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21 avril 2016 4 21 /04 /avril /2016 00:01
Copenhague. Nyhavn. 15 Mars 2016. © Jean-Louis Crimon

Copenhague. Nyhavn. 15 Mars 2016. © Jean-Louis Crimon

Cher pigiste de fond,

 

Ton 3000 signes, publié dans ta lettre d'hier, a beaucoup plu. Incroyable ! Il y a encore des lecteurs et des lectrices qui aiment lire. Qui savent lire. Preuve: t'ont demandé la première version, la première mouture. Le grand format de ton grand reportage. Histoire de voir ce que ne pourront jamais savoir les lectrices et les lecteurs de L'audacieux. Pour elles, pour eux, et pour celles et pour ceux qui pensent que lire, ce n'est pas faire du shopping avec les yeux, tourner négligemment les pages d'un magazine, en prenant des poses à la pause, voici du texte, du journalisme écrit, de la belle et de la bonne écriture, de la vraie littérature, du son et du sens. Le reste a peu d'importance.

 

JLC.

 

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COPENHAGUE SANS VAGUE A L'ÂME 

 
 

Jean-Louis Crimon a vécu à Copenhague entre 1992 et 1995. Pour L'audacieux magazine, il a remis ses pas dans ses pas d'il y a 20 ans. Quand, pour France Inter, France Info et France Culture, il avait pour terrain de reportage un trapèze balèze: Oslo, Stockholm, Helsinki, Tallin, Riga, Vilnius, Copenhague. Première impression danoise: tout a changé et rien n'a changé. Aux premier rayons de soleil, sur le vieux port de Nyhavn, on se prélasse toujours en terrasse, vin blanc et grandes bières à volonté. Le printemps a parfois les épaules encore en hiver, mais dans la tête, c'est presque déjà l'été. Pour le soir qui tombe vite et la température de même, et pour être bien à l'aise, des plaids vous attendent sur chaque dossier de chaise...

 

Te revoilà Copenhaguois. Pour quelques jours qui pourraient être quelques mois. Tu a pris un peu de distance avec ton terroir de naissance. Ici, tu te sens comme chez toi . Les yeux fermés, tu déambules dans les rues de ce quartier dont tu as été l'un des habitants pendant près de trois ans. Tu repasses dans la rue qui a été la tienne, Amaliegade, la rue qui conduit au Château, là où habitent, une bonne partie de l'année, Margrethe II, Danmarks Dronning, et le Prince Henri, son mari Français. En passant, tu jettes un regard attendri en direction de cet appartement sous les toits qui a été le tien. Tu en fais le tour sans aucune hésitation.

Tu t'étonnes des capacités incroyables de la mémoire, et tu t'émerveilles à chaque seconde des prouesses de cet ordinateur neurophile qui te tient lieu de cerveau.

Tu salues Kierkegaard, Søren Kierkegaard, qui marche à grands pas, légèrement voûté, sur la place Kongens Nytorv. La nouvelle place du Roi. Tu te diriges vers Bredgade, là où tu as failli acheter, au milieu des années 90, cette paire de gants en cuir blanc, devenus sépia avec les années. Gants vraiment portés par Hans-Christian Andersen, oubliés par lui au cours d'un voyage en Allemagne. Gants qui guideraient tes doigts pour réécrire, en argot contemporain, les grands contes mondialement connus: La petite fille aux allumettesLa Bergère et le ramoneur, Les Habits neufs de l'Empereur. Toi, tu aurais tant aimé écrire La gamine au briquetLa Meuf et le chauffagiste ou encore Le nouveau costard du Président.

  

Ce matin, tu as décidé d'aller saluer ces deux grands hommes qui ont influencé ton adolescence, tes années d'étudiant et ta vie entière. Ils sont enterrés dans le même cimetière. Assistens Kierkegaard. Tout le monde ne le sait pas, le nom du philosophe Danois, considéré comme le père de l'existentialisme, signifie très précisément cimetière. Mot à mot: jardin d'église. Kierke: Eglise et Gaard: Jardin. L'existentialisme est un courant philosophique qui considère que l'être humain forme l'essence de sa vie par ses propres actions. Des actions strictement humaines qui ne sont pas prédéterminées parc des doctrines théologiques, philosophiques ou morales. L'existentialisme considère chaque personne comme un être unique, maître de ses actes, de son destin et des valeurs qu'il décide d'adopter. Dès le début, tu as su pourquoi tu étais, tu es, et tu serai, à tout jamais, existentialiste. Entre Sartre et Kierkegaard. Entre Jean-Paul Sartre, existentialiste athée, et Søren Kierkegaard, existentialiste chrétien, tu construirai ton destin.

 

De Nyhavn, où tu te trouves, pour rejoindre Assistens Kierkegaard, il faut prendre Gothergade et ensuite Nørrebrogade. Trois kilomètres en parfaite ligne droite. Ciel bleu sans aucun nuage. Temps frais et vivifiant. Une bonne petite marche. Pour bien commencer la journée. Søren et Hans-Christian comme compagnons de route. Pas mal, non ? 

