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2 octobre 2021 6 02 /10 /octobre /2021 08:57
Amiens. Rédaction du Courrier Picard. Juillet 1979. © Gérard Crignier.
Amiens. Rédaction du Courrier Picard. Juillet 1979. © Gérard Crignier.

Amiens. Rédaction du Courrier Picard. Juillet 1979. © Gérard Crignier.

C'était ma première semaine au journal. Troisième reportage en cinq jours. Sans compter les brèves, les faits-divers et la réécriture des communiqués. J'avais débuté dans la carrière avec la fête des anars dans le parc du château de Montières, le dimanche, publié dans l'édition du lundi, et je terminais la semaine avec les cathos en partance pour leur pélerinage annuel. Après la grève chez Cosserat, publié jeudi, ça donnait un bel éventail de la diversité des sujets qui m'attendaient. Un test grandeur nature de mes qualités d'écriture supposées. Premier vrai passage à l'acte d'écrire un papier par jour. Pas encore vraiment journaliste, mais en bonne voie pour le devenir.

 

Le grand reportage - j'en avais la conviction, commençait au coin de la rue. Mon rêve allait être exaucé avec ce rituel incontournable du mois de juillet : le départ de milliers de pélerins picards pour Lourdes. Le traitement de la chose, depuis des années, se limitait à la traditionnelle photo devant la gare, avec un maximum de têtes identifiables qui ferait le lendemain un maximum de journaux vendus. Logique et efficace. Je savais, bien sûr, qu'on ne faisait pas un  journal, simplement pour être lu, mais surtout vendu, donc acheté. L'entreprise économique "journal", statut coopérative ouvrière de production ou pas, devait avoir ses comptes en équilibre. L'achat du Quotidien, l'achat quotidien du Quotidien, était la première des clés de la survie de l'entreprise. La publicité venait en plus. Et surtout ne devait pas devenir plus importante que les ventes. Auquel cas, argument souvent martelé dans les conférences de rédaction, nous cesserions d'être un Quotidien d'information pour devenir un support publicitaire.

 

Face à la gare, Gérard, le photographe qui m'accompagne, visualise déjà son cadrage pour faire entrer un maximum de têtes de pélerins dans sa photo qui fera forcément la Une. L'exercice lui semble à lui aussi, pas mal artificiel et superficiel. Comme nous avons un bon quart d'heure devant nous avant les premiers départs, on décide de faire un tour dans le hall de la gare : religieuses en cornette et curés de campagne en longues soutanes noires vont et viennent dans la salle des pas perdus. Portraits tombés du ciel pour illustrer la page départementale prévue toutes éditions. 

– On a encore un peu de temps, si on allait jeter un oeil sur le quai...

Ma proposition plut au photographe. Le spectacle en vaut la peine. Une effervescence particulière régne sur les quais. Cinq trains étaient annoncés au départ. Des couleurs leur avaient été données.  Train vert pour le Santerre, train bleu pour les paroisses du bord de mer, train violet, train rose et train blanc pour les malades que les brancardiers, de jeunes volontaires, aidaient à s'installer dans les compartiments. Insolite et émouvant. Sûr que parmi tous les pélerins, de nombreux fidèles de la campagne vont vivre là leur premier grand voyage. Certaines femmes très âgées n'hésitent pas, entre deux franches rigolades, à affirmer : "C'est nos premières grandes vacances !" De vraies gamines à leur premier départ en colo.

– Gégé, il reste trois minutes avant le départ, je veux sentir l'eau bénite ou l'encens dans les compartiments, laisse-moi le temps de traverser les couloirs du train bleu !

Gérard, à peine surpris, se contente de me dire : moi, je reste sur le quai, si le train démarre et qu'on se retrouve tous les deux embarqués avec les pélerins, pas sûr que le rédac chef trouve la plaisanterie à son goût !

