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9 avril 2012 1 09 /04 /avril /2012 20:30

 

Il est des êtres qui n'écrivent pas. Ou alors avec leur vie. Leur façon de vivre. Ou de ne pas vivre. De vivre en marge. Ils n'écrivent pas. Sinon avec leur corps. A même le sol. Sur des pages de bitume. Un ouvrage unique. Tout en amertume. Edité en un seul exemplaire. Ils n'écrivent pas pour plaire. Ils ne cherchent pas à plaire. Ni à déplaire. Ils ont eu des accidents de vie. Ce genre d'accident qui vous fait basculer. Tout d'un coup, on dégringole. On se retrouve dans la rigole. Celle du caniveau. Ma parole, pas tous les jours, ça rigole. Ils écrivent avec leurs pieds. Pas comme des pieds. Tout au long du jour, ils déambulent. Ils bullent. Ne travaillent pas. Font la manche. Le travail, c'est une autre paire de manches. Il était de ceux-là. Qui tendent la main, pour subsister jusqu'au lendemain.

Sans doute n'a-t-il rien écrit. Qui sait ? A juste écrit avec sa vie. A écrit sa vie avec sa vie. Il est mort la semaine dernière. On ne le sait qu'aujourd'hui. Je suis triste pour lui. Je ne le connaissais pas vraiment. Mort à 58 ans, dit le journal qui lui consacre quelques belles lignes. Dans une presque pleine page.

On s'est croisé parfois. C'était autrefois. J'allais dire "dans une autre vie". S'appelait Restoux. Ou Ristoux. Prénom : Jean-Marc. Avait connu une célébrité éphémère aux dernières municipales de 2008. Faut dire qu'il était clodo dans un beau quartier. Ne faisait pas les choses à moitié. Candidat dans le 6 ème arrondissement de Paris, il avait recueilli 577 voix. Près de 4% des suffrages. Le SDF de Saint-Germain-des-Prés avait alors reçu le soutien de Beigbeder. Frédéric Beigbeder. L'écrivain. Son slogan de campagne "Pour un autre son de cloche" traduisait autant son humour que son état. "La cloche", il la connaissait pour la vivre, davantage que pour se la taper. Cloche, clochard, des mots du  temps où on savait encore employer des mots pour parler des gens. Des gens et des choses. Des choses et des gens.

Entre Le Flore et Les Deux Magots, près du kiosque à journaux, c'était, si on peut dire, son lieu de travail. Même si c'est pas un métier. C'est même pas une vie. Ces dernières années, Restoux ne dormait plus dehors. Il avait une chambre dans un hôtel social, rue de Buci. Un lieu d'hébergement trouvé, pour lui, par Emmaüs. D'après l'article du journal, il est mort d'un cancer. Même si la formulation n'est pas aussi directe. Curieuse époque où l'on peut voir un jeune et apparemment intelligent ministre qualifier de "cancer de la société" celui qui vit, ou qui survit, de l'aide sociale, et constater qu'un journaliste s'oblige, lui, à écrire "des suites d'une maladie", de peur de choquer.

Ce soir, je garde en mémoire le beau slogan de campagne du candidat SDF "Pour un autre son de cloche". La trouvaille était superbe. Beigbeder l'avait-il aidé ? Pas impossible. Peu importe. C'était une belle façon d'entrer en campagne. Façon de nous dire aussi, sans doute, quelque chose comme "il y a quelque chose qui cloche" ! Restoux. Ristoux. Ristourne. La roue tourne. Sa roue a tourné. La vie ne lui a rien ristourné.

Impair et passe. Cette fois, la monnaie, c'est la mort qui la ramasse.

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