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19 février 2012 7 19 /02 /février /2012 18:50

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© Jean-Louis Crimon                                             Paris. 41, Quai de la Tournellle.

 

 

 

Curieux moment en début d'après-midi, un homme était à la recherche d'un autre homme. Un homme qui a habité le quartier autrefois et qui voulait retrouver l'endroit où officiait, il y a quelques années déjà, un bouquiniste chez qui il avait acheté de nombreux livres. Un bouquiniste qui avait la particularité d'avoir été, dans une autre vie, chanteur. "Il a une très bonne voix. Il est  plutôt grand. Il a écrit des centaines de chansonsDe mémoire, ça ne doit pas être très loin de votre emplacement. Son prénom, si je ne me trompe pas, ce doit être  Bernard". Détails précis. Identification immédiate. Localisation de même. Beau sourire sur le visage de l'homme en quête de son ami d'antan.

Le Grand Bernard, comme on l'appelle affectueusement sur le quai, facile à reconnaître. Là-bas, presque à hauteur de La Tour d'Argent. Juste à côté des boîtes du P'tit Bernard, le spécialiste des polars. Grand connaisseur de San-Antonio. Ne lui vendez  jamais rien, vous êtes sûr de vous faire avoir. Chez les bouquinistes, c'est comme ça, il y a des margoulins et il y a des artistes. Des gens de talent vraiment.  Pas seulement des marchands. Plus ou moins honnêtes. Plus ou moins scrupuleux. L'un de mes autres mes voisins, sur le quai, en remontant vers Montebello, n'est pas seulement celui qui a trouvé le thème de "Requiem pour un con", pour un certain Serge Gainsbourg, qu'il accompagnait à l'époque, c'est aussi un peintre de talent. Un peintre qui n'a jamais exposé. Mais qui le ferait bien maintenant. "J'ai fait  La Grande Chaumière, à Montparnasse". Jacky raconte avec des étoiles de grand môme dans les yeux : "J'avais 14 ans. Les modèles posaient nus. A 14 ans, voir des femmes nues, tu imagines" ! Aujourd'hui, dans la vie de Jacky, la peinture a pris la place de la musique. Il s'en étonne lui-même. Avoue, avec un rien d'admiration pour ses insomnies créatrices : "Je me réveille la nuit et je me mets à peindre".

 

Plus tard, juste avant l'arrivée de la lumière du soir, c'est le passage des colporteurs. Ils approvisionnent les bouquinistes. Rive droite comme rive gauche. Beaucoup de Poches, dans leurs poches. Enfin dans leurs sacs. Des grands sacs. Genre sacs de sport où la littérature transpire par tous les pores. Caddies même parfois pour les plus astucieux. Moins lourds à porter les livres, si tu les roules. Eric et Georges. Georges a toujours des trouvailles intéressantes. Et souvent des 45 Tours des années soixante. Eric connait bien son affaire. Il sait y faire. Petits prix pour les uns. Bons prix pour les autres. Livres en allemand pour Michel, celui qui s'est spécialisé en langues étrangères. Chez Michel, vous ne trouverez jamais  un livre  en français, il a choisi, depuis longtemps, d'offrir aux promeneurs, aux passants, aux fouineurs, aux chercheurs, aux amateurs, tout ce que ses collègues n'offriront jamais: des livres en italien, en espagnol, en allemand, en anglais, en suèdois, en russe, et même en mandarin.

 

L'homme qui m'avait demandé l'endroit où travaillait le Grand Bernard est repassé me voir. Il était visiblement heureux et  un peu ému d'avoir retrouvé celui qu'il cherchait. On a reparlé chanson. Une de ses passions. Confidence en forme de cadeau, juste avant de s'effacer :  "vous savez, dans  ma vie, j'ai rencontré Brel plusieurs fois.  La première fois, j'étais professeur dans un lycée, à Meknès, au Maroc. Le Proviseur avait invité Brel à rencontrer les élèves. Brel avait joué le jeu. Il leur avait dit "on rêve jusqu'à 15 ans, après on réalise ses rêves". Jacques Brel, un type extraordinaire. Je suis allé le voir dans l'Homme de la Mancha. Je suis même allé le voir aux Marquises. Comme lui, je pilote. On avait le même avion".

 

Le Grand Jacques. Le Grand Bernard. On a les fréquentations et les amitiés qu'on mérite, monsieur. N'en dîtes pas davantage, vous allez faire des envieux.

 

A part ça, on ne m'a rien acheté. Autrement dit,  je n'ai rien vendu. Passé quatre heures sur le quai. Pour rien. Non pas. Ce soir, je me sens riche des mots des conversations tenues. Juste avant la fermeture, un homme cherchait "La Contrebasse" de Süskind. Pour sa fille lycéenne. Qui l'accompagnait. Discrètement. Légèrement en retrait. De Süskind,  j'avais "Le Parfum", mais l'homme voulait La Contrebasse.  A défaut de contrebasse, je lui ai proposé La Cythare nue de Shan Sha, la plus française des romancières chinoises. Shan Sha, superbe pseudonyme qui peut se traduire par "Bruissement de vent dans la montagne". Shan Sha, Goncourt des lycéens 2001 pour La Joueuse de go.

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commentaires

bouquinisteparisien 23/02/2012 05:37

Alors, on dénonce les collègues qui achètent à bas prix ?

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