 
 

Tu le sais depuis tes premières escapades scandinaves. Début des années 70. Hitch-hikerliftare en suédois, auto-stoppeur. Huit à dix jours de bitume pour toucher au port. Les fossés d'autoroute à défaut de lits d'auberges de jeunesse et un bon bol d'air gazolisé au réveil, comme petit-déj. Fallait être un peu, beaucoup, frappadingue. Copenhague était à ce prix et Nyhavn, le nouveau port  aux allures de vieux port se gagnait de cette façon. Parcours autoroutesque souvent très dur, mais bonheur intense à l'arrivée. Dans ce qui était pour toi le plus bel endroit du monde.

Des journées entières de déambulation, sac au dos, dans la ville qui s'offre sans réserve, et qui se terminaient toujours assis au bord du canal, les jambes pendantes. Storfadel à volonté pour étancher la soif. Se rincer surtout les muqueuses empoussiérées. Deux ou trois jours de farniente, avant de prendre le bateau pour la Suède, Landskrona, en ce temps-là, bien avant le temps du pont Copenhague-Malmö.

 

Quarante et quelques années plus tard, les maisons de Nyhavn, faites de bois, de briques et de plâtre, ont toujours ce cachet extraordinaire de parfaites quadris de carte postale. On raconte que la plus vieille de ces maisons date de 1661. Faut dire que Nyhavn a été construit au cours du règne du Roi Danois Christian V, par des prisonniers de guerre suédois, durant la guerre dano-suédoise de 1658 à 1660. Les jeunes Suédois qui viennent, dès les premiers rayons de soleil de fin mars, boire ici à l'excès vin blanc et bières, ne savent pas que ce sont leurs ancêtres qui leur ont construit cette berge du canal où ils viennent s'encanailler en plein air.

Autrefois, Nyhavn était renommé pour sa bière, ses marins tatoués et ses prostituées. La prostitution s'est déplacée dans la ville, mais la petite industrie du tatouage s'est maintenue et les bars à bière sont restés. Nyhavn a été longtemps une passerelle d'eau vers ce bras de mer nommé Öresund, qui sépare le Danemark de la Suède. La place Kongens Nytorv était le lieu de négociation des prises des pêcheurs.

Aujourd'hui, c'est sans conteste l'endroit le plus prisé de Copenhague pour s'attarder en terrasse en savourant autant le temps qui passe qu'un bon vin frais. Tavernes et petits restaurants accueillent une jeunesse dorée, -dorée surtout par le soleil-, car des heures entières en plein soleil, sous un ciel sans nuages, vous confèrent en quelques jours le plus doux des bronzages.

Même si de longilignes Suédoises se font parfois pièger par la cruauté des sorcières du lieu - Andersen a tout de même habité ici pendant 18 ans - qui transforment leur teint laiteux du vendredi midi en rouge écrevisse le dimanche soir. A vouloir être trop belles trop vite, parfois les belles plantes sont trop...cuites.

Vitt vin och små smörgåsar med räkor, vin blanc et petits sandwichs aux crevettes roses, à l'ombre d'une terrasse aurait été plus judicieux -et surtout délicieux-, que de biberonner Tuborg ou Carlsberg à longueur de cannettes et de week-end.

 

1971, 1972, 1992, 1995... 2016, les escapades ou les séjours plus ou moins longue durée auront marqué 45 années de ta vie. Le Danemark des années 2010 n'est plus celui des années 70, quand Christiana, ancienne caserne militaire, s'était autoproclamée ville libre, -Fristaden Christiana. Hippies, routards, squatters et chômeurs pour premiers bâtisseurs. Inouïe et unique tentative libertaire toujours vivante aujourd'hui. Caractéristique essentielle: cannabis en vente libre mais commerce et consommation de drogues dures totalement prohibées. Exclusion temporaire, puis définitive de la Communauté en cas de récidive.

 
 

La question des réfugiés, appelés ici aussi "migrants", divise les 5 millions et demi de Danois. Une romancière, Lisbeth Zornig, qui avait pris, à Rødby, première ville danoise après la traversée de Puttgarden, une famille syrienne à bord de sa voiture, pour les emmener à Copenhague, a été condamnée, début mars, par un Tribunal danois à 22.500 couronnes danoises ( 3.000 euros). Son compagnon, lui, avait accompagné la famille syrienne jusqu'à la Gare centrale et avait "offert" les billets de train pour la Suède, destination finale de ceux qui ont fui la guerre. Le même Tribunal l'a condamné à la même peine: 3000 euros d'amende. Etiez-vous consciente que vous transportiez des sans papiers ? a demandé le Tribunal à la romancière. Sans hésiter, la Danoise humaniste a répondu: Je les ai pris à bord de mon véhicule comme je prenais autrefois les auto stoppeurs et je n'ai jamais demandé leurs papiers d'identité aux auto stoppeurs que je prenais.

