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7 juin 2016 2 07 /06 /juin /2016 00:01
Cannes. Kiosque des allées. © Jean-Louis Crimon

Cannes. Kiosque des allées. © Jean-Louis Crimon

Cher vieil ado éternellement attardé,

 

"Comme l'eau qui goutte à goutte tombe du toit,

Pleure mon triste coeur..."

 

Te revient en mémoire, en ces jours de pluie incessante sur la ville, ce début de poème raturé en classe de troisième. Lis tes ratures était pour toi Littérature. Ta Prof de Français se prénomme Claire, tu t'en souviens très bien. Elle a pris en affection le cancre que tu es. En tout cas, c'est ce que tu crois. Ce que tu as cru.  Longtemps. Sans le savoir, c'est elle qui t'a sauvé la vie. Ta vie d'élève, d'abord, ta vie en cours, et ta vie tout court. Ta vie entière. Comme tu aimerais la retrouver pour le lui dire. Lui dire merci. Où êtes vous donc passée, vous qui avez su mettre un peu de lumière dans ces années scolaires qui en manquaient terriblement.

 

En cours, Claire prenait un malin plaisir à t'obliger à réciter, chaque semaine, devant tes camarades pas franchement médusés, tes dernières trouvailles. D'ailleurs, elle disait tes "compositions". Compositions poétiques. La faute à Dudule, Dufresnoy, ton voisin de salle d'études, qui t'avait piqué un jour - le traître- ton cahier de poèmes pour le glisser dans le cartable de la Prof. Composition Française était ta matière préférée, la seule avec Dessin Artistique où tu manifestais quelques qualités. Ou plutôt, - formule très classe du conseil de classe -, quelques dispositions.

 

Ton "Gouttagouttetombedutoit" avait plu à la petite Claire -elle n'était pas très grande-. De l'estrade -c'était avant mai 68- elle s'était exclamée, faussement solennelle, mais vraiment convaincue : "allitération en T ". Elle qui désespérait, depuis un bon mois, de nous faire trembler d'effroi devant le fameux "pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes" venait de trouver, dans ta dernière trouvaille, de quoi convaincre la classe entière des bienfaits du style et de l'allitération. Elle avait pris tous les élèves à témoin :

- Voyez l'importance du son dans le sens de ce début de poème très réussi: "Comme l'eau qui goutte à goutte tombe du toit" ! On perçoit vraiment la musique de cette goutte d'eau et le second vers: "Pleure mon triste coeur" est très annonciateur de cette mélancolie soudaine qui frappe le poète... On a envie d'entendre la suite, on a envie de savoir ce qui va arriver, ce qui va se passer... dans la vie de ce poète si... mélancolique.

 

Tu ne savais plus où te mettre. Derrière qui te cacher. Tu avais honte. Vraiment honte. Honte de fierté. Fier, tu ne l'es plus. Pas de quoi l'être. Tu as perdu ton cahier de poèmes de ton année de troisième et tu n'arrive pas à retrouver la suite de ton début de poème...

 

Comme l'eau qui goutte à goutte tombe du toit...

Pleure mon triste moi...

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