 

Je m'engouffre dans le train déjà bondé, plonge dans le couloir, joue des coudes en donnant ça et là du "Pardon, ma soeur !" ou "Toutes mes excuses, monsieur l'abbé !", pour finalement atterrir dans un compartiment où une place assise me tend les bras. Je m'y laisse tomber, ne serait-ce que pour le bonheur de vivre trente secondes dans la peau du pélerin qui attend que ça démarre. Providentiel. Providence et ciel font le mot "providenciel" ! J'allais en avoir pour ma peine et ma volonté de sortir des sentiers battus. Une vraie révélation.

Je ne m'en suis pas rendu compte d'emblée, pourtant le fond sonore n'était plus celui. du quai, avec cette ambiance de paroles, de cris, de rires, quand les gens, ceux qui partent et ceux qui restent, s'interpellent à l'heure du départ. L'idée me parut lumineuse : on avait sonorisé tous les compartiments du train et les Pater noster, les Ave Maria, sortaient des haut-parleurs pour être repis en choeur par les pélerins. Le train n'avait pas encore quitté le bout du quai que déjà le pélerinage avait commencé.

Gégé cogna à la vitre du train avec le pied de son appareil photo : je ne devais plus traîner, le départ était imminent. Le coup de sifflet du chef de gare signa la fin de ma partie, je sautai du train en marche. Cette fois, j'en étais sûr, je tenais la chute de mon papier. 

Le retour au journal fut triomphal. Nous avions vu ce que personne n'avait jamais vu. On allait voir ce qu'on allait voir. L'écriture de mon article ne me prit pas plus de vingt minutes. Le titre était strictement informatif, comme le secrétaire de rédaction me l'avait conseillé. L'accroche, petit paragraphe entre le titre et l'article proprement dit, mettait l'accent sur la diversité des pélerins et leur point commun : l'assurance tranquille de ceux qui croient.

Le chef de la locale, la rédaction de la ville, dut me chambrer comme il en avait pris l'habitude depuis mon premier papier : " Alors l'anar, comment tu t'en tires avec tes Saintes écritures ? " Je ne me forçai pas pour confesser qu'avec ce reportage, j'allais expier une partie de mes fautes passées, présentes et à venir. Ce qui le fit sourire et le mit même en appétit. Il ne me le dit jamais, mais je sais que la fin de mon papier le subjugua.

 

" Dans les voitures des différents trains, la prière utilise les techniques du temps. Juste avant le départ, avec la complicité des haut-parleurs, la première prière du pélerinage est reprise par tous. Moment insolite en ce lieu quotidien et banal du bout du quai. Dis donc, Dieu, as-tu composté ton billet ? "

 

"Dis donc, Dieu, as-tu composté ton billet ?" Grandiose, grand dieu, la chute de mon papier sur ces 3300 pélerins picards en partance pour Lourdes. Diabolique pirouette. Fulgurence qui a failli me valoir une excommunication immédiate du monde des journalistes et pour laquelle j'ai dû faire pénitence. D'abord repentance. L'Evêque du diocèse avait, dès la première heure, appelé le rédacteur en chef pour exiger que le mécréant de journaliste qui avait osé "faire passer Dieu pour un passager clandestin", vienne s'agenouiller devant lui pour expier sa faute. Bien sûr, je n'obtempérai pas. Au téléphone, je tentais d'éviter les foudres du ciel en expliquant au représentant de Dieu le sens sacré de mon humour païen. Je fus poli, courtois, mais convaincu de mon bon droit. Convaincant peut-être aussi. L'Evêque décida de ne pas mettre à exécution sa menace d'interrompre à tout jamais les abonnements au journal pour toutes les paroisses du diocèse. 

 

Un tel esprit d'ouverture de la part de l'Evêque impliqua de mon côté un parfait œcuménisme. Il fut donc convenu, à condition que Dieu me prête vie jusque là, que pour bien comprendre, de l'intérieur, le sens sacré du pélerinage, j'irai moi aussi à Lourdes, l'an prochain, au milieu des pélerins. Manière d'expier ma faute vénielle, et de voir de près la réalité de la chose et de la foi de ces Chrétiens des années 80. Non pas comme pélerin, mais comme journaliste. A leurs risques et périls. Ainsi soit-il.

 

© Jean-Louis Crimon

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