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21 mars 2012 3 21 /03 /mars /2012 22:08

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© Jean-Louis Crimon                                                                                                  Paris. Quai de la Tournelle.

 

 

Depuis que je me suis remis à la photo, j'ai le sentiment d'avoir manqué ma vie. Je me suis, professionnellement parlant,  égaré dans l'univers des mots et des idées. Pendant  40 ans. Le comble, j'y ai pris du plaisir. Beaucoup de plaisir. Les mots, écrits et publiés dans le journal, ou parlés à la radio, étaient ma raison d'être, mon pain quotidien et, soyons lucide, mon gagne-pain. Mon gagne-pain quotidien. C'est la vie, me suis-je dit, un beau jour. J'ai renoncé à la photo. Sans réaliser alors la gravité du renoncement. J'ai trahi mon premier amour. Je me suis trompé de vie.

 

Ma boîte à images, mon boitier, mon 24x36, - selon les années, Mamiya ou Minolta, Praktica ou Leica -, je les ai abondonnés très vite pour mon clavier AZERTY et mon micro Sennheiser. Conséquence : mes négatifs, soigneusement développés et coupés par bandes de six vues, ont dormi, à l'abri de la lumière et de la poussière, pendant trois ou quatre fois dix ans. Aujourd'hui, ils sont intacts. Comme neufs. Commme développés, et séchés, il y a quelques heures à peine. Comme si les images argentiquement supportées, et transportées, à travers le temps, avaient été prises la veille ou l'avant-veille.

De fait, le destin de ces images est  assez extra-ordinaire. Littéralement "en dehors de l'ordinaire". Ce n'est pas aussi courant que des photos prises au début des années 70 ne soient "révélées", au sens photographique du terme, que quarante ans plus tard, dans les années 2010. Façon d'éprouver les instants dans la dure et longue durée du temps. Mes négatifs n'ont pas bougé. Certaines photos, mal fixées, deviennent sépia. J'ai, en n'effectuant aucun tirage sur papier, échappé au sépia. La photo sépia. Mais je n'ai pas échappé à "la photo s'épia". Du Lacan dans le texte. Si Lacan avait été photographe. Le Leica de Lacan, joli titre, non, pour mon prochain roman ? Un photo-roman. Pas un roman-photos. Pas une histoire d'amour un peu mièvre. Non, un photo-roman. Un livre où les photos ponctuent les chapitres. Cadrent le décor. Inventent une autre histoire. Une histoire dans l'histoire. Un photo-roman, tout entier fait d'instants. Instants essentiels et dérisoires à la fois.

 

Henri Cartier-Bresson, le premier, a dû dire " De tous les moyens d'expression, la photographie est le seul qui fixe un instant précis". A partir de là, HCB a développé sa conception de "l'instant décisif".

Instant décisif ou instant dérisoire. Très vite, inconsciemment d'abord, puis consciemment, je me suis laissé séduire, au contraire, par la beauté éphémère de l'instant dérisoire.

L'instant dérisoire, par opposition à l'instant décisif de HCB, c'est l'instant insignifiant. L'instant d'une beauté insignifiante. Mais qui, pour moi, en devient essentielle. C'est l'importance de l'accessoire. L'utile du futile. L'image de l'instant dérisoire n'est pas indispensable, et c'est pour cela qu'il n'est pas pensable qu'on puisse s'en passer.

Sans partager tout ce qu'il dit de "l'instant décisif", je me sens proche d'un Cartier-Bresson quand il raconte sa quête photographique : "Je marchais toute la journée l'esprit tendu, cherchant dans les rues à prendre sur le vif des photos comme des flagrants délits". Je ne fais rien d'autre dans mes déambulations urbaines. Quand à la situation absurde où je me suis moi-même mis, j'ai trouvé une façon très philosophique de la définir. Une définition exacte de mon état. Pas seulement de mon état d'esprit. Je vous laisse juge :

 

Je suis le seul photographe au monde à avoir passé la majeure partie de sa vie au stade du négatif.

 

Diagnostic en forme de check up psychologique. Jolie perspective. Intéressant développement futur. J'entrevois déjà le divan d'un de mes amis, psychanalyste convaincu et convaincant.

Henri Cartier-Bresson disait encore :" Il faut être sensible au détail". HCB parle aussi d'une sorte de "pressentiment de la vie". D'une nécessité d'anticiper l'évènement. Nécessité d'avoir cette sorte d'intuition, ce sentiment aigu qu'il va se passer quelque chose. De l'entrevoir pour ne pas le manquer. L'entrevoir pour le voir, quand il va se présenter devant nous.

 

Au fond, la leçon que je retiens de Cartier-Bresson, c'est  exactement ça : la photo, il faut la voir, avant de la prendre. La voir, avant de ... l'avoir !

 

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commentaires

Aude 03/04/2012 22:18

J'ai le souvenir d'un professeur décalé, un pro-rêveur désenchanté, un amateur éclairé. Difficile à cerner cet homme un peu à-côté. C'est possible d'être journaliste et un peu anarchiste ? ça se
peut d'être à la fois dans le système mais bien particulier quand même ? Vous étiez cette touche d'originalité qui faisait vaciller l'université. Electron libre, votre liberté c'était de la
partager. Si vous avez manqué votre vie, je dois lui dire merci ! Quant à ce blog, c'est un régal, je reviendrai picorer sur ses étals !

crimonjournaldubouquiniste 08/04/2012 00:41



Merci beaucoup, Aude, et revenez picorer quand vous voulez. C'est du bonheur d'avoir des lectrices et des lecteurs comme vous ! Les mots, les idées, c'est du bonheur à partager ! N'hésitez pas !



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