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11 septembre 2019 3 11 /09 /septembre /2019 07:20
Les. Hortillons. Gérard Doulsan. Les Hortillonnages sous la grêle. Ginette Hirtz. © L'HORTILLON  DES  MOTS.
Les. Hortillons. Gérard Doulsan. Les Hortillonnages sous la grêle. Ginette Hirtz. © L'HORTILLON  DES  MOTS.

Les. Hortillons. Gérard Doulsan. Les Hortillonnages sous la grêle. Ginette Hirtz. © L'HORTILLON DES MOTS.

Chapitre  11


Au cours de cette promenade littéraire en barque à cornet, deux ouvrages se sont révélés à la fois très prometteurs et très décevants. D’abord, pleins de promesses, à la lecture du titre qui figure sur leur couverture, mais au final, décevants si l’on s’en tient à la raison première de notre invitation au voyage en hortillonnages. La raison est toute simple : à part dans les mots du titre, les hortillonnages ne sont guère présents, que ce soit dans le récit ou dans le roman.
Les Hortillons, de Gérard Doulsan, publié en 2002, aux éditions du Rocher, se présente comme un roman. Un roman de cent trente pages au style alerte et enlevé, mais très éloigné de la promesse affichée. D’hortillons, de vrais hortillons, qui vivent et qui travaillent dans les hortillonnages, entre Longueau, Rivery et Camon, il n’est jamais vraiment question. 
Le texte de la quatrième de couverture aurait dû nous mettre en éveil, tant la première phrase était en décalage absolu avec le titre. « Que pouvaient-ils faire d’autre, Léontine et Louis ? S’aimer, boire, et élever Mario, leur nourrisson, à deux pas des hortillonnages, ces colliers d’îles posés sur la rivière d’Argonne, dans une Picardie imaginaire enfouie sous les fleurs. »
Lu très vite, le pitch, comme on dit désormais en bon français, n’a rien de surprenant. Pourtant, la définition des hortillonnages en « colliers d’îles posées sur la rivière Argonne » a de quoi laisser perplexe. 
L’Argonne, en Picardie, dans une fiction, dans un roman, même un roman quelque peu déjanté ou délirant, c’est déroutant. Absurde. Il n’y a pas plus d’hortillons en Argonne que d’Argonne pour irriguer les hortillonnages. L’Argonne ne coule pas dans la Somme. Un tel contre-sens géographique mériterait qu’on referme le livre sans le parcourir, sans en lire la moindre ligne. C’est agaçant de se laisser tenter par un titre et d’avoir le sentiment de s’être fait avoir, berner, tromper, trahir.
L’achat effectué, il faut bien plonger dans la lecture. S’immerger. Se trouver des raisons de ne pas trop se sentir en perdition.


Phrase d’attaque, rythme, vocabulaire, style populaire, voire argotique, d’entrée, Doulsan nous remue les sangs. C’est pêchu, ça balance et ça tire dans les coins, tout le monde en prend pour son grade. « Mario leur était arrivé en side-car, tombé du Nord avec un oncle de Louis et une femme trop fardée perchée sur des talons malcommodes… On n’avait jamais revu l’oncle, ni la grue. Ni touché le moindre sou. » 
Décor planté. Pas seulement le décor. Plantés aussi, Léontine et Louis. Le gosse, de fait ou de force, adopté. « Léontine et Louis, qu’est-ce qu’ils pouvaient faire d’autre que le garder ? L’oncle promettait de payer une pension. Les papiers du gosse étaient rangés dans une trousse en cuir rouge. »

Page 14, première apparition du mot hortillonnage, mais au singulier. Pour le moins singulier, ce singulier pour un mot qui ne prend tout son sens qu’au pluriel. Les hortillonnages, – les hortillons vous le diront – n’existent qu’ensemble. Pas isolément. On peut dire « le marais » ou « les marais », mais on ne dit jamais l’hortillonnage. En témoigne la définition du Petit Robert : « Hortillonnage, mot picard, de (h)ortillon, jardinier, de ortillier, cultiver. En Picardie, marais utilisé pour la culture des légumes. Les hortillonnages sont divisés par des canaux. »
Page 14, page 24, page 32, page 51, et jusqu’à la fin du roman, le mot s’en vient ponctuer l’histoire, avec un rien de lancinant, comme la musique d’une chanson ancienne qui vous trotte dans la tête, mais dont vous ne vous souvenez plus des paroles.
Page 14 : « Elle le sait bien, qu’aujourd’hui, elle n’est plus rien, dans ce foutu royaume des eaux, cette saloperie d’hortillonnage, comme on dit, qui s’ouvre à l’Est des Essarts, à quelques pas de sa maison, avec des colliers d’îles à jardiner, les vergers minuscules, les labyrinthes des canaux. » 

