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7 octobre 2021 4 07 /10 /octobre /2021 08:57
 Rubempré. Casilda. 16 Mars 1980. © Miguel Benadès / PMHP. © Gérad Payen. Amiens. Rue de Cagny. 1988.
 Rubempré. Casilda. 16 Mars 1980. © Miguel Benadès / PMHP. © Gérad Payen. Amiens. Rue de Cagny. 1988.

Rubempré. Casilda. 16 Mars 1980. © Miguel Benadès / PMHP. © Gérad Payen. Amiens. Rue de Cagny. 1988.

 

L'affiche avait son slogan. Manquait l'essentiel : l'image. La photo. Ma gueule en quatre par trois, hors de question. Je n'étais candidat à aucune élection. Avec les gars de la pub, on se dit que pour ne pas se couper du lectorat quelque peu âgé, le journaliste étant, lui, à cette époque, plutôt jeune, ce ne serait pas mal de choisir une rue de village, le journaliste dialoguant avec une personne d'un certain âge. Une femme puisque le journaliste était un homme. Côté pub, déjà plutôt heureux d'avoir, gratuitement, un bon slogan, on me charge aussi du casting. A moi de chercher et de trouver, dans tous mes contacts et dans toutes mes rencontres, la personne qui ferait l'affaire et qui surtout serait d'accord pour la photo de l'affiche.

 

Casilda. Le prénom déjà vous embarque. Prénom comme une chanson d'Espagne. En fait, Casilda viendrait du latin casella qui signifie maisonnette. C'est dans sa maisonnette que Casilda m'accueille ce dimanche matin de la mi-mars. Casilda et moi, on se connait depuis plus d'un an. Depuis nos premiers enregistrements pour la radio, Radio France Picardie. Casilda est un personnage. Une femme originale. Qui n'hésite pas à aller à la ville en auto-stop. A près de 87 ans. Qui le dit avec des mots bien à elle, des mots picards, pour elle, une langue naturelle, une langue vivante, non pas un patois moribond. Faire de l'auto-stop, en picard, Casilda dit ça comme ça : " J'm'in vo à l'sortie d'ech villache, pis j'foais l'pouce !" Faire le pouce, lever le pouce, faire signe. Les gens s'arrêtent. Casilda monte dans la voiture. L'aventure commence.

Casilda raconte : L'auto-stop, j'en foais tout le timps, je n'ai coère foait hier. J'avoais envie d'aller à Amiens. J'vais donc jusqu'au bout du villache, l'dernière moéson à droète, celle d'ech' notaire. Pis j'voés éne bielle voéture qui s'amène, avec éne dame tout' seule au volant. J'foais l'pouce, l'dame all' s'arrête, all' dit : où ch'est equ'vos allez, madame ? ej' dis : "à Pierregot" ! Pis, ej'monte dins s'voéture, et pis ej'd'vise avec l'femme. Gintimint. All' étoait bien gentille, l'femme-lo, pis all' causait bien. Elle m'a plu tout de suite. O causons, o causons... Pis elle me red'minde : allez-vous à Pierregot ou ailleurs. J'li dis : marchez, j'e m'rinvos qu'au soèr, j'ai l'timps, j'déchindrai plus loin, j'descendrai à Rainneville. Ch'étoait por êt' plus longtimps avec elle dins l'voéture. Pour causer davantage."

 

Elle est comme ça, Casilda. Ce qu'elle aime, c'est parler avec les gens. A tout jamais, elle est l'une des plus belles rencontres des mes débuts de journaliste. Je me souviens du chapeau, de l'accroche rédigée pour la Une du Courrier Picard, à l'occasion de la publication de son interview : "Ils n'écrivent pas, ils parlent, et s'ils écrivent parfois, c'est quand l'heure de la retraite a sonné et que leurs mains, enfin libres des outils, prennent le temps de dessiner des mots et des idées, pour dire cette terre picarde. Ils nous donnent alors avec des "mots-paroles", des "mots-images", non pas de la littérature, mais de la "vie livrée", liant à la perfection le vivre et le livre. Ils sont des livres vivants."

...

La campagne de pub vit le jour à l'automne. Un dimanche soir, Casilda rentre en voiture sur Rubempré en passant par Amiens. Son fils, Léonce, conduit. Surprise soudaine : Mais c'est toi sur l'affiche, maman

– Gonflés ces journalistes, est-ce qu'ils t'on fait signer un contrat ?

– M'ont rien fait signer du tout. Sont venus boire un café à l'moéson in diminche matan, pis z'ont voulu qu'ej' mette min châle sus m'z'épaules pour foaire trés quat' photos dins l'rue princhipale... in marchint pis in d'visant. J'ai trouvé ça drôle et fin amusint !

 

Perplexe, le fils au volant s'amuse à compter le nombre de panneaux où sa maman est en photo. De la dizaine on bordure vite la vingtaine...

 

– T'ont payé pour ça ?

– Pinses-tu ! n'o rin rchu ! 

 

La question du contrat et de l'indemnisation de l'héroïne bien malgré elle remonta très vite jusqu'à la Direction du journal. Le Directeur Général trouva la plaisanterie un peu saumâtre. Le patron de Picardie Matin Havas Publicité  aussi. Le gestionnaire des panneaux publicitaires, le rédacteur en chef et le Président de la coopérative ouvrière de production tout autant. Côté Bureau technique de la pub, on joua tête basse. Forcément, le "délinquant" était tout trouvé.

 

– Vous, le beau gosse, l'artiste, le poète du slogan, vous qui inventez "C'est vous qui faites le Quotidien !", sortez-nous de cette embrouille ! 

Chaque chef de service n'hésitait pas à surenchérir. Chacun y allant d'un clin d'oeil appuyé.

– On n'va tout de même pas la payer ?

 On pourrait lui offrir un abonnement de 3 mois !

 Pardon, trois mois, mais ça me semble mesquin...

 Quoi de mieux qu'un abonnement au journal ?

 Six mois alors... Un an ?

 

Comme souvent, refusant l'impasse et l'échec, je trouve la formule et la formulation. Sans hésiter, je leur balance ma trouvaille :

 Un abonnement... à perpétuité !

 

Le DG n'hésite pas :

 Génial ! Voilà l'idée géniale qu'on attendait de vous ! vous pouvez retournez à vos travaux d'écriture ! Je m'effaçai, assez fier d'avoir sauvé la face. Celle du journal, bien sûr, et puis, charité bien ordonnée, la mienne aussi et surtout. Même si, sur l'affiche, je dois être... de profil.

 

Casilda fut très fière d'être la seule abonnée au Courrier Picard... à perpétuité ! En prime, le journal lui offrit trois exemplaies de l'affiche.

 

 

© Jean-Louis Crimon

 

 

Articles disponibles aux archives de la Bibliothèque Louis Aragon, rue de la République, à Amiens. 

Courrier Picard. 11/12 Août 1979. (En Une et page 3.)

Courrier Picard. 13 Août 1979. (Page 3.) 

 

 

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