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3 décembre 2016 6 03 /12 /décembre /2016 16:18
Amiens. Petit séminaire. Année scolaire 1960-61. Elève de 6 ème 2.  © droits réservés.

Amiens. Petit séminaire. Année scolaire 1960-61. Elève de 6 ème 2. © droits réservés.

Cher rêveur de rêves impossibles,

 

Plus de 55 ans de temps humain se sont écoulés depuis cette photo d'identité. En haut, à gauche, tu reconnais la belle écriture de ta mère qui a tenu à dater Janvier 1961. La photo a dû être prise chez Hacquart, le célèbre photographe amiénois de la rue des Trois Cailloux. Y aller, avoir l'honneur d'être photographié par le Maître, c'était comme passer à la postérité. Tes parents le prétendaient. Toi, la postérité, tu ne savais même pas ce que ça voulait dire.

...

55 ans plus tard, presque 56, tu peaufines et tu fignoles à satiété la conférence qui doit ouvrir le colloque de Riga. Dans le regard de l'élève de sixième 2, était-il écrit que, renvoyé du Petit séminaire pour avoir osé répondre "NON" à la question du Père Supérieur "Pensez-vous avoir la vocation ?", tu continuerais ton chemin, en dehors des sentiers battus. Que même battu tu ne serais jamais perdu. Que même perdu, tu ne t'avouerais jamais vaincu. Qu'avec ou sans la bénédiction du Père supérieur, tu aurais droit aux études... supérieures.

 

Ecrire avec la voix, c'est le titre provisoire que tu as donné à la responsable du Colloque. Tu as précisé, en sous-titre : "De l'importance des cordes vocales dans la musique de l'écriture." Tu as choisi, pour mieux cueillir ton auditoire, de commencer par un extrait d'un de tes romans. Le plus autobiographique de tous. Rue du Pré aux Chevaux .

 

Souvent le matin, quand il part, il dit : Je m'en vais chercher le soir. J'aime la phrase. La musique de la phrase. Elle est belle. Belle comme une phrase d'écrivain ou de poète, s'il avait pour écrire autre chose qu'une bêche ou un râteau. S'en aller chercher le soir, comme si on pouvait vraiment s'en aller au devant de lui, le soir. Comme s'il existait déjà quelque part, le soir, sans qu'on le sache et qu'on soit simplement sûr d'une chose: il faut se mettre en route pour marcher à sa rencontre.
C'est pour ça que chaque matin, très tôt, il se lève quand tout le monde dort encore dans la maison. Pour s'en aller au devant de lui, le soir. Pour ne pas le manquer. Car il faut marcher longtemps. Très longtemps avant de le rencontrer, le soir. Alors, on lui tend la main, au soir, et on lui souhaite "Bonsoir" au soir, et on le ramène à la maison. Pour passer la soirée avec lui. Pour lui offrir un bon endroit pour la nuit, et lui souhaiter "Bonne nuit" au soir. Avant ça, bien sûr, à notre table, on l'inviterait à s'asseoir, le soir. Pour dîner avec lui. Pour une fois, on ne souperait pas en silence. On le ferait parler de sa journée à lui, le soir, et on lui parlerait de la nôtre aussi.

                                                                              Rue du Pré aux Chevaux, roman, Le Castor Astral, 2003.

                                          

 

Cet extrait de mon deuxième roman pour vous mettre d'emblée, dans l'oreille, ma façon de jouer avec les mots. Ecrire, pour moi, c'est d'abord jouer avec les mots, composer avec les mots, avec la musique des mots, la mélodie de la phrase. Souvent, chez moi, les sons devancent le sens. N'en déduisez pas que le sens n'a pas d'importance, mais c'est comme ça, chez moi. Ça commence toujours comme ça. Comme si le rôle du son, c'était d'annoncer le sens. Comme si le son préside à la naissance du sens. Comme si le son était le parrain de baptême du sens.

Mais je dois d'abord vous faire un aveu : me retrouver là, devant vous, ici, à Riga, capitale de la Lettonie, moi, le gamin de Picardie, qui a appris le monde dans les pas de son père jardinier, derrière sa bêche, à ramasser les racines de liserons ou de chiendent, les racines de mauvaises herbes, comme on disait, en ce temps-là, ça me semble assez saugrenu et très insolite.

