Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
16 janvier 2013 3 16 /01 /janvier /2013 18:37

DSCN9676.JPG

Paris. 16 janvier 2013. 41, quai de la Tournelle. 16 h 47.                                © Jean-Louis Crimon 

 

 

Aujourd'hui, j'ai hésité à aller sur le quai. Vent du nord. Soleil pâle. Ciel bleu. Nous n'étions guère nombreux. Il faisait froid. Très froid. Trop froid. Trois bouquinistes ouverts. Pierre, tout en haut de la Tournelle. Près du Pont de l'Evêché et du quai de Montebello. Bernard, tout en bas, près du Pont Marie. Moi entre les deux. Pierre et Bernard, deux mecs bien. Humains. Deux humains. Des vrais. Deux artistes aussi. Deux musiciens. Pierre, de jazz. Bernard a écrit et composé 1500 chansons. Ecrit aussi des essais, des romans, des pièces de théâtre. Mais n'a jamais rien publié. N'a jamais voulu publier. Trop de respect pour ceux qu'il a connus. De vrais écrivains et de vrais chanteurs. Je l'aime bien, Bernard. Le grand Bernard, comme on l'appelle sur le quai. A cause de sa taille. Pour moi, il n'est pas seulement grand par la taille.

Vers 17 heures, un étudiant japonais s'est arrêté près de mes boîtes. Au moment où j'allais me résigner à fermer. En anglais, on a parlé de Finlande et d'Helsinki, là où il étudie. Je lui ai demandé ce qu'il aimait en littérature. S'il connaissait des auteurs français. Il avait vu Le Petit Prince de Saint-Ex, chez Pierre, mais à 15 euros. Un peu cher pour lui. Je suis allé voir Pierre, lui ai marchandé à dix euros. L'étudiant japonais est reparti avec son trésor sous le bras. Edition de 1945. A dix euros. Un bon achat. C'est comme ça, sur le quai, on se rend service. On s'entr'aide. Si on ne vend pas soi-même, et si on peut réussir une vente pour un copain, on est tout aussi heureux. A charge de revanche.

 

Sur mon calepin, je griffonne quelques mots d'une chanson à venir. La musique, c'est le vent du nord qui me la colle au corps :

 

A la fenêtre du temps, l'hiver passe une tête.

Les passants ne passent plus.

Ils se plaignent du froid.

Je trouve qu'ils charrient.

Ailleurs, on se plaint de la charia.

Ailleurs, c'est la guerre,

Ici, on se plaint qu'il fasse froid en hiver...

 

A la fenêtre du temps, l'hiver passe une tête. Le froid, têtu, s'entête. Le vent du nord prend son temps. Le quai est désert. Ailleurs, c'est la guerre. La guerre du désert.

Offensive terrestre annoncée. Combats au corps à corps attendus. Prise d'une quarantaine d'otages dans l'Est de l'Algérie. Tout près de la frontière Libyenne. Des Américains, des Norvégiens, des Britanniques, des Français et des Japonais. Premières représailles des djihadistes à la guerre que la France a décidé de leur faire. La guerre du Mali n'est pas aussi simple que l'affirmaient, hier encore, les militaires de l'opération Serval. Du nom de ce petit félin africain qui a la particularité de pisser toutes les deux minutes pour mieux marquer son territoire.

Joli symbole quand il s'agit de rendre au Mali l'intégralité de son intégrité territoriale, mais naïveté incroyable de la France, seule en première ligne, dans son combat contre le terrorisme islamiste. Relire ce soir, de toute urgence, la résolution 2085 du Conseil de sécurité de l'ONU, en date du 21 décembre dernier :

"Cette résolution autorise le déploiement d'une force africaine au Mali pour permettre au pays de recouvrer son intégrité territoriale par la reconquête du Nord, tombé aux mains des narco-terroristes et en proie à des fondamentalistes... L'opération sera conduite avec des troupes combattantes exclusivement africaines et une forte mobilisation de l'Union européenne, sur les plans financier et logistique".

Le seul à demeurer lucide, comme souvent, comme à chaque fois, se nomme Daniel Cohn-Bendit. Avec son sens de la formule et cette arrogance salutaire, le député européen n'hésite pas à reprocher à ses collégues de se cantonner dans le registre facile -et tellement confortable- des déclarations d'intention. Rien de concret, en effet, depuis cinq jours, côté Europe. L'Europe, ça sait faire l'euro, ça sait voler au secours des Banques et de la finance, mais ça ne sait pas mettre sur pied une "Défense européenne".

A raison, Cohn-Bendit lance à ses collègues Eurodéputés amorphes ou résignés : "On dit aux Français, on va envoyer des infirmières, allez donc vous faire tuer au Mali !" L'a pas tort, le Dany.

 

Curieuse journée. Etrange journée. L'après-midi, sur le quai des bouquinistes, un Japonais achète Le Petit Prince. Le quai est désert. C'est souvent désert en hiver.

Des Japonais parmi les otages des djihadistes sur un complexe gazier au sud-est d'Alger. Les terroristes islamistes exigent la libération d'une centaine des leurs et la fin de l'intervention militaire française au Mali. 

Saint-Ex, où es-tu ? on aurait grand besoin de l'esprit du Petit Prince dans le désert algérien.

Partager cet article
Repost0

commentaires

Armelle Rubens-Gilet 19/01/2013 20:32

que dire de plus? tellement réaliste et beau ce texte : désespérante actualité et espoir de changement utopiste, rêve d'évasion avec St Ex... ça me donne envie d'écouter à nouveau cette si jolie
chanson de l'autre Jean-Louis, l'auvergnat maudit... "St Ex"

Présentation

  • : Le blog de crimonjournaldubouquiniste
  • : Journal d'un bouquiniste curieux de tout, spécialiste en rien, rêveur éternel et cracheur de mots, à la manière des cracheurs de feu !
  • Contact

Recherche

Liens