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19 décembre 2012 3 19 /12 /décembre /2012 15:14

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Copenhague. Bredgade. Les gants d'Andersen. Avril 1995.                              © Jean-Louis Crimon

 

 

Le midi comme le soir, la Bredgade est la rue que je prends pour rentrer chez moi, à pied, sans trop flâner, mais sans vraiment me presser. Que je revienne de la piétonnière Stroget ou que je sorte du plus vieux café de Copenhague, le Hvide Vinstue, juste en bas de Kongens Nytorv -textuellement la Nouvelle Place du Roi-, j'aime remonter par le trottoir de droite de Bredgade, passer devant la vitrine de l'antiquaire-bibliophile, et m'y arrêter quelques instants pour lire sur des couvertures jaunies par le temps les titres des ouvrages en danois. Puis, je continue mon chemin jusqu'à Sankt Annae Plads, là où se trouve la statue d'un Roi du Danemark à cheval, Christian X, je crois, le grand-père de Margrethe, l'actuelle Reine des Danois. Je prends ensuite la première à gauche, Amaliegade, jusqu'au numéro 4, là où j'habite depuis deux ans et demi. La Rue Royale disent les Danois.

C'est vrai qu'elle conduit à Amalienborg, la place du Château, le Palais où la Reine Margrethe et le Prince Henrik habitent à certains moments de l'année. Il n'est d'ailleurs pas rare -le Danemark est réellement un pays très démocratique-, de croiser la Reine ou le Prince dans la rue, comme de simples citoyens. Quand la chose se produit, un petit signe de tête et un sourire suffisent à se dire bonjour. Margrethe et Henrik continuent leur chemin et moi le mien. En France, on a coutume de dire "Le roi n'est pas mon cousin". Ici, au Danemark, j'avoue humblement non sans une petite pointe de fierté : la Reine est ma voisine et le Prince est mon voisin. Ça fait sourire mes amis danois et rêver mes amis français. Moi, ça m'amuse... souverainement.

C'est en avril de ma dernière année à Copenhague que cette histoire m'est arrivée. Ce devait être un début de semaine. Un mardi ou un mercredi. A la mi-journée. A la vitrine de l'antiquaire-bibliophile, une curieuse paire de gants attire mon regard, des gants en cuir blanc, devenus sépia avec les années. Un petit texte en anglais indique que les gants ont appartenu à Hans Christian Andersen et qu'ils lui ont été retournés en juin 1875, peu de temps avant sa mort.

Près du petit carton où est frappé à la machine à écrire le texte explicatif en anglais, est indiqué le prix de la paire de gants : 8.000 couronnes danoises. Un peu plus de 7.000 francs français. Sans hésiter, je pousse la porte et d'emblée, confie à la propriétaire des lieux, mon vif intérêt pour la chose.

- Qu'en ferez-vous ? dit-elle. Vous n'y songez pas ? Et puis sont-ils vraiment authentiques ? Notez, je pense qu'ils le sont, mais enfin, c'est insensé. Un Français acheter 8.000 couronnes les gants du plus célèbre des Danois ? Et pour quoi faire ?

- Madame, je vais vous dire pourquoi.

- Pas question, ça doit rester au Danemark. Ça doit être acheté par un Danois, ou par le Musée Andersen à Odense. Mais vous, qu'en ferez-vous ?

- Madame, si vous me le permettez, si vous me laissez parler, je vais vous expliquer pourquoi.

- Bon, si vous y tenez...

La dame s'asseoit derrière son bureau, dans l'arrière-boutique, et m'invite à prendre place en face d'elle. Je reprends : quand j'aurai fait l'acquisition de cette paire de gants, je rentrerai chez moi, dans mon appartement, à Amaliegade, je m'installerai à ma table de travail. Délicatement, je sortirai les gants de leur emballage de carton, et je les passerai...

- Vous êtes fou, monsieur !

