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19 août 2011 5 19 /08 /août /2011 18:57

 

Je ne sais pas pourquoi cette phrase incroyable m'a traversé la tête aujourd'hui. A cause d'un petit bateau jaune et vert sur la Seine qui avait l'allure d'une betterave remontant le courant. Pas sûr, mais possible. C'est une histoire tellement ancienne. Un morceau d'anthologie du journalisme picard. Une blague de potache. La définition la plus scandaleuse jamais donnée de cette région souvent dite, à tort,  sans âme, sans identité véritable, éternellement coincée entre Lille et Paris. Une région de champs de batailles et de cimetières militaires. Les cimetières militaires, anglais, allemands, sud-africains et, bien sûr, français. Les champs de batailles, les cimetières, les champs de betteraves et les champs de pommes de terre: notre seule richesse. L'Office du Tourisme en a d'ailleurs fait une partie de son offre en inventant des chemins du souvenir  et le tourisme des tombes.

 

C'était un soir où je devais être de permanence, pour  la tournée des faits-divers. Un soir d'une fin d'année des débuts quatre-vingts. Quatre-vingt-deux peut-être.

Avec Pierre Rappo, grand reporter aux IGR, les infos générales et régionales, j'évoquais l'époque où, pour se protéger de l'ennemi espagol du milieu du XVIIe siècle, nos ancêtres avaient construit des souterrains pour se cacher. Se "mucher" en picard. Ces muches, on les visite encore aujourd'hui du côté de Naours, au nord d'Amiens. Pour ces raisons historiques compréhensibles, le Picard passe, de nos jours encore, pour un être méfiant. Atavisme réel ou supposé. Méfiant, le Picard, sans doute, mais aussi et surtout un rien provocateur : de mes ancêtres guerroyeurs, j'ai gardé, mais oui, la "pique hardie".

Je confie donc à Rappo, qui publia jadis un très beau roman, chez Nadeau, ma déception chronique devant cette réalité qui nous condamne à des vies  en impasse, soupirant :

- N'importe comment, Pierre, le combat est perdu d'avance, on ne fera jamais ici que des betteraves et des cimetières militaires, et moi, et moi...

- Et toi, et toi ?

- Et moi, je suis une betterave qui rêve de voir la mer !

 

Je n'avais jamais vu un IGR rire autant, et d'un rire aussi fort, aussi déroutant, devant l'absurdité apparente de ma proposition.

Le pire, qui est toujours devant nous, se présenta sous l'apparence humaine d'un secrétaire de rédaction, les bras chargés de dépêches d'agence à l'heure de la DH, la dernière heure. Le sec' de réd' s'appelait, je m'en souviens très bien, Raymond Pronier. Il avait saisi au vol les mots "betterave" et "mer", et me demanda de répéter la phrase.

- Redis moi-ça, le poète !

Je ne me fis pas prier pour déclamer, debout sur ma chaise, devantnle bureau des IGR, cette sortie qui avait des airs de faux alexandrin.

- Je suis une betterave qui rêve de voir la mer !

 

Il en prit note et s'enferma dans son bocal. C'est ainsi qu'on appelait au journal le bureau ovale vitré, spécialement dédié aux secrétaires de rédaction et à leur travail nocturne. Je tapais trois ou quatre dernières brèves, deux faits-div', et après un passage au sous-sol des rotatives, et les fraternelles poignées de main et accolades aux gars du Livre, je décidai de rentrer à pied chez  moi, de l'autre côté du boulevard.

 

Le lendemain, dès neuf heures, j'étais au journal. A peine installé devant le clavier de ma machine à écrire, le téléphone sonna. C'était le rédacteur en chef. Il ne me laissa pas le temps de lui dire bonjour ."Vous, tout de suite, dans mon bureau !", fut l'impératif catégorique de ce matin-là et il raccrocha aussi sec.

- Vous êtes fou, complétement fou !

J'avoue que j'avais quelques difficultés à saisir le ton du propos. J'avais tout juste poussé la porte de son bureau que le patron de la rédaction m'accueillait comme jamais il ne m'avait accueilli.

- Fou, non, je ne le pense pas.

