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4 mars 2016 5 04 /03 /mars /2016 00:01
Paris. Janvier 2012. © Jean-Louis Crimon

Paris. Janvier 2012. © Jean-Louis Crimon

Cher insatiable piéton,

 

Tu aimes les noms de rue étranges. Curieux. Bizarres. Saugrenus. Noms de rue qui deviennent parfois des titres de livres. A moins que ce ne soit l'inverse. 

Tu ne sais plus quand, précisément, l'idée t'est venue. Au troisième ou quatrième titre sans doute. A moins que ce ne soit à la troisième ou quatrième rue. Une forme de classement comme une autre. Aussi originale qu'inattendue. Rassembler dans une même bibliothèque tous les romans qui portent en titre des noms de rue. La rue cases-nègres de Joseph Zobel, dédié "A ma mère, domestique chez les blancs et A ma Grand'Mère, Travailleuse de plantation, et qui ne sait pas lire", Editions Jean Froissart, 1950, a dû être le premier de ces romans au nom de rue. Rue du Havre de Paul Guimard, Editions Denoël,1957, le deuxième. La Rue du Chat-qui-pêche, de Jolàn Földes, Editions Albin Michel,1937, le troisième. Le principe de la collection était né. Sont arrivés ensuite, au gré des achats sur les quais de Seine ou dans les réderies de Picardie, petites brocantes de villages, Rue des petites daurades de Fellag, Rue Saint-Vincent de Pierre Mac Orlan et La Rue de Francis Carco. Puis Rue de la Sardine de John Steinbeck, Rue des Boutiques Obscures  de Patrick Modiano, Rue des Archives  de Michel del Castillo et Dans la Rue d'Aristide Bruant, recueil de Chansons et Monologues, desseins de Steinlein. Sans oublier La Rue de Jules Vallès. Paris, 1866. Achille Faure, Libraire-Editeur. 23, Boulevard Saint-Martin, 23. Envoi de Vallès en prime. 

La Chronique de la rue aux moineaux de Wilheim Raabe, Editions Montaigne,1931, fait aussi partie de cette réunion insolite, où les noms de rue se répondent sur des couvertures de livres. Tu y ajoutes encore Rue de la Liberté, Dachau 1943-1945, d'Edmond Michelet, Seuil, 1955. Sans oublier cet essai publié dans la collection Archives Gallimard, 1979, Vivre dans la rue à Paris au XVIIIe siècle, présenté par Arlette Farge. Enfin, Les Rues de ma vie, de Bernard Frank, Le Dillettante, 2005. La liste serait trop longue à énumérer ici. Sauf pour en faire - et pourquoi pas ? - un incroyable poème à la Prévert.

 

 

Les hasards de l'existence, et surtout les hasards de l'existence professionnelle, t'ont fait prendre, pendant plusieurs années, pour un travail de nuit, une toute petite rue du seizième arrondissement de Paris. Une rue qui, pour toi, avoua, dès les premiers pas, un fantastique pouvoir romanesque. Tu résistas bien pendant la première année et une bonne partie de la deuxième année, mais bientôt il te fallut te rendre à la raison: c'était à toi qu'incombait la tâche d'écrire Rue du Pré aux chevaux. Tu as longtemps hésité avec une autre rue tout aussi intéressante du même quartier, une rue du temps où le seizième avait encore des airs de campagne: Rue des Pâtures, mais le pouvoir poétique des chevaux l'emporta.

 

Rue du Pré aux chevaux a rejoint désormais la petite bibliothèque où sont les romans aux noms de rues. Pour y vivre une bonne partie de sa carrière de livre. Dans ton village, quand celui qu'on n'ose plus appeler garde-champêtre depuis qu'on l'a baptisé "conseiller communal", a lu ton roman, il est allé trouver le maire en lui proposant d'appeler Rue du Pré aux chevaux la rue sans nom qui s'en va vers les marais, pas très loin de la maison de tes parents. L'idée a plu - et il a plu aussi beaucoup le jour de l'inauguration. Fanfare municipale, Monsieur le Maire et ses conseillers, une bonne partie de ses administrés, le député de la circonscription, et même un prêtre en soutane de la paroisse voisine, étaient de la fête et la rue du Pré aux chevaux fut baptisée, républicaine, mais sans être trop païenne. Pour la mère de l'écrivain, son fils au bras, c'était, en public et en plein air, une consécration rare: carrément le Nobel de littérature, enfin, au moins le Goncourt ! Toi, l'auteur tout court, tu pardonnes sans hésitation à l'auteur de tes jours, ce petit péché d'orgueil si légitime.

 

Depuis, ta mère te téléphone souvent, tôt le matin, pour te dire: "Je viens d'ouvrir les volets et je vois, au loin, le panneau de la Rue du Pré aux chevaux, ça me plait bien !"