Vous avoir dit OUI pour être celui qui ouvre ces deux journées internationales consacrées à L'oral et l'oralité, dans les langues romanes, baltes et scandinaves, c'est, de ma part, grande naïveté et superbe inconscience. Nous mettrons ça sur le compte de ce que nous appelions autrefois, avec mes amis du temps de nos études de philosophie, au tout début des années 70, la "hardiesse des timides".

La raison ?

J'ai le sentiment de ne pas être tout à fait légitime. L'impression que l'on a dû m'attribuer des qualités ou des compétences que je ne possède pas. Non, ce n'est pas de la fausse modestie, simplement de la vraie lucidité.

Car, quand je vois la qualité des intervenantes et des intervenants de vos deux journées d'études, l'expertise à attendre des spécialistes de la langue, des langues, romanes, baltes et scandinaves, je me sens dans la peau de "l'amateur" à côté de tels professionnels. Un amateur qui, certes, aime les mots, mais qui n'a dans son bagage que des mots de journaliste ou des mots de romancier.

 

Bien sûr, rassurez-vous, j'ai écrit et j'ai publié. J'ai écrit, beaucoup, et j'ai publié, très peu. Quatre romans, deux biographies, et tout de même -c'est vrai- des centaines d'articles et de chroniques diverses, au temps où j'étais journaliste de presse écrite, mais, vraiment, au fond, je me pose sincèrement la question:

qui suis-je ?

pour venir vous parler, ici, en Lettonie, à l'Université de Riga, de l'oral et de l'oralité ? De l'importance du "son" dans ma façon d'écrire ou dans ma manière d'être écrivain.

 

Ecrivain, cela aussi doit être nuancé, disons plutôt romancier. Ecrivain, très franchement, très simplement pour moi, ça ne vous étonnera pas, ça rime plutôt avec Balzac, Maupassant, Hugo ou Camus, et je vous le dis sans fioritures, je ne fais pas la taille et je n'ai pas la stature. Pas la pointure. Romancier me va mieux, dans la mesure où le romancier est celui qui écrit des romans. Oui, assurément, romancier, me suffit et me va bien. Comme aurait dit un grand Général président -de Gaulle, pour ne pas le nommer : "Cela eut été sans dire, mais cela va mieux en le disant."

Pour vous mettre parfaitement à l'aise avec ma personne et mon parcours dans le monde des mots, je vous dois deux ou trois petites choses côté biographique.

Avant de nous aventurer vers la dimension parfois autobiographique de certains de mes romans.

 

Une mère, à demi-Italienne, par son père, -mon grand-père, Francesco Zanda-, une mère très volubile, et un père né en Champagne, plutôt silencieux, "taiseux", en tout cas pas très "démonstratif", m'ont fait ce que je suis, un être partagé, déchiré, entre deux tentations extrêmes : la tentation de la parole et la tentation du silence.

 

Un être extraverti et un être secret, discret, solitaire. Capable d'être heureux, en groupe, avec les autres, et tout aussi capable d'être heureux, seul, tout à fait seul, vraiment seul. Solitaire.

Un être "extraverti" qui a toujours besoin d'un public, ou d'un auditoire, pour exister et un "introverti" qui voudrait rester, le plus souvent, cloîtré, caché, dans son appartement ou dans sa chambre d'Hôtel.

Pour goûter le plaisir et le bonheur de la rêverie. La rêverie solitaire.

Un bonheur qui, pour cet être-là, n'a pas de prix.

 

Enfance dans une famille où il n'y avait pas de livres. Juste un Missel, le livre de messe. Enfance déterminante. Les seuls livres que j'ai pu lire appartenaient à la Bibliothèque de l'Ecole Primaire de mon village, Contay, mon Combray à moi.

"Verlaine avant-centre" et "Rue du Pré aux Chevaux", mes deux premiers romans, sont nés, vraiment, de cette enfance particulière, dans une famille que ma mère aimait à qualifier de "modeste", pour ne pas dire "pauvre".

Pauvres, nous l'étions, mais très tôt, je me suis senti riche d'autre chose.

C'est sans doute pour ça que je me suis dit, l'année de mes 9 ans, que plus tard, quand je serai grand, j'écrirai des... romans.

 

                                                                                                                              SUIVRA...

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