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5 avril 2012 4 05 /04 /avril /2012 17:42

 

Pardonne cette familiarité soudaine, mais je me dis que j'écris au candidat. Le candidat n'est pas le Président. Je rentre à l'instant du 18, rue de la Convention. Eh oui, une fois n'est pas coutûme, je suis allé chez toi. J'ai pris le pont Mirabeau pour traverser la Seine. Je suis allé dans tes locaux du 15 ème arrondissement. Je voulais être, c'est bête, l'un des premiers à pouvoir lire ta lettre. Ta fameuse lettre. La "Lettre de Nicolas Sarkozy au Peuple Français". Cette lettre éditée, à ce qu'on m'a dit, à six millions d'exemplaires. Je ne sais pas si c'est Claude ou Henri qui t'ont aidé dans l'entreprise, mais, franchement, ce n'est pas très bien écrit. Guaino ou Guéant aidant, ce n'est pas toujours très heureux. Ni très motivant. La réputation de leur plume est surfaite. Tu aurais dû m'appeler. La mienne est plus modeste, mais le style plus leste. L'argument jamais en reste. Là, ça cloche, ça péche un peu. Le style, mais surtout les idées. Voyons ça dans l'ordre.

 

D'abord, l'attaque, la phrase d'attaque, sur "l'amour de son pays" et le lien avec le "bulletin dans l'urne". Mise à part la lecture freudienne qu'on pourrait en faire, ça me semble par trop grandiloquent, pas crédible dans notre siècle, franchement "pipeau". Même si c'est une façon de combattre l'abstention. Accepte donc de relire avec moi ce que tu as écrit. Ou ce que tes scribes ont écrit pour toi. 

 

"Mes chers compatriotes,

Il n'est rien de plus beau en démocratie que l'amour de son pays dont témoigne chaque bulletin de vote glissé dans l'urne le jour d'une élection."

 

Le "dont témoigne" n'est phonétiquement pas très joli. La construction de la phrase alambiquée. Il faudrait renverser la proposition. Placer l'acte de voter en début de phrase. L'amour en seconde position, si je puis dire. Mais je comprends ta démarche et elle se défend : tu veux placer l'amour en premier, le vote en second. Le vote comme "preuve d'amour". Début maladroit, je crois. Ce n'est que mon avis. Je ne suis pas expert en "Lettre de Nicolas Sarkozy au Peuple Français". Je te le dis comme je le ressens. Comme je pourrais le dire à l'un de mes étudiants.

 

Je ne m'attarde pas sur le "Mes chers compatriotes", trop classique, inutilement patriotique, vieux gimmick qu'il faudra bien un jour condamner définitivement aux oubliettes du style présidentiel. Car enfin, devenus tous européens, la "patrie" n'est plus, et ne doit plus être, le moteur premier de l'attachement qu'on porte à son pays. A ce coin de terre qui nous à vu naître. J'attends le premier Président qui saura, au rituel des voeux du 1er janvier, enfin éviter l'inévitable "Chers compatriotes". Mais c'est une autre histoire.

 

Toujours page 3, (page 3, parce que la première de couverture compte pour 1 et  2), toujours page 3 donc, tu enchaînes logiquement dans ce style ronflant :

 

"C'est avec l'amour de la France gravé au plus profond de votre coeur que vous vous rendrez dans les bureaux de vote les 22 avril et 6 mai prochains, conscients de l'importance de votre choix. C'est avec le même amour de la France chevillé au corps que je veux vous parler de ma vision de l'avenir de notre pays."

 

L'amour de la France "gravé au plus profond de votre coeur", pour nous. " L'amour de la France chevillé au corps", pour toi. Là, ça me laisse pantois. Pas toi ? C'est trop. Beaucoup trop. Chevillé au corps. Tu imagines un amour "chevillé" au corps. La France n'est pas une armoire normande. Si tu tiens à la métaphore, gaffe à l'assemblage des tenons et des mortaises. C'est un métier. Un vrai métier. Menuisier. Peut-être d'ailleurs un métier pour toi. Quand tu auras terminé ton CDD. Une bonne formation, tu le sais, tu l'as dit, et on retrouve vite un emploi ! Mais oui, c'est toi-même qui l'a dit aux ouvrières de Lejaby, dont tu parles, dans ta lettre, page 24 :"A 50 ans, on n'est pas foûtu". Toi, non plus.

 

"L'amour de la France chevillé au corps". J'en redemande encore. Chevillé, cheville... Bizarre assemblage. A moins que ce ne soit une façon de prendre ... son pied ! Je plaisante. Mais "chevillé au corps", vraiment, c'est trop fort. Excessif. On ne t'en demande pas tant. Je sais que tu es l'auteur du célèbre "La France, on l'aime où on la quitte", mais quand même, il faut différencier les sentiments et  l'action politique. L'amour et la fonction présidentielle. Surtout ne pas galvauder le beau sentiment d'amour. Il n'est pas tant question d'amour que de Président. Un Président doit présider. Le sentiment d'amour n'a rien à faire dans l'affaire. Pour présider, pour bien présider, mieux vaut garder la tête froide. Garder toute sa lucidité. Et pour voter tout autant que pour gouverner. En politique, on juge aux actes. Pas aux faux semblants des sentiments. On juge aux actes. On juge les actes. Tout le reste est littérature.

