puériles. La première, c'est que mon devoir était de te fournir des notes minutieuses pour le paiement de toutes mes dettes, et qu'ainsi il fallait d'abord aller à Honfleur, où sont classés tous mes documents intelligibles pour moi seul. La seconde, l'avouerai-je ? c'est qu'il était bien dur d'en finir avant d'avoir publié au moins mes oeuvres critiques, si je renonçais aux drames (il y en a un second projeté), aux romans, et enfin à un grand livre auquel je rêve depuis deux ans : Mon Coeur mis à nu, et où j'entasserai toutes mes colères. Ah ! si jamais celui-là voit le jour, les Confessions de J.J. paraîtront pâles. Tu vois que je rêve encore. Malheureusement pour la confection de ce livre singulier, il aurait fallu garder des masses de lettres de tout le monde, que j'ai, depuis vingt ans, données ou brûlées."

6 mai 1861.

" J'ai encore des projets; Mon coeur mis à nu, des romans, deux drames, dont un pour le Théâtre-Français, tout celà sera-t-il jamais fait ? Je ne le crois plus."

25 juillet 1861.

" De tous les rêves littéraires à accomplir à Honfleur, je ne t'en parle pas. Ce serait trop long. Ce sera moins long dans la conversation : bref, 20 sujets de roman, 2 sujets de drame, et un grand livre sur moi-mêmeMes Confessions."

 

Une quatrième lettre, deux ans plus tard, ...

5 juin 1863.

"... Ce que tu me dis de Mon Coeur mis à nu m'est aussi désagréable que ta répugnance à me voir maître d'une grande administration. Eh bien ! oui, ce livre tant rêvé sera un livre de rancunes. A coup sûr, ma mère et même mon beau-père y seront respectés. Mais tout en racontant mon éducation, la manière dont se sont façonnées mes idées et mes sentiments, je veux faire sentir sans cesse que je me sens comme étranger au monde et à ses cultes. Je tournerai contre la France entière mon réel talent d'impertinence. J'ai un besoin de vengeance comme un homme fatigué a besoin d'un bain... Je ne publierai certes Mon Coeur mis à nu que quand j'aurai une fortune assez convenable pour me mettre à l'abri hors de France, s'il est nécessaire."

 

Une cinquième lettre.

1er janvier 1865.

" Quand à une série de nouvelles et à Mon Coeur mis à nu, je les ferai près de toi. Ce seront alors les grands jours de ta maternité. Pourvu que ce ne soient pas des jours de vieillesse anticipée."

 

Mais ce livre que Charles Baudelaire a tant rêvé ne verra pas le jour de son vivant. Des notes éparses nous parviendront. Des pensées, des idées, fugaces ou salaces. Des notations. Des remèdes au mal de vivre. Des rubriques aux titres curieux : Hygiène, Morale, Conduite.

C'est ainsi que ce Coeur mis à nu nous est parvenu. Van Bever, le premier, fera, en 1919, un vrai travail de fond, à partir des manuscrits originaux. Sous le titre Journaux intimes, il réunira Fusées et Mon coeur mis à nu. 

Mon Coeur mis à nu. Superbe titre. Titre emprunté par Baudelaire à Poe. Edgar Allan Poe dont Baudelaire a traduit Le Corbeau.

 

Deux petits extraits de Mon coeur mis à nu. Juste pour une mise bouche. Une mise en voix. 

 

"Je pense commencer Mon Coeur mis à nu n'importe où, n'importe comment, et le continuer au jour le jour, suivant l'inspiration du jour et de la circonstance, pourvu que l'inspiration soit vive."

 

Plus loin :

 

"Presque toute notre vie est employée à des curiosités niaises. En revanche, il y a des choses qui devraient exciter la curiosité des hommes au plus haut degré, et qui, à en juger par leur train de vie ordinairaire, ne leur en inspire aucune.

 

Où sont nos amis morts ?

Pourquoi sommes-nous ici ?

Venons-nous de quelque part ?

Qu'est-ce que la liberté ?"

 

Un dernier extrait ? Pour la route. Pour la vie.

 

"Sentiment de solitude, dès mon enfance. Malgré la famille, et au milieu des camarades, surtout, - sentiment de destinée éternellement solitaire.

Cependant, goût très vif de la vie et du plaisir."

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