Page 25 : « À nouveau, il semblait à Mario qu’il parcourait les contrées de l’enfance dans lesquelles l’avait guidé Léontine. Contrées désormais abîmées par la blanche avec laquelle les hommes de Jonas faisaient la noce dans l’hortillonnage, vivaient la nuit, en vrais bohèmes… » 
Page 32 : « Elle se montait toute seule, perdant souffle et patience. Et puis, dans la cuisine désertée par les bonniches, la Marchandise leur servit à toutes deux de grands traits de vin. Sans trop savoir, pour braver les gars de l’hortillonnage, qui la dégoûtaient, parce qu’elle était déjà un peu soule, Léontine se laissa prendre le bras… » 
Pages 50 et 51 : « Il est vrai que, pareil à une joyeuse certitude qu’on retrouverait tous les soirs, l’apéritif les attend. Station quasi réglementaire, au bar de la Cathédrale.
(…) « Sur la rue du Beau Dieu, la nuit est tombée, maigre et froide. Les passants, chassés par un vent tout chargé de l’humidité de l’hortillonnage, défilent comiquement, tête rentrée dans les épaules et col serré contre la poitrine. » 

Le coup fatal est porté page 55. L’auteur du roman avoue son ignorance de la réalité du pays des hortillonnages et de la vie des hortillons. En effet – insulte à toute la profession – oubliant son beau titre Les Hortillons, Gérard Doulsan ose écrire : « Parfois des cygnes, ou la barque d’un hortillonneur, chargée de fruits, de légumes et de fleurs quand la saison donne, fendent la pellicule verte qui recouvre les eaux. »
« Hortillonneur », c’en est trop. Le mot, certes répertorié en 1908, par un géographe français de renom, Paul Vidal de la Blache, n’a pas fait le buzz et n’est guère utilisé aujourd’hui, entre Camon et Rivery. Hortillonneur est insupportable à l’oreille qui sait, depuis le début de l’histoire, que le bon son rime avec hortillon. 
À la fin, à la toute fin, les cent trente pages lues, bien lues et certaines même relues, on se dit que, dans ce roman, les hortillons ne sont à tout jamais qu’un titre en couverture. Un titre « vendeur », un titre « accrocheur » sans doute, mais seulement un titre. Et l’on regrette d’avoir acheté ce livre-là, juste pour son titre. Même si le style et le ton de l’auteur ne laissent pas indifférent.

Sentiment très différent avec le récit de Ginette Hirtz. D’abord, c’est un beau récit, bien écrit, et c’est une histoire vraie. L’histoire vraie d’une jeune fille qui a vécu à Amiens, la ville où elle est née. Elle a 18 ans en 1940, quand la ville est anéantie sous les bombes incendiaires. La jeune femme va vivre avec sa famille, l’exode, puis le retour à Amiens, les persécutions antisémites, l’arrestation de ses parents, leur déportation, et leur mort à Auschwitz en janvier 1944. 
« Les hortillonnages, ces jardins picards traversés de canaux, sont demeurés à jamais associés, pour l’auteur, au souvenir d’une enfance heureuse. »
Belles, simplement, les trois premières lignes du dos de la couverture du récit de Ginette Hirtz. On imagine une histoire de vie inscrite dans les hortillonnages. Déception, il n’en sera rien. À peine l’évocation d’une escapade, à bicyclette ou à pied. Dommage, car tout est admirable dans ce récit de la vie d’une famille juive à Amiens pendant la Seconde Guerre mondiale, l’histoire de la vraie vie de cette jeune fille qui va devoir « être la maman » de ses frère et sœur, après la disparition de ses parents. Le récit, sous-titré Histoire d’une famille juive en France sous l’Occupation, publié en 1982, au Mercure de France, se révèle plus fort que tous les romans possibles. Un roman, ça déborde de vérité Une vraie vie livrée, une vraie vie devenue livre, ça laisse sans voix. Comment est-ce possible de vivre une telle vie et de la dire, et de l’écrire, sans haine ni mépris, avec la légèreté qui convient lorsque l’on veut toucher au plus profond de l’être ? Même si, parfois, la révolte et la colère peuvent jaillir.


