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2 avril 2016 6 02 /04 /avril /2016 00:01
Amiens. 19 Juin 1979. © droits réservés.

Amiens. 19 Juin 1979. © droits réservés.

Cher frangin,

 

Tu le sais, tu en es sûr, c'est Léo qui dit le mieux cette histoire-là. Le reste n'a pas d'importance.

 

"La poésie contemporaine ne chante plus. Elle rampe. Elle a cependant le privilège de la distinction, elle ne fréquente pas les mots mal famés, elle les ignore. Cela arrange bien des esthètes que François Villon ait été un voyou."

Relire, relire toujours, relire toujours avec le même plaisir, cette préface de Léo Ferré. Préface qui figure en ouverture de Poète... vos papiers ! Folio n° 926. Edition de 1977. Poète... vos papiers. Première édition parue à la Table Ronde, en 1956. Ferré, né en 1916, a tout juste 40 ans. Léo se préface lui-même. Quelle préface ! Quelle pêche ! Quel punch ! Quelle pugnacité ! La brouille avec Breton y est sans doute pour beaucoup. Breton aurait dit à Ferré que, selon les surréalistes, il n'était pas un poète. 

Qui n'a jamais entendu Ferré dire cette préface sur scène ne peut comprendre toute la force et toute la violence de ce texte. Texte-pamphlet. Texte-plaidoyer. Texte-prophétique. Texte-testament.

"Le snobisme scolaire qui consiste à n'employer en poésie que certains mots déterminés, à la priver de certains autres, qu'ils soient techniques, médicaux, populaires ou argotiques, me fait penser au prestige du rince-doigts et du baisemain. Ce n'est pas le rince-doigts qui fait les mains propres ni le baisemain qui fait la tendresse. Ce n'est pas le mot qui fait la poésie, c'est la poésie qui illustre le mot."

Tu adores. Tu ne t'en lasses pas. C'est d'une modernité rare. D'une actualité éternelle. D'une insolence définitive et salutaire. Plus loin:

"L'alexandrin est un moule à pieds. On n'admet pas qu'il soit mal chaussé, traînant dans la rue des semelles ajourées de musique. La poésie contemporaine qui fait de la prose en le sachant, brandit le spectre de l'alexandrin comme une forme pressurée et intouchable. Les écrivains qui ont recours à leurs doigts pour savoir s'ils ont leur compte de pieds ne sont pas des poètes : ce sont des dactylographes."

Et encore, juste pour vous donner l'envie de dévorer cette préface incroyable, cette dédicace à Breton sur le vers et le vers libre :

"Le vers est musique; le vers sans musique est littérature. Le poème en prose, c'est de la prose poétique. Le vers libre n'est plus le vers puisque le propre du vers est de n'être point libre." 

Enfin, au cas où vous n'iriez pas jusqu'à la fin :

"Le poète d'aujourd'hui doit être d'une caste, d'un parti ou du Tout-Paris. Le poète qui ne se soumet pas est un homme mutilé. Enfin, pour être poète, je veux dire reconnu, il faut "aller à la ligne". Le poète n'a plus rien à dire, il s'est lui-même sabordé depuis qu'il a soumis le vers français aux dictats de l'hermétisme et de l'écriture dite "automatique". L'écriture automatique ne donne pas le talent. Le poète automatique est devenu un cruciverbiste dont le chemin de croix est un damier avec des chicanes et des clôtures : le five o'clock de l'abstraction collective."

Sublime. Léo, sublime. Forcément sublime.

 

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Published by crimonjournaldubouquiniste
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Jerry OX 05/04/2016 16:39

Merci pour ce beau billet , Jean-Louis ! Léo Ferré reste un immense artiste, poétique et homme de paroles (et de belles paroles !) . Bravo mec !

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