Toi, tu en profites pour affirmer: tu vois, maman, c'est bien la preuve que la littérature, ça peut changer la vie. Une rue du seizième arrondissement de Paris, transplantée dans un village de Picardie, grâce à un petit roman publié au Castor Astral. Comme te dit, à chaque fois, ta mère, avec un sourire incroyable: c'est pas banal.

 

En fait, tu te dois de dire la vérité: ta mère ne te téléphone plus chaque matin. Elle est morte depuis bientôt deux ans, ta maman. Tu penses à elle en écrivant cette lettre à toi-même, la 64e depuis le début de l'année. Une lettre chaque jour. 64 lettres déjà.

 

Tu te dis que ça lui ferait tant plaisir de pouvoir... les lire.

 

 

 Je ne sais vraiment plus quand, précisément, l'idée m'est  venue. Au troisième ou quatrième titre sans doute. Une forme de classement comme une autre. Aussi originale qu'inattendue. Rassembler dans une même bibliothèque tous les romans qui portent des noms de rue en titre. La rue cases-nègres de Joseph Zobel, dédié "A ma mère, domestique chez les blancs et A ma Grand'Mère, Travailleuse de plantation, et qui ne sait pas lire", Editions Jean Froissart, 1950, a dû être le premier de ces romans au nom de rue. Rue du Havre de Paul Guimard, Editions Denoël,1957, le deuxième. La Rue du Chat-qui-pêche, de Jolàn Földes, Editions Albin Michel,1937, le troisième. Le principe de la collection était né. Sont arrivés ensuite, au gré des achats sur les quais de Seine ou dans les réderies de Picardie, petites brocantes de villages, Rue des petites daurades de Fellag,Rue Saint-Vincent de Pierre Mac Orlan et La Rue de Francis Carco. Puis Rue de la Sardine de John Steinbeck, Rue des Boutiques Obscures  de Patrick Modiano, Rue des Archives  de Michel del Castillo et Dans la Rue d'Aristide Bruant, recueil de Chansons et Monologues, desseins de Steinlein. Sans oublier La Rue de Jules Vallès. Paris, 1866. Achille Faure, Libraire-Editeur. 23, Boulevard Saint-Martin, 23. Envoi de Vallès en prime.

 La Chronique de la rue aux moineaux de Wilheim Raabe, Editions Montaigne,1931, fait aussi partie de cette réunion insolite, où les noms de rue se répondent sur des couvertures de livres. J'y ajoute encore Rue de la Liberté, Dachau 1943-1945, d'Edmond Michelet, Seuil, 1955. Sans oublier cet essai publié dans la collection Archives Gallimard, 1979, Vivre dans la rue à Paris au XVIIIe siècle, présenté par Arlette Farge. Enfin, Les Rues de ma vie, de Bernard Frank, Le Dillettante, 2005. La liste serait trop longue à énumérer ici. Sauf pour en faire - et pourquoi pas ? - un incroyable poème à la Prévert.

 Les hasards de l'existence, et surtout les hasards de l'existence professionnelle, m'ont fait prendre, pendant plusieurs années, pour un travail de nuit, une toute petite rue du seizième arrondissement de Paris. Une rue qui, pour moi, avoua, dès les premiers pas, un fantastique pouvoir romanesque. J' eus beau résister pendant la première année et une bonne partie de la deuxième année, je dus bientôt me rendre à la raison: c'était à moi qu'incombait la tâche d'écrire Rue du Pré aux chevaux. J'ai longtemps hésité avec une autre rue tout aussi intéressante du même quartier, une rue du temps où le seizième avait encore des airs de campagne: Rue des Pâtures, mais le pouvoir poétique des chevaux l'emporta.

Rue du Pré aux chevaux a rejoint désormais la petite bibliothèque où sont les romans aux noms de rues. Pour y vivre une bonne partie de sa carrière de livre. Dans mon village, quand celui qu'on n'ose plus appeler garde-champêtre depuis qu'on l'a baptisé "conseiller communal", a lu mon roman, il est allé trouver le maire en lui proposant d'appeler Rue du Pré aux chevaux la rue sans nom qui s'en va vers les marais, pas très loin de la maison de mes parents. L'idée a plu et il a plu aussi beaucoup le jour de l'inauguration. Fanfare municipale, Monsieur le Maire et ses conseillers, une bonne partie de ses administrés, le député de la circonscription, et même un prêtre en soutane de la paroisse voisine, étaient de la fête et la rue du Pré aux chevaux fut baptisée, républicaine, mais sans être trop païenne.

Depuis, ma mère me téléphone souvent tôt le matin pour me dire "je viens d'ouvrir les volets et je vois, au loin, le panneau de la Rue du Pré aux chevaux, ça me plait bien !

Moi, je lui dis: tu vois, maman, c'est la preuve, s'il en fallait une, que la littérature, ça peut changer la vie ! Une rue du seizième arrondissement de Paris,  transplantée dans un village de Picardie, grâce à un petit roman publié au Castor Astral. Comme tu dirais, ma mère, c'est pas banal.

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