« Bien sûr, on ne peut porter l’anathème sur “ sa ” ville sans être profondément injuste – et je ressens mes contradictions. Peu nombreux mais très courageux et efficaces sont ceux qui nous ont aimés, secourus. Ils sont dans un îlot de ma mémoire, symboliquement représenté par l’île Sainte-Aragone, au cœur des hortillonnages de la Somme qu’on appelle les “ jardins sur l’eau ” et la payse qui courait avec moi sur les berges n’a rien oublié, contrairement aux riches bourgeois nantis et préservés. » (page 24).
Le livre refermé, vous ne pensez plus aux hortillonnages. Vous n’avez plus l’envie de regretter leur absence. Vous savez pourquoi. 

Extraits de la page 130 du récit de Ginette Hirtz :

 

« Quand il fallait me battre, je retrouvais des forces intactes et j’allais jusqu’au bout, pour me laver de toute l’humiliation subie. Mon premier combat me donna longtemps à réfléchir et consolida mon aversion pour la bonne bourgeoisie de province, ancrée dans sa sécurité, son confort moral et son antisémitisme larvé. » 
« L’enjeu était composé de quelques meubles appartenant à mon père, resté dans son ancien local professionnel occupé par une banque sous le régime de Pétain. Innocemment et sans intention belliqueuse, je me rendis en ce lieu où j’étais née une vingtaine d’années plus tôt, dans une pièce située juste au-dessus du bureau usurpé de Monsieur le Directeur qui n’apprécia pas du tout ma demande de restitution de “ son ” mobilier. » 
« J’en avais besoin, moi, de cette table et de ces chaises pour recréer une salle à manger, de cette bibliothèque pour y installer mon dictionnaire de grec, le reste de mes livres et de mes notes ayant disparu dans la tourmente, avec les êtres humains et tout ce qui leur appartenait. »
« Après quelques tergiversations et remarques désobligeantes qui me firent comprendre à quel point ma réapparition inopinée était désagréable, anormale en quelque sorte, on se lança dans un jargon de juriste. Il n’était pas question de me “ rendre ” quoi que ce soit sans un jugement et d’ailleurs, le problème se poserait en termes de succession (il le savait bien ce salaud, que mes parents avaient fini dans le crématoire et regrettait visiblement que j’y aie échappé…) »
« Devant ce cynisme, je faisais face, me retenant de lui cracher à la figure en le plantant là, mais il commit l’erreur de prononcer cette phrase : — Mademoiselle, vous avez fait des études, semblet-il, vous ne devez pas ignorer la loi : en fait de meubles, possession vaut titre. Ce langage me donna des armes. Je ne voulais tout de même pas flinguer Monsieur le Directeur pour son insolente malhonnêteté mais lui rentrer sa phrase dans la gorge et sur-le-champ. Je me rendis directement chez Moisan, l’un des rescapés de l’Opération Jéricho, dirigeant local de la Résistance et père de Madeleine, une camarade de lycée. » 
« Il écouta mon récit et sans mot dire décrocha le téléphone et me passa l’écouteur. J’eus le plaisir d’entendre Monsieur le Directeur si sûr de lui une heure plus tôt bafouiller peureusement, donner sa version de notre entretien en disant que j’étais une “ arrogante ” mais qu’il donnerait tout ce que je désignerai à la camionnette qui passerait le lendemain matin. Ce qui fut fait à ma grande satisfaction. (…) « Ce petit épisode me remonta le moral et le trio intitulé “ les enfants ” ne tarda pas se reconstituer. J’étais seule majeure et devins tutrice de mes frère et sœur. »


Pour ce récit de vie, dédié à Raymond et Lucie, ses parents, morts à Auschwitz, Les hortillonnages sous la grêle mérite vraiment d’être lu et relu. Pour ne jamais oublier. Peu importe que les hortillonnages soient ou non présents à chaque page, ou simplement de façon fugitive, ce livre-là jamais ne quittera ma bibliothèque.

 

 

© Jean-Louis Crimon / Les Soleils Bleus Editions. Sept. 2019.

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