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29 février 2012 3 29 /02 /février /2012 21:01

 

Pendant des années, je me serais damné pour un envoi de Verlaine ou de Camus. Envoi : hommage manuscrit de l'auteur d'un livre. Envoi et dédicace. Dédicace : formule manuscrite sur un livre, une photographie, pour en faire hommage à quelqu'un. Une dédicace amicale. Séance de dédicace à la sortie d'un livre. C'est arrivé comme ça, presque par hasard, une fascination soudaine pour les mots écrits par l'auteur aimé. Admiré. Vénéré. Mots écrits de sa main. Pour un destinataire souvent aussi prestigieux que l'auteur de l'envoi. Envoi qui renvoie à une amitié, une relation, une correspondance entre deux êtres particuliers, à un moment donné de leur vie. Une fois, je m'en souviens très bien, j'ai eu entre les mains, un livre d'Albert Camus avec une dédicace inattendue. Jamais répertoriée dans les envois de Camus. Cet "envoi" disait "A Georges, mon ami". Georges, c'est le prénom de mon père. Mon père est mort il y a bientôt 11 ans, mais je parle toujours de lui au présent. Dans ma tête, aussi improbable que cela puisse paraître, c'était incontestable, le "Georges" de l'envoi de Camus, c'était mon père. Mon père, ami de Camus. Camus qui avait tenu à exprimer, dans cette simple et belle dédicace, toute l'amitié qu'il avait pour mon père. Les mots de Camus écrits par la main de Camus. Les mots de Camus pour Crimon, mon père. Crimon, Georges de son prénom. C'était simple. Limpide. C'était vrai. Tout simplement. 

La main de Camus avait pris la peine de tracer sur la page 3 du livre, les lettres du prénom de mon père. Clin d'oeil littéraire fabuleux. J'en étais à la fois fier et heureux. Main et mots de Camus à l'oeuvre pour un incroyable paraphe. Calligraphie et littérature réunies . Dès lors, impératif absolu : posséder ce livre-là. L'acheter. Quel qu'en soit le prix. Problème : je n'ai pas l'argent. Il faut renoncer. Trouver des raisons raisonnables au renoncement. En même temps, acquérir, posséder, attitude absurde. Insoutenable. Forme de fétichisme littéraire détestable. Aujourd'hui, la chose m'est passée. Les envois me laissent sinon indifférent, du moins relativement distant. J'ai pris du recul. La passion s'est émoussée, estompée. Elle s'est muée en simple curiosité. Curiosité toute intellectuelle. Au-delà de la possession physique. Au delà de la possession physique de la chose écrite. Ecrite de la main de l'auteur. Au-delà de la possession physique de la chose manuscrite.

 

Philippe Sollers Un Vrai Roman, Mémoires (Plon, Octobre 2007) évoque à plusieurs endroits des envois d'écrivains célèbres qui le célèbrent en retour. Amusant et, disons-le, touchant, de relire ce que peut en dire Sollers. Pages 69, 70 et 71.

 

Page 69 :

La comédie Mauriac : raffinée. La comédie Aragon : vulgaire. Elsa, quelle histoire. Je n'ai jeté qu'un coup d'oeil sur cette affaire, puisque, lorsque Aragon me lisait interminablement ses poèmes, cette petite femme revêche entrait de temps en temps dans son grand bureau, sous un prétexte ou un autre (surveillance). Elle aimait, paraît-il, s'entourer de jeunes poètes plus ou moins communisants (misère de la poèsie de cette époque). Elle a fini par m'offrir un de ses livres, avec la dédicace suivante : "A Ph. S., maternellement." Là, non, c'est trop, on ferme.

 

Page 70 :

Mauriac et Aragon, donc, à la recherche du Temps perdu. Mauriac est un inconditionnel admirateur de Proust, alors qu'Aragon  (comme Sartre) le traite avec une désinvolture indécente ("Tu comprends, petit, Albertine, c'était Albert").

Deux manoeuvriers de premier ordre.
Dédicace du premier pour Mémoires intérieurs :

"A Philippe Sollers

"Une vie d'écriture et de lectures : mes livres, ceux des autres... Ai-je vécu ? Ai-je rêvé ma vie ? Notre vie est un songe. Nous nous réveillerons le jour de notre mort...

"De tous les songes, l'amitié aura été le plus doux, le plus vain, celui que j'aurai le plus aimé,

"A vous, cher Philippe, le dernier venu et non le moins cher.

" François Mauriac                                                                                                      

 "Paris, 25 avril 1959."

 

Page 71 :

Du second, pour un hors-commerce des années 1920, Une vague de rêves, grand texte d'Aragon de son époque libertaire:

" A Philippe Sollers, ce petit livre d'un de ses cadets, affectueusement,

                                                                                                    Aragon."

La dernière phrase de ce chef-d'oeuvre est celle-ci :

"Qui est-là ? Ah très bien : faites entrer l'infini."

 

Page 71 toujours :

Mais la dédicace qui, aujourd'hui encore me touche le plus est celle d'André  Breton, de sa fine écriture bleue, pour un envoi de la réédition des Manifestes du surréalisme, en 1962 :

"A Philippe Sollers, aimé des fées,

                                                               André Breton."

 

J'ai été très surpris, plus tard, pendant l'été 1966, alors que j'étais à Venise avec un grand amour clandestin, de recevoir, depuis Bordeaux, un télégramme de ma mère m'annonçant, de façon peinée, la mort de Breton, dont je n'avais jamais parlé avec elle. Histoire de fées ? Mais oui.

 

...

 

Le livre de Camus avec ce bel envoi " A Georges mon ami", simplement signé Albert, bien sûr j'en ai fait, le jour-même, l'acquisition. Absurde ? Fou ? Non ! Aujourd'hui encore, ça me plait de croire que le Georges de l'envoi, c'est Georges Crimon, mon père. Georges Crimon, jardinier. Albert Camus le considérait comme son ami et en trois mots, le lui avait dit. Le lui avait écrit. Mon attachement aux envois a, vous le comprenez, des raisons que la raison ne peut pas comprendre.

Et encore, j'ai oublié de vous préciser que Georges, c'est aussi le prénom du fils de Verlaine. Pendant longtemps, je vous le disais, je me serais damné pour un envoi de Verlaine ou de Camus.

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commentaires

crimon 02/03/2012 20:45

Bel article, vraiment.

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