 

Tu le comprendras, difficile de résumer en cent lignes les 32 pages de ta longue lettre au peuple français. Certes, c'est touchant, ta manière de déclarer :

 

" Quelques jours avant l'élection, je veux m'adresser à chacun de vous. Je veux le faire le plus directement possible. Je veux le faire par écrit, car l'écrit demeure, l'écrit engage."

 

Touchant mais on a du mal à y croire. Pour reprendre ta métaphore d'amour, tu imagines une femme que tu prétends aimer d'amour, d'un amour fort, d'un amour profond, d'un amour sincère, d'un amour passionné, une femme à laquelle tu n'enverrais, en 5 ans, qu'une seule lettre d'amour. 5 ans. Tu as eu 5 ans pour nous dire que tu nous aimais. 5 ans. 5 ans où, pour ne rien te cacher, nous sommes une majorité à nous être sentis plutôt "mal aimés".

 

Alors ta lettre d'aujourd'hui, où tu veux nous parler de convictions et de valeurs, où, pêle-mêle, tu déclines tes thèmes favoris, archi connus : sécurité, page 4, délinquance, page 6, immigration, pages 8 et 9, droit de vote aux étrangers, page 9 et 10, ça ne surprendra personne. Comme ne surprendra personne, page 10, ta citation de Renan, parlant de la France : 

 

"Ce qui constitue une nation, ce n'est pas de parler la même langue, ou d'appartenir à un groupe ethnographique commun, c'est d'avoir fait ensemble de grandes choses dans le passé et de vouloir en faire encore dans l'avenir."

 

Citation, très "datée", en vertu de laquelle tu te permets d'affirmer "C'est pour cela que le droit de vote ne peut être donné qu'aux citoyens français." En filigrane, sans doute aussi, tu insinues que l'étranger ne serait pas un homme du futur ? Discours de Dakar, quand tu nous tiens ! Si je puis me permettre, tes ancêtres n'étaient pas Français et toi, tu l'es. Tu es même le premier des Français. Un étranger peut devenir un citoyen français. Platini, Noah, Zidane ne sont-ils pas de beaux et de bons citoyens français ?

Je zappe sur l'Europe et la mondialisation, sur les territoires ruraux qui "ont du potentiel", sur la réforme du système de formation professionnelle, sur la durée du travail obligatoire ou sur la durée obligatoire du travail, sur le nouvel élan "Jules Ferry" pour l'école, nous savons tout cela, nous savons tout de tes idées, de tes convictions sur tout ça, et nous savons que nous n'aurons jamais les mêmes valeurs. Parce que tu n'aimes pas, au fond, les valeurs de la République. Même si tu fais référence, page 12, aux trois mots de notre devise républicaine "liberté, égalité, fraternité". Car, durant tes 5 années passées à l'Elysée, où était la liberté ? où était l'égalité ? où était la fraternité ?

 

Pour finir cette déjà trop longue lettre, moins longue quand même que la tienne, arrêtons-nous sur un passage amusant après le couplet sur les rémunérations exhorbitantes des traders et de quelques grands dirigeants d'entreprise.

Un passage presque réjouissant dans ta prose quelque peu laborieuse et sinistre. Le moment où tu parles de rétablir le sens de la responsabilité. Page 11, tu déclares, comme si tu découvrais la chose "je souhaite mettre un terme à l'exil fiscal des citoyens français" et tu conclues "Si on ne veut plus payer d'impôts en France, parce que les impôts sont trop lourds, on change de nationalité."

L'argument déployé, pour ne pas dire employé, à cet endroit-là de ta lettre, révèle une justesse d'analyse qu'on pourrait croire socialiste. Je souligne pour toi, mais ne souris pas déjà, ça ne suffira pas à te renouveler ton bail: On ne peut pas vouloir tous les droits associés au fait d'être français, le droit de vote, la protection consulaire, la qualité du système de soins, et aucun des devoirs."

Joliment dit, n'est-ce pas. Comme quoi, si tu avais vraiment voulu t'en donner la peine, tu aurais pu faire du bon travail.

Pourquoi ne  pas l'avoir dit et décidé,  plus tôt ?  Beaucoup plus tôt. C'eut été le meilleur des boucliers fiscaux.

 

C'est curieux comme tu sembles avoir de bonnes idées sur la fin. Comme décider soudain de payer la pension des retraités le 1er de chaque mois et non plus le 8. Si, bien sûr, tu es réélu. Mais, réélu ou pas, pourquoi ne pas valider l'idée dès maintenant ? 

 

Que n'aies-tu ainsi commencé ton quinquennat,

Sur une aussi belle et juste idée comme celle-là ,

Nenni, monsieur Sarkozy, tu ne le fis pas,

Comprends qu'il nous faille sortir d'un très mauvais pas : 

Ton CDD, on ne te le renouvelle pas !

 

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