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10 septembre 2019 2 10 /09 /septembre /2019 06:37
L'Hortillonne. Léon Duvauchel. 1897. © Jean-Louis Crimon / Les Soleils Bleus Editions. Sept. 2019.
L'Hortillonne. Léon Duvauchel. 1897. © Jean-Louis Crimon / Les Soleils Bleus Editions. Sept. 2019.

L'Hortillonne. Léon Duvauchel. 1897. © Jean-Louis Crimon / Les Soleils Bleus Editions. Sept. 2019.

Chapitre  10


« Elle se pendait au cou de l’amant, lui mettait des baisers sur les joues, sur les paupières, sur les pointes de la jolie moustache châtaine, aux intentions d’accroche-cœur, à laquelle se frôlait son visage en une suprême chatouille. Malgré la foule qui les entourait, les heurtait, les secouait à ses remous : – toute la population d’Amiens accourue pour faire la conduite au régiment – elle sanglotait ; ses larmes s’écrasaient sur la face du beau gaillard, un sergent-major d’une trentaine d’années, ou lui ruisselaient, amères et chaudes, jusque sur les lèvres. »

L’Hortillonne, première partie, chapitre 1, page 1. C’est Alphonse Lemerre, l’éditeur de Verlaine, qui publie en 1897 L’Hortillonne de Léon Duvauchel. Lemerre a déjà publié de Duvauchel un recueil de poésies, La Clé des Champs, et un roman, La Moussière. On peut se demander comment Léon Duvauchel, né en 1848, a eu l’idée de proposer son manuscrit à Alphonse Lemerre, le grand éditeur parisien. Le célèbre éditeur des grands poètes du XIXe siècle. Peut-être sur le conseil de Théophile Gautier, dont il était proche, sinon l’ami. Théophile Gautier aimait les poèmes de Duvauchel. Il ne le cachait pas. Poèmes qui seront aussi publiés, sous le titre Poèmes de Picardie, en 1902, chez J. Maisonneuve. Pages 63, 64 et 65, de ce livre, d’ailleurs, un poème intitulé Dans les Hortillonnages exprime, dans des vers à la facture on ne peut plus classique, la profondeur de l’attachement de Duvauchel au site et aux gens qui le font vivre. Des vers qu’on jugerait aujourd’hui grandiloquents, mais qui méritent bien qu’on s’y arrête un instant :

 

« La rivière qui court aux près de Picardie,

En sa large vallée, à présent, enhardie

Emplissant jusqu’aux bords d’innombrables rieux,

Forme, en amont d’Amiens, des étangs curieux

Ici, l’entaille dont l’on tire encor la tourbe :

Grand marais dont le fond s’éclaircit et s’embourbe

Sous l’apport des canaux qui changent en damiers.

Les aires de Camon, ces jardins légumiers.

Plus loin, le lac, semé d’îlots microscopiques,

Protégés de roseaux, tels des faisceaux de piques,

Et par les citadins couverts de robinsons

D’où partent, aux beaux temps, les cris et les chansons.»


Aveu touchant d’un homme jeune revisitant les lieux aimés de son enfance : « Parmi tous ces carrés d’artichauts et de fèves, Enfant, j’éparpillai le pollen de mes rêves : Graine marquant ma trace en fantasques circuits. Jeune homme, j’y trouvais des arbustes en fruits… »
Bien que parisien de naissance, Léon Duvauchel a toujours mis en avant ses origines picardes. Sa famille est originaire de Crécy-en-Ponthieu. Son parcours littéraire lui fera croiser la route de Théophile Gautier et de Pierre Loti. On le classe parmi les écrivains appartenant à l’école dite « naturaliste ». Sous-titré Mœurs picardes, L’Hortillonne, le roman de Duvauchel se situe au moment de la guerre de 1870, la guerre contre les Allemands qu’on appelle à l’époque les Prussiens. 


L’hortillonne, qui donne son titre au roman, est une jeune fille de Camon, amoureuse d’un beau militaire, le lieutenant Jousserand, et aux avances duquel elle ne résiste pas longtemps. De cette rencontre naîtra un fils, prénommé Firmin, que le père reconnaîtra, sans grand enthousiasme. Mais s’effacera rapidement d’une situation qu’il n’a pas vraiment désirée. Le beau lieutenant s’échappe. N’y tenant guère, à ce rôle de père, et pas davantage au rôle de mari. Il quitte Camon, le village de la mère et l’enfant, pour s’installer à Châteauroux où il se mariera. Vie sans histoire. La retraite venue, il va vivre à Montreuilsur-Mer. C’est là que le drame va, sinon se jouer, du moins se dénouer. Firmin, le « fils naturel », pour ne pas dire « le bâtard », a grandi. C’est un homme jeune qui n’a pas oublié la promesse faite à sa mère – le jour de sa première communion – de la venger de cet abandon qui les a plongés tous les deux dans une vie très difficile, pour ne pas dire misérable. L’entrevue finale verra le fringant lieutenant perdre de sa superbe devant sa propre femme qui prendra la défense du premier amour abandonné et de l’enfant délaissé. 
Extrait de L’Hortillonne, page 204 de l’édition de 1897, réimpression Laffitte Reprints, en 1979 : « Sur une seule ligne, hanche à hanche, coude à coude, jamais l’un ne devançant l’autre, ils naviguaient de conserve. Le courant les entraînait vivement sous les pelles manœuvrées tantôt à droite, tantôt à gauche, avec un ensemble que l’accoutumance rendait quelque peu mécanique. Vues de face, l’avant très relevé par le poids des marchandises, ces gondoles semblaient autant de sabots énormes s’en allant à vau-l’eau. Chacune, avec son échafaudage de mannes de groseilles, de bottes de petites carottes nouvelles surmontées de salades, présentait aux rayons frisants d’un soleil à l’horizon, de douces teintes rouge brique et des tons plus chauds de carmin enveloppés de verdures traînées à la surface de l’eau. 


Léon Duvauchel a commencé par publier de la prose et des vers, dans des revues littéraires. En 1871, son recueil de poèmes Le Médaillon a reçu les encouragements de Théophile Gautier. Succès d’estime, malgré ce parrainage prestigieux, mais véritable entrée en littérature. Son premier vrai succès, ce sera La Moussière, son premier roman, sous-titré roman forestier. Histoire des amours tragiques d’Azémila, jolie paysanne de l’Oise, et d’un jeune baron amiénois, André d’Emméricourt. La parution en feuilleton – comme c’est la coutume à l’époque – va créditer son auteur d’une notable célébrité, bien avant la sortie du livre, en 1886.

Léon Duvauchel publiera, en 1889, Le Tourbier et L’Hortillonne, en 1897. Poèmes de Picardie, publié en 1902, recueillera aussi un franc succès. Consacré « écrivain régionaliste », appellation réductrice, Léon Duvauchel n’hésite pas à employer des expressions et des mots picards, lorsqu’ils lui semblent sonner plus juste et plus vrai que leurs équivalents français. Recours aux « picardismes » qui traduisent, au fond, un bel humanisme.

 

 

© Jean-Louis Crimon / Les Soleils Bleus Editions. Sept. 2019.

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