 
 

Difficile, dans ce contexte, de te souvenir précisément du temps où tu étais Danois chez les Danois. Heureux de vivre au milieu d'eux, si joyeux et si bons vivants, avec cet incroyable sens de l'hospitalité. Aujourd'hui, tu te demandes comment un peuple aussi accueillant, aussi ouvert aux autres, aussi tolérant, peut-il, en à peine un quart de siècle, se métamorphoser en petite nation égoïste et nationaliste ? Avec des députés aussi unanimement fermés à l'accueil de l'étranger ? La faute à DF, Dansk Folkeparti, fondé en 1995, Parti Poluplaire Danois, droite populiste nationaliste hostile aux immigrés et qui, associé à la droite classique, Venstre, a fait voter des mesures qui scandalisent un Danois sur deux.

Shakespeare t'excuse ou te pardonne, mais cette fois, tu te dis qu'on peut dire et écrire sans vergogne: " Il y a VRAIMENT quelque chose de pourri au Royaume du Danemark ".

Tu te demandes même - au diable le respect du protocole en pareilles circonstances - si tu ne te fendrais pas d'une petite bafouille à la Reine de ces pedzouilles. Une bafouille délibérément irrévérencieuse et malicieuse. Histoire de rappeler au Gouvernement Danois et à son Folketing (le Parlement) que tout n'est pas possible dans la Démocratie Danoise.

Tu te sens très capable d'écrire un truc du genre:

 

Margrethe, ma belle Majesté de voisine royale du temps où j'habitais Amaliegade, 4, je vous en prie, ne laissez pas faire ça ! Dites à votre Premier Ministre de leur donner un travail si vous souhaitez qu'ils participent aux frais qu'ils occasionnent, faites-les cotiser sur leur salaire, payer des impôts, des taxes en tout genre, mais ne leur prenez pas le peu qu'ils ont pu sauver en payant les passeurs et leur passage. Ce n'est pas sage de la part de la plus belle des démocraties.

Comment, Majesté, j'apprends que votre mari Henri, le Prince Henrik de Danemark, alias Henri de Laborde de Monpezat, actuel prince consort, perçoit une retraite de l'Etat danois ? Mais, au fond, n'était-il pas un MIGRANT, lui aussi, au départ, votre Henri de Montpezat rebaptisé Henrik le Danois? Qu'on lui saisisse une bonne partie de sa fortune personnelle et qu'on lui confisque ses objets de valeur, pour payer sa pension de Prince retraité. Une retraite pas dégueu: au bas mot, 500.000 €uros par an, non imposables.
Que la police fouille ses bagages, comme elle est autorisée à le faire pour les migrants, et qu'elle s'empare -légalement- de l'argent liquide au-delà de 10.000 couronnes (1.340 euros) et qu'elle récupère également ses objets dont la valeur dépasse cette somme
 de 10.000 couronnes.

Comment, Majesté, vous trouvez mon propos déplacé !

Mais pardonnez-moi, Majesté, le texte de loi voté en janvier dernier, qui autorise la saisie des biens des migrants pour financer leur accueil, me semble tout autant déplacé. Vous ne pouvez pas ignorer que le Washington Post a d'ailleurs comparé cette disposition à la spoliation des biens des Juifs pendant la dernière guerre." 

Je vous prie de bien vouloir croire, mon altesse royale, en l'assurance de mes respectueuses et honorables salutations. 

Votre ex voisin du 4, Amaliegade,

 

Jan-Ludvig C.

 
 

Tu n'as pas déposé ta lettre au Palais. Tu préfères la poster de l'aéroport. Tu te dis que tu dois la relire d'abord. Relire surtout La petite Sirène de Hans Christian Andersen, car tu en es persuadé, si Andersen s'en revient, un de ces jours prochains, faire un petit tour, au Royaume de Danemark et en Europe, sûr, il compose un conte où la petite Sirène se porte au secours des migrants qui se noient. Qu'ils soient Prince ou pas. Pour que la Méditerranée ne soit plus ce grand cimetière liquide. Mais c'est une autre histoire.

 

Juste avant de prendre ton dernier taxi pour Kastrup, l'aéroport de Copenhague, cri du coeur d'une Danoise croisée dans la rue, une militante anti UE, la cinquantaine déterminée, qui distribue des tracts contre cette Europe, pour elle, vraiment pas à la hauteur: "Nous sommes riches, vous savez, nous devons les accueillir !"

 

Preuve s'il t'en fallait une, in extremis: Tout n'est pas complétement pourri au Royaume de Danemark. Même s'ils vont coûter cher en aides sociales et en assistances diverses, les réfugiés Syriens qui ont fui la guerre ont droit à des jours meilleurs. A une vie meilleure. Au moins 20.000 "migrants" ont été accueillis en 2015 par ce petit pays par sa population, mais toujours très grand par ses valeurs, comme par ses auteurs, passés ou présents. Kierkegaard, Andersen, Karen Blixen, Carl Dreyer ou Lars von Trier, ne démentiraient pas. Bon sang ne saurait mentir.

 
 

Jean-Louis Crimon

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