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25 août 2016 4 25 /08 /août /2016 09:19
Paris. Radio France. France Culture. Juin 2006. © Christophe Abramovitz

Paris. Radio France. France Culture. Juin 2006. © Christophe Abramovitz

Cher ex confrère,

 

Tu ne sais plus si tu as rêvé tout ça ou si, vraiment, tu as été l'un de ces journalistes qui annoncent les nouvelles le matin, très tôt, à la radio. Une de ces voix qui entrent dans la vie et dans l'oreille des gens. Voix familère aux fil des ans. Belles années où tu as le sentiment d'avoir prise sur les faits et les évènements alors que tu n'en es qu'un porte-parole(s), un porte-voix, plus ou moins éclairé, plus ou moins réfléchi. Dans tous les sens du terme. Les années passent vite. Un jour, c'est le jour, et c'est le dernier jour. Le jour du dernier journal. Les dernières infos. Le dernier micro. Tu te souviens de ce matin-là où -va savoir pourquoi ?- tu as éprouvé le besoin de saluer à ta manière ceux qui t'avaient écouté pendant trois ans de matinales. Trois années à te lever à 2 heures du matin. On dort peu -peu le savent- quand on choisit d'être matinalier.

C'était, tu t'en souviens parfaitement, le lendemain du match France-Italie en Coupe du Monde et de ce fameux coup de boule de Zidane à Materazzi. Donc début Juillet 2006. Nicolas Demorand aux manettes. Ce dialogue inattendu:

- Bonjour...

- Bonjour et... fin de ce journal !

 

Nicolas Demorand de dessiner dans l'espace immédiat des gestes désordonnés comme un nageur désespéré face à un présentateur à l'espliéglerie suicidaire. Histoire de "reprendre" le micro. La radio a horreur des blancs. Des instants de silences. Sauf dans les émissions de musique classique. En guise de ponctuation quasi métaphysique.

En ce qui te concerne, enchaînement superbe et subtil. Beau rétablissement:

Fin de ce journal, oui, parce que c'est mon dernier journal. Et le présentateur du 7 heures d'expliquer, mythe de Sisyphe à l'appui, l'absurdité du métier de matinalier, condamné, chaque nuit, à remonter jusqu'au petit matin, son rocher en forme de rouleau de dépêches en papier. Une fois le rouleau d'infos déroulé, -c'est son destin-, Sisyphe redescend de sa montagne magnétique et tout sera à refaire dès le lendemain. Chaque matin, pendant des années. Au nom de la sacro-sainte actualité et de l'indispensable devoir d'informer.

Heureusement, tu te souvenais de la phrase de Camus: "Il faut imaginer Sisyphe heureux." Dans ton naufrage en forme d'Edito, avant de dérouler ton vingt minutes, tu as su placer: "Pour la dernière fois, voici les titres de l'actualité que je vous dois..." En prime, tu as même concédé à l'attention de tes auditrices et de tes auditeurs bien aimés: Il faut imaginer le matinalier heureux.

 

Au fond assez fier de ta pitrerie philosophique assumée, tu es rentré chez toi, ce matin-là, heureux du devoir accompli, sans imaginer qu'on allait, deux heures plus tard, te blâmer et même pour certains de tes jeunes confrères, réclamer, en conférence de rédaction, un "blâme", un "vrai blâme", un "blâme officiel", pour te sanctionner d'avoir osé prendre en otages les auditeurs de la chaîne. Tu parles, une minute de pertinente impertinence n'allait pas bousculer à ce point le désordre du monde. Encore moins sa narration ou son récit.

 

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