- Et ça alors ? C'est quoi ? encore une de vos pitreries ? une de vos fantaisies ? Combien d'abonnements le journal va-t-il encore perdre avec vous aujourd'hui ? à combien de contrats de pub, la régie va-t-elle encore devoir renoncer ? et pendant combien de temps allez-vous me faire regretter de vous avoir un jour engagé ?

 

Devant mes yeux, bien à plat sur le bureau du Red'Chef, le journal grand ouvert et l'encadré du "Aujourd'hui" de la page trois. Superbe encadré, avec la météo du jour, l'éphéméride et la citation d'un philosophe ou d'un écrivain. Une phrase en caractères gras et entre guillemets, phrase suivie du nom de son auteur. La phrase, c'était "ma" phrase, "ma" belle phrase, suivie de ma signature :" Je suis une betterave qui rêve de voir la mer".

 

Le secrétaire de rédation de la veille avait tout simplement "sucré" - le rédacteur-en-chef en était scandalisé- une citation de Marcel Proust pour la remplacer par ma pitrerie. Ma pitoyable pitrerie.

- Je vous donne une seule chance de vous en tirer : vous avez deux minutes, pas plus, pour me prouver que ça a du sens.

 

Sans montrer aucun signe de la peur panique qui s'emparait de moi, et sans hésitation apparente, j'acceptai de relever le défi.

- Très simple, monsieur le rédacteur en chef, notre département est connu pour être un des meilleurs producteurs de betteraves, la région tout entière également. Or, la Région, par l'intermédiaire de son Conseil Régional, vient de se doter d'un catamaran et d'un skipper pour la représenter dans les grandes transatlantiques. Nous participons très prochainement à la "Québec-Saint-Malo". Notre Région est donc objectivement cette betterave qui s'arrache des lourdes terres grasses du Santerre pour s'en aller tutoyer les océans. Ma "pitrerie", comme vous dîtes, monsieur le rédacteur en chef, est en fait la meilleure des définitions jamais données de cette région qui n'en est pas vraiment une, et qui pourtant rêve d'être un jour perçue comme une vraie région. Avec une identité forte. Je vous salue, monsieur le rédacteur en chef. Devant vous, ici, dans votre bureau, je persiste et je signe: je suis une betterave qui rêve de voir la mer.

 

Je ne l'avais jamais vu comme ça, mon rédacteur en chef. Effondré. Terrassé. Subjugué. Abasourdi. Enthousiasmé. Tout à la fois. Et toutes les couleurs de l'arc-en-ciel qui se succèdent sur son visage. Il se lève d'un bond. Me serre la main avec une vigueur incroyable et me déclare avec conviction: " Grandiose ! C'est grand, monsieur, très grand ! Grand, mais de grâce, faites-vous oublier pendant quelque temps ! "

 

La campagne d'affichage qui suivit, en quatre par trois, fut un triple succès : pour la Région, pour le skipper du catamaran et pour le journal. Le journal qui, c'est normal, dans l'opération, se remit un peu... à flots. Ma phrase, ma "pitrerie" était devenue slogan de la plus inattendue des campagnes publicitaires. On y gagna un paquet de nouveaux lecteurs. Quant à moi, j'avais l'intime conviction d'avoir sauvé au moins deux emplois à la rédaction d'Amiens : celui du sec de réd' et, charité bien ordonnée, le mien.

 

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commentaires

Daniel Baude 20/08/2011 12:46


Cher Jean-Louis, j'ai essayé à trois reprises de publier un commentaire sur Facebook.Echec. Je ne suis pas doué avec ce média. Je voulais te dire mon émotion à la lecture de cette phrase qui fait
partie du "patrimoine" culturel du Courrier Picard, même si je crains qu'il ne l'ait aujourd'hui oubliée avec tant d'autres choses. Cette phrase est le reflet de ce que fut ce journal : humour,
excès de délires, impertinence, indépendance, etc. C'est l'époque où on coupait les préfets en deux à la Une... Hélas, hélas, il n'est plus qu'une entreprise, une PME comme tant d'autres et, honte
sur moi (pas top quand même), je fus un acteur de ce malheureux changement. Porte toi bien


crimonjournaldubouquiniste 21/08/2011 20:51



Merci Daniel de ce clin d'oeil qui me va droit au coeur ! JLC



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