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9 février 2016 2 09 /02 /février /2016 00:25
Chengdu. Sichuan. Chine. Octobre 2011. © Jean-Louis Crimon

Chengdu. Sichuan. Chine. Octobre 2011. © Jean-Louis Crimon

Cher Laoshi,

 

Tu te souviens de ton premier poème écrit en Chine ?  De la façon dont tu l'as imposé, en douceur, à ta classe de 4ème année de français. Une bonne centaine d'étudiants dans l'amphithéâtre, ce jour-là. Des étudiantes surtout. 

Le balayeur, premier poème. Poème rêvé vraiment pendant la nuit. Couché sur le papier vers 5 heures du matin. Quand les premiers balayeurs entrent en action sous ta fenêtre. Musique étrange du balai de genêt qui pousse, amasse et ramasse les feuilles mortes tombées pendant la nuit. Poème écrit pour tes étudiants. Des étudiants charmants qui ne comprennent pas ton intérêt pour les balayeurs et les balayeuses du campus. Ne comprennent pas que tu puisses leur dire bonjour, à chacun, chaque matin. Les immortaliser en photographies. Les balayeurs, ce n'est pas un sujet intéressant, a tranché, une fois pour toutes, la Chef de classe.

 

       Le balayeur

 

Dès le début d'octobre

D'un geste précis et sobre,

Il entre en scène,

Sans mise en scène,

Ici ou ailleurs,

Lui, le balayeur...

 

Il décrit d'étranges arabesques

Dessine d'invisibles fresques,

Avale des morceaux entiers de trottoir

Ne se raconte pas d'histoire,

Ne tire aucune gloire,

D'un destin pourtant méritoire...

 

Il balaie du matin au soir

Ne prend guère le temps de s'asseoir,

Vous le regardez sans le voir,

Sa vie est monotone,

A peine si ça vous étonne,

Le balayeur efface l'automne.

 

Un beau matin donc, dès ton entrée dans l'amphi, tu écris au tableau les trois strophes de ton poème. Sans dire un mot. Juste ni hao. Tes étudiantes et tes étudiants lisent, en silence, le mot à mot du poème. C'est un beau moment. Un moment plein. Le plus beau moment de tes six mois chinois.

Tu commences ton cours sans faire référence au poème que tu viens d'écrire à la craie blanche sur le tableau noir. Une heure de cours magistral. Tu maîtrise ton sujet. Les étudiants sont bouche bée. A la pause, une étudiante vient te parler. Elle est très étonnée qu'on puisse écrire un aussi beau poème -ce sont ses mots- sur un métier aussi minable. Tu lui dis que ton père, dans sa vie de jardinier, maîtrisait mieux que personne le geste du balayeur. Qu'il était mort il y a dix ans. Que photographier les balayeuses et les balayeurs du campus et de la ville, les saluer chaque jour, c'est une forme d'hommage à ton père disparu. Que tu espères que le père est fier du fils. Fier des photos et de l'attitude de son fils. Elle sourit. Puis s'en va rejoindre ses amies.

Au cours de la deuxième heure, tu lis, avec tes étudiantes et tes étudiants, à haute voix, plusieurs fois, le poème. Un garçon propose qu'on le traduise en chinois. Une fille estime qu'il faut l'envoyer au journal régional pour qu'il soit publié.

C'est le dernier vers qui fascine. Le balayeur efface l'automne. Impensable pour tes étudiants. Pour toi, c