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29 mai 2016 7 29 /05 /mai /2016 00:04
Amiens. Avril 2009. © Jean-Louis Crimon

Amiens. Avril 2009. © Jean-Louis Crimon

Cher orphelin à tout jamais,

 

Aujourd'hui, de bon matin, tu as souhaité une "Bonne fête des mères" à ta mère. Elle ne t'a pas répondu mais tu te plais à penser qu'elle a entendu.  Deux ans déjà que ta mère est morte, mais dans ton coeur, dans ta tête, c'est bête, elle est toujours là. Il n'est pas rare que tu t'adresses à elle, dans la journée. Pour lui demander son avis. Pour savoir ce qu'elle pense. Ou bien pour lui demander de prier Saint-Antoine de Padoue, - méthode infaillible, selon elle- quand tu n'arrives pas à remettre rapidement la main sur un document ou sur un bouquin, et ça marche !

 

Ta matinée que tu pensais, à cause de la couleur du ciel et de la pluie, un peu trop mélancolique, a été presque joyeuse. Tu as repensé aux années d'enfance. Aux dimanches de la fête des mères. Dans cette famille "modeste", pour ne pas dire "pauvre", qui a été la tienne. Tu t'en souviens très bien, et tu te repasses le film sépia des trois enfants qui se lèvent tôt ce dimanche de fin mai.

Tu relis Rue du Pré aux Chevaux, Castor Astral, 2003) pages 96, 97 et 98:

 

Sans faire de bruit, avec ma soeur et mon frère, on se faufile dans la cuisine. Là, chacun a une tâche bien particulière à exécuter, un rôle écrit sur mesures. Mon petit frère, lui, a la mission d'étaler en douceur le vrai beurre, acheté la veille à la ferme Ternisien, sur de grandes tartines de pain que ma soeur a découpées avec le grand couteau scie. Ma soeur est aussi chargée de faire chauffer le lait, et de bien le surveiller pour ne pas qu'il se sauve. Moi, comme je suis l'aîné, j'ai la responsabilité de faire le café.

D'abord, il faut moudre les grains avec le vieux moulin à manivelle qui fait toujours trop de bruit. Bien sûr, ça réveille mon père qui ne tarde pas à pousser la porte de la cuisine. A nous voir tous les trois ainsi affairés, il sourit, mon père, et d'un geste très théâtral, se barre la bouche de l'index, en signe de totale complicité: "Chut  ! " Sûr, il ne dira rien.

L'odeur du beurre frais (au diable  la margarine ce jour-là ! ) sur de larges tartines de pain rassis, l'odeur du lait chaud et l'odeur du café tout "neuf" sont, pour toujours, nos trois odeurs préférées à nous les trois enfants.

Quand tout est prêt, l'un de nous donne le signal. En file indienne, du plus petit au plus grand, on prend la direction de la chambre des parents. Le pavé frais du grand couloir fait à nos pieds nus une bizarre sensation de froid. Quand on arrive devant la porte de la chambre, c'est mon petit frère qui frappe les trois coups. Mon père tarde un peu avant de lancer le sésame espéré: "Entrez !"

Bien sûr, maman fait semblant de dormir. On se place alors tous les trois le long de son côté de lit et, en choeur, on, crie d'un bon coeur : Bonne fête maman !

Aussi loin que je m'en souvienne, et pour toujours, la fête des mères à ma mère, c'est trois tartines de pain beurrées et ce grand bol de café au lait... au lit.

 

Tu t'étonnes d'avoir pu écrire de cette façon là ce moment si particulier. Tu te demandes si ta petite soeur et ton petit frère en ont gardé la même mémoire. Tu te dis que, vraiment, l'écriture, c'est plus fort que la mémoire absolue, c'est la mémoire essentielle, la mémoire du coeur.

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Published by crimonjournaldubouquiniste
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