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4 septembre 2011 7 04 /09 /septembre /2011 23:20

 

Chaque année, en mars, ils reviennent. Ils reviennent et il revient. Lui et ses frères et soeurs, et ses parents, et ses grands-parents. Et Bijou et Soumis, le noir et le gris, leurs deux chevaux à cheveux longs. Il vient, comme il dit, des pays par en haut. Des pays où même le chant des oiseaux est différent. Les mésanges du sud de la France ne chantent pas comme celles du nord: elles ont un accent. L'accent du midi. C'est Romano qui me l'a dit. Il le sait, lui. Il vient de l'autre vallée, et encore avant, d'une autre vallée encore. Avec sa roulotte jaune et bleue. Beau bleu, de Grèce ou d'Italie. Pas le bleu de chez nous, bleu ciel trop fade pour être vraiment bleu. Un vrai bleu de mer, un bleu marin, un bleu marine. Un bleu des gens du voyage.

Roulotte jaune et bleue, avec ses deux paires de volets mauves. Pour éviter, c'est sa mère qui me l'a dit, que la nuit, le jour ne se sauve. Maison magique qu'on déplace à volonté quand l'endroit ou les gens vous lassent ou vous ont lassé. Maison sur roues, à rendre jalouses les maisons sur murs, qui jamais ne bougent, jamais ne voyagent. Un jour, c'est sûr,comme lui, qui chaque fin d'hiver revient, je serai bohémien.

Le bohémien. Le moébien. Le mot est bien. Le beau est mien. Ensemble, toujours, dès son retour, on joue avec les mots. Son père joue de la guitare, et nous on fait des jeux de mots. On a le sens de la parole. Du mot parlé. Du mot qui parle. Du mot-parole qui s'envole, à la recherche du sens.

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Les jours de pluie, nous allons à escargots. On passe entre les barbelés des clôtures. On progresse comme ça, de pâture en pâture. On arrive très vite à la lisière du bois.On commence notre cueillette. Les petits gris et les gros bourgognes, ma mère en est friande mais mon père déteste ça. Elle les fait dégorger pendant trois jours au gros sel. On les cherche et on les traque, on découvre leur cachette, à l'aide d'une baguette de noisetier, dans les talus, dans les orties, dans les haies, dans les ronces, dans les fossés. On joue dans les flaques. On y saute à pieds joints. On s'éclabouse. Quand on rentre, on sent le chien mouillé. Avec cet air de faux reproche, ma mère dira: " tu es encore allé traînailler, vadrouiller, avec les romanos. A rouler comme eux, tu finiras comme eux, romanichel ! Dans la roulotte !" Puis elle ajoutera, sans vraiment y croire: "heureusement que ton père n'est pas encore rentré, sinon tu l'aurais eue ta raclée!"

Mon copain Romano et moi, on rigole. On sait bien que ma mère plaisante. On les aime bien, nous, les romanichels, les tziganes, les gitans, les gens du voyage. On leur ouvre notre porte. Ils le méritent bien. Faut avoir du courage pour être toujours sur les routes. Romano, c'est son vrai prénom. De toute façon, ça simplifie les choses, et lui, mon camarade, au fond, ça l'arrange et ça l'amuse: ceux qui croient se moquer de lui ou l'insulter, en le traitant de "romano", ne savent pas qu'ils l'appellent tout simplement par son prénom. En plus, dans "Romano", il y a "roman", le roman que j'écrirais un jour pour lui. A cause de lui. Grâce à lui. Sans qu'il le sache. Ou avec lui. Plus tard. Quand nous aurons volé assez de mots et de phrases pour en faire un livre. L'écriture, pour nous, -ça fait rire l'instituteur- c'est passer de la cabriole à la cambriole. Ce que tu n'as pas reçu à la naissance, tu le voles. Les idées, les pensées, les façons de parler: tu mélanges le tout et tu te fais tes idées à toi. Tu réinventes le monde. Tu changes le sens. Et tu te mets à écrire. Dans l'autre sens.

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"Peaux de lapin, peaux...", crie de loin le père de mon ami le bohémien. A vélo, il fait le tour du village et des contrées voisines. Il donne à ma mère des pièces jaunes de dix ou vingt francs pour les plus belles peaux, les noires ou les rousses, beaucoup moins pour les blanches. Il raconte des histoires étonnantes. Il dit :" les Allemands, pendant la guerre, on les surnommait les doryphores, parce qu'ils vivaient sur nous en vrais parasites, ils mangeaient tout ce que nous possédions, surtout nos pommes de terre." J'aime bien l'écouter. On ne sait jamais ce qui est vrai ou ce qu'il invente. Mais les histoires sont toujours extraordinaires. Avec parfois un petit goût de morale à la fin. Souvent, d'ailleurs, une morale immorale.

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Dans l'herbe du talus de la prairie d'en face, on rêve à regarder le temps qui passe. Romano sort de sa poche son peigne et déplie un rectangle de papier doré, plutôt argenté, papier qui enveloppe les tablettes de chocolat. Papier précieux pour lui. Il entoure le peigne comme s'il était barre de chocolat, lisse avec application, pose ses lèvres sur le nouvel objet et commence à jouer: le miracle a lieu. Ce n'est plus un peigne recouvert de papier d'alu, c'est le plus bel harmonica que j'ai jamais vu. Romano joue l'air de la chanson du marchand de bonheur. "Vous me verrez passer chacun à votre tour..." Les chevaux tendent l'oreille, ils s'approchent de la clôture. Soumis secoue sa chevelure de plaisir. Bijou nous regarde comme s'il nous enviait. Dans ses rêves de cheval, peut-être qu'il se voit en Romano, pour avoir le bonheur de jouer de la musique aux chevaux.

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Avec Romano, on a inventé des soirs-poèmes. Pas des soirs par coeur où on réciterait comme à l'école les mots des autres. Non, des soirs où on improvise et où on dit, dans l'instant, ce qui nous passe par la tête. Comme "Bonsoir la vie, C'est la mort qui passe... Au cas où vous auriez quelque chose à lui donner, Quelqu'un pour elle..." Son père s'asseoit sur la marche supérieure de la roulotte et joue de la guitare. Triste ou gaie. Mélancolique souvent. Nous, on continue nos comptines, pour conjurer la nuit chagrine, et Romano s'exclame : "Bonjour le monde, T'en as pas marre du monde, Marre de la Terre qui tourne, qui tourne, Sans savoir qu'elle est ronde, Sans même s'arrêter une seconde !"

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Ce soir-là, en rentrant chez moi, j'ai composé dans ma tête, en chantant à voix basse: "Le vieil homme marchait, Balançant le bras, Horloge humaine, Rythmant le temps des choses" . J'avais croisé le Père Delacroix. On s'était salués. Il était devenu poème. J'aurais aimé lui présenter son poème, comme on vous offre votre photo. Mais à ce moment-là, on n'avait pas d'appareil photo, et pas l'idée d'offrir un poème aux gens qu'on croise ou qu'on aime.

 

- Si je veux t'écrire, bohémien, je mets quoi sur l'enveloppe ?

- Simple, tu écris "Rue des Pâtures" ou "Rue du Pré aux chevaux", ça nous arrivera toujours. A chaque fois, la roulotte, on la pose au même endroit, à l'entrée ou à la sortie du village où mon père décide de s'arrêter, l'endroit où comencent les pâtures, et dans le pré voisin, on met nos chevaux. Il y a toujours un grand pré, près des pâtures. Pour nos bêtes, c'est amusant, les paysans sont accueillants. Même si certains nous traitent encore de "voleurs de poules". Tu le sais bien, toi, mon seul ami pas nomade, je n'ai jamais volé de poules, ou alors si, une fois, une seule, une vieille, qui avait une patte cassée, et parce que c'était l'hiver, et qu'on avait rien à manger.

 

Il n'avait jamais parlé aussi longtemps, mon ami le bohémien. "Rue du Pré aux chevaux", belle adresse et beau nom de rue, pour celui qui toujours doit reprendre la route.

On s'est souri. Juré l'amitié éternelle. La camaraderie inoxydable. Je lui ai écrit plusieurs fois. Il ne m'a jamais répondu. Ou sa lettre n'est jamais arrivée. Ou mes lettres à moi n'ont pas trouvé le bon facteur, celui qui sait où s'arrêtent les bohémiens, et les cherche jusqu'à les trouver. Ou sait faire suivre les lettres, pour qu'elles ne se perdent pas.

... ... ...

"Rue du Pré aux chevaux" ou "Rue des Pâtures" ? Saurai-je jamais ce qu'il est devenu, mon ami Romano ? Et sa grande soeur Angèle ? Et sa ribambelle de frères et soeurs plus petits ? Et sa mère, et son père ? Son père qui était aussi un peu vannier et qui savait si bien réparer les vieux paniers en osier.

Un jour, croyant être drôle et pensant peut-être exorciser mon chagrin, le curé m'a dit, dans la sacristie, après la grand-messe chantée du dimanche: "Ils ont trop usé les roues de leur roulotte, ils se sont fatigués de l'aventure et, comme tout le monde aujourd'hui, ils habitent une maison en... dur !"

Je ne l'ai pas cru, monsieur le curé, ni son histoire de roues carrées. Dans l'oreille, je garde intact le son clair des sabots des chevaux qui dansent, en cadence, sur la grand route. Le fouet qui claque sec dans l'air, pour encourager l'attelage. Et cette manière incroyable de siffler pour annoncer leur retour.

Je l'entends déjà, au loin, mon copain, mon camarade, mon ami. Ou je l'imagine. Je le rêve. Je l'invente. Je le chante. J'en suis sûr, un jour, il reviendra. Comme à chaque fois. Sans prévenir. Sans crier gare. Un matin de pluie, comme aujourd'hui. Un matin de pluie d'été. Comme un rappel à l'ordre. La vie, c'est comme le temps, c'est pas tous les jours beau temps. Ou bien un début d'aprés-midi paisible et d'ombre fraîche. Ou un soir, où on ne l'attend pas, où on ne l'attend plus. Un soir, oui, comme ce soir. Le soir où il revient. Mon frère, le bohémien.

 

Jean-Louis CRIMON. Rue du Pré aux chevaux. Roman. Décembre 2003. Le Castor Astral.

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commentaires

dominique moisan 05/09/2011 09:54


"Peaux de lapins, peaux..." et c'est la voix de Leprest que j'entends. Leprest qui vient de partir et que j'ai vu tant de fois...Me r'trouve comme "Bilou" (magnifique chanson d'Allain), avec, au
coeur, "un invisible clou" qui s'appelle l'absence.Salut, sacré coco.


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