- Non, madame, je les passerai et je me mettrai à ma machine à écrire, une machine à écrire danoise, madame, achetée au marché aux puces d'Israël Plads, avec un clavier non pas de vingt-six lettres, comme dans l'alphabet français, mais de vingt-neuf lettres, avec les trois voyelles danoises, æ, å et ø...

- Vous êtes fou, monsieur.

- Non, madame, passionné, simplement passionné.

- Vous êtes bizarre, si vous n'êtes pas fou.

 

Après un court silence, je poursuis : Madame, avec les gants de Hans Christian Andersen, si je me mets au clavier de ma machine à écrire danoise, je composerai, j'en suis sûr, les nouveaux contes d'Andersen, ceux qu'il écrirait aujourd'hui, si cent-vingt ans plus tard, -il est mort en 1875, n'est-ce pas ? et nous sommes en 1995- si cent-vingt ans plus tard, il revenait se promener à Nyhavn, dans les tavernes du vieux port de Copenhague.  

- Monsieur le Français, vous n'y pensez pas !

- Bien sûr que si, madame la Danoise, au-delà de l'achat des gants portés -peut-être- par le conteur le plus célèbre au monde, j'affirme un projet littéraire d'une grande envergure : la réécriture dans le langage de cette fin de vingtième siècle des histoires écrites, au dix-neuvième, par Hans Christian !

- Comment ça ?

- Très simple, donnez-moi le premier des contes de Hans Christian Andersen qui vous vient à l'esprit...

- La Petite Fille aux allumettes !

- Que diriez-vous de La Gamine au briquet ? Un autre titre, madame ? 

La Bergère et le Ramoneur.

- Je ferai La Meuf et le Chauffagiste. Un dernier titre, madame ?

- Les Habits neufs de l'Empereur.

- Simple, ce sera Le Nouveau costard du Président !

Sacrilège, sacrilège, s'exclame cette fois en colère la Bibliophile de Bredgade. Joignant le geste à la parole, elle me montre la porte : sortez d'ici avant que je n'appelle mon mari. Un Français n'a pas le droit de faire de pareilles choses avec les gants de notre Andersen national.

- Ecoutez, madame, ne vous fâchez pas. Vous le savez, je vous l'ai dit, j'habite Amaliegade, c'est à deux pas de chez vous. Alors, passons un accord : je n'achète pas les gants d'Andersen aujourd'hui. D'ailleurs, je pars demain pour la France, pour deux semaines de vacances. A mon retour, si les gants sont toujours là, c'est qu'ils sont pour moi. Sinon, c'est qu'Andersen lui-même ne souhaitait pas que je les porte. Ce pacte vous semble-t-il honnête, madame ?

"Dehors, monsieur !" fut sa seule réponse. Je rentrai chez moi et passai une bonne partie de l'après-midi à ranger l'appartement et à préparer mes bagages. Aussi à imaginer l'issue de mon pacte avec Hans Christian Andersen.

 

...

 

Pourquoi je vous raconte, aujourd'hui, précisément, cette histoire qui a plus de quinze ans d'âge ? Parce que j'ai reçu aujourd'hui, ce matin-même, très tôt, un mail d'une fidèle amie suédoise. Kerstin Ahlvin. Dans son courriel matinal, Kerstin m'apprend qu'au Danemark, à Odense, ville natale de Hans Christian Andersen, on vient de retrouver ce qui est sans doute le premier conte écrit par le célébre Danois. A l'âge de 15 ans. Son premier texte en prose. La bougie de suif. Dédié à la veuve du Pasteur Bunkeflod qu'Andersen a connue enfant. Il se rendait souvent chez elle pour lui emprunter des livres. En lisant la chose dans son Sydsvenska Dagbladet, Kerstin s'était souvenue de ma mésaventure avec la paire de gants du célèbre Danois. Se souvenait surtout de la façon dont j'avais guéri ma cruelle déception. Soigné ma souffrance mortelle. En en faisant une nouvelle. Une nouvelle comme un conte. Une nouvelle au titre évident : Les gants d'Andersen.

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