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20 décembre 2012 4 20 /12 /décembre /2012 00:14

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Copenhague. Juin 1995.                                                                                 © Jean-Louis Crimon

 

 

LES GANTS D'ANDERSEN. Nouvelle. JLC. (Suite et fin).   

 

En fait, j'adore donner un délai aux choses que je désire acquérir, que ce soit un livre, une carte ancienne, un petit meuble à écrire, histoire de savoir si les choses savent m'attendre, me mériter. Si le livre rare ou l'écritoire sont faits pour moi, je le vérifie de cette façon. S'ils n'ont pas la patience de m'attendre et se vendent au premier venu, c'est que nous n'aurions pas été heureux ensemble. J'inflige donc aux choses une mise à l'épreuve cruelle : si elles sont vraiment attachées à moi, comme je pense l'être à elles, elles sauront se rendre tout à fait indésirables pour d'autres acheteurs, ou se faire oublier, ou se faire marchander jusqu'à agacer le vendeur et jusqu'à décourager l'acheteur.

Cette mise à distance de l'objet, ce temps de pénitence peut durer huit ou quinze jours, parfois davantage. Puis je reviens. Si l'objet est toujours là, s'il a su m'attendre, c'est qu'il est vraiment pour moi. L'attirance, l'attrait, la séduction n'avaient rien d'une passade. C'était un désir durable. J'en fais alors l'acquisition sans même marchander le prix. Sinon, si l'objet a pu se passer de moi, c'est la preuve que je peux me passer de lui.

C'est de cette façon que j'ai manqué quantité d'objets et de petits meubles très séduisants à première vue, mais beaucoup trop volages pour avoir grâce ou intérêt à mes yeux : on ne se vend pas au premier venu, ou alors nous ne sommes pas faits pour vivre ensemble.

Les vacances en France m'ont paru à la fois très courtes et très longues. Pas une journée, pas une heure où l'histoire des gants de Hans Christian Andersen ne soit venue me traverser l'esprit. Les explications de l'Antiquaire de Bredgade semblaient tout à fait plausibles. Andersen aurait oublié cette paire de gants au cours d'un voyage en Allemagne. L'ami allemand aurait tardé à la lui réexpédier. Ce qu'il se serait décidé à faire en cette année 1875. Sur l'enveloppe, en assez mauvais état, le timbre et le cachet de la poste étaient allemands, et l'adresse était bien celle d'Andersen à la fin de sa vie.

                                                                        °

                                                                      °   °           

L'avion entre Roissy et Copenhague met un peu plus d'une heure et demie. Sitôt arrivé à Kastrup, l'aéroport de Copenhague, je saute dans le premier taxi de la file.

- Goddag (bonjour, en danois), Amaliegade, fire, s'il vous plaît.

- Vous allez où ?

- Amaliegade, au numéro 4.

- Ce n'est pas possible, c'est la rue de la Reine.

- Oui,je sais.

- Vous allez chez des amis ?

- Non, je vais chez moi. J'habite Amaliegade, fire, depuis deux ans déjà. Bientôt trois.

 

Je crois que le chauffeur de taxi va s'étrangler. Pendant de longues minutes, il ne dit rien, puis consent à me livrer le fond de sa pensée : Vous savez, c'est le rêve de tout Danois d'habiter dans cette rue Amaliegade au moins une fois dans sa vie et vous, vous êtes étranger, et vous me dites le plus naturellement du monde que vous habitez le rêve de tous les Danois depuis bientôt trois ans. Vous êtes chanceux, monsieur. Ça, oui, vous êtes chanceux.

Cent couronnes pour la course, plus vingt de pourboire. Tak for det. Très vite, je dépose mes bagages dans l'entrée de l'immeuble où se trouve mon appartement et je ressors pour aller jeter un oeil à la vitrine de l'Antiquaire.

Damnation ! Cruauté des cruautés ! Les gants n'y sont plus ! Trahison ! je suis trahi ! Ma stupide manie de faire attendre les choses a profondément déçu Andersen. Il s'est vexé. Il a repris possession de son bien.

Fébrile, je pousse la porte du magasin d'antiquités, je salue la maîtresse des lieux. "Je vous remets, dit-elle, vous êtes le Français qui rêviez d'écrire -comment avez-vous dit ?- mais oui, je sais La Gamine au briquet et encore -quelle horreur- La Meuf et le Chauffagiste, et puis Le Nouveau Costard du Président. Eh bien, comme vous diriez, mon cher monsieur, vous pouvez aller vous brosser, enfin vous rhabiller : plus de gants à vendre, plus de gants à acheter !"

Je vacille. La vieille dame a le sens de la formule. Elle triomphe. Par K.-O. A la deuxième reprise. Je suis groggy. Je risque :

- L'acheteur est sans doute Danois...

- Non, mon bon monsieur, il n'y a pas d'acheteur. Le vendeur a simplement décidé, il y a moins d'une heure, de reprendre sa paire de gants et l'emballage et l'enveloppe à l'adresse de Hans Christian Andersen, prétextant un prochain voyage aux Etats-Unis, et une vente beaucoup plus lucrative là-bas.

"Je peux m'asseoir", dis-je, me reprochant déjà d'avoir pris l'avion de la mi-journée, non pas celui du matin comme je l'avais d'abord prévu. Je demande : "Cet homme, connaissez-vous au moins son nom ? Avez-vous son adresse, son téléphone peut-être ?"

- Non, rien de tout celà. Vous savez, c'est un très vieil homme, le vendeur. Un homme bizarre, avec un long nez, un très long nez, et je ne souhaite pas garder de contacts avec lui. Il portait de curieux vêtements comme des habits d'un autre âge. D'un autre temps. Une espèce de redingote, un chapeau claque et des souliers vernis.

La Danoise se fait soudain moins sournoise. Elle marque un long silence, pensive, le regard fixe. Elle reprend : "Pour ne rien vous cacher, je n'aurais pas aimé que ces gants soient vendus chez moi. Car, voyez-vous, je pense de plus en plus qu'ils sont authentiques, et même que leur provenance n'est peut-être pas très claire, si vous comprenez ce que je veux dire."

Je me relève, déchiré entre le soulagement le plus banal et le sentiment complexe d'être passé très près d'un destin extraordinaire : être le premier homme à glisser ses doigts dans les gants portés par Andersen. Ma vie, sans doute, en eût été changée. Et ma carrière d'écrivain transformée.

Pour abréger ma souffrance, la Danoise me dit :"Je vais fermer, monsieur, il est bientôt quatre heures. Surtout, n'ayez aucun regret. Dites-vous que c'est beaucoup mieux ainsi et que demain est un autre jour."

La porte de l'Antiquaire-Bibliophile s'est refermée sur moi sans que j'aie eu le temps d'ajouter quoi que ce soit. Dehors, Bredgade, Nyhavn, et Kongens Nytorv me tendent de nouveau les bras, mais j'ai perdu toute envie de m'y jeter. En moi-même, une voix me dit : "Jan, tu es vraiment incorrigible avec cette manie de ne jamais céder aux choses ou aux gens à la première rencontre. J'espère que cette fois, la leçon portera." La voix intérieure ajoute : "Combien de fois, mon pauvre Jan, faudra-t-il te répéter cette évidence : un coup de coeur ne doit pas être soumis à l'épreuve de la raison."

 

Deux mois plus tard, mi-juin je crois, nous allions quitter le Danemark pour les grandes vacances. Les enfants avaient terminé l'école française, Prins Henrik Skola, et je décidai de dire à mon fils qui allait avoir cinq ans :

"Tu sais, François, nous allons rentrer en France, il faut que nous allions dire au revoir à monsieur Andersen."

C'était un jeu entre lui et moi de dire bonjour aux statues si nombreuses dans les parcs de Copenhague. Au cours de nos promenades, on saluait ainsi le philosophe Soren Kierkegaard, la petite Sirène, le roi à cheval Christian X et Hans Christian Andersen. Un jour où je le portais sur mes épaules, en rentrant d'une visite à la petite Sirène, il me dit soudain :

- Pap', t'as plus beaucoup de cheveux sur la tête.

- Oui, je sais, ce sont les soucis, le travail, je vieillis et je perds mes cheveux. C'est la vie. C'est comme ça.

- Non, c'est pas ça Pap'. Moi, je sais pourquoi. C'est parce que tu vas bientôt devenir une statue.

Je m'arrêtai net et, l'asseyant sur un banc qui se trouvait là, je m'agenouillai à ses pieds et lui demandai : "Pourquoi dis-tu ça ? C'est triste ce que tu dis."

- Non, c'est pas triste. Un jour, on sera tous des statues, toi d'abord, en premier, ensuite maman, puis moi, et après, ma petite soeur, Florence.

 

Logique, ce petit bout d'homme, me dis-je, en le réinstallant sur mes épaules pour poursuivre notre balade. Délicat en plus : il respecte la hiérarchie des âges.

Quand nous arrivâmes, mon fils et moi, au 68 Nyhavn, pour saluer une dernière fois Andersen, son buste avait disparu. Ne restait plus que le socle de pierre. Le musée, créé dans la maison que le plus célèbre des Danois avait habitée, à la fin de sa vie, était définitivement fermé et la statue avait été retirée.

- C'est triste, dis-je à mon fils, Andersen n'est plus là.

- Non, Pap', c'est pas triste. Peut-être il est redevenu vivant.

 

J'ai serré très fort mon fils dans mes bras. Sans le savoir, un petit philosophe de cinq ans venait de trouver les mots pour conjurer l'irréversible. Je me jurai, cette fois, de ne jamais oublier la leçon.

 

© Jean-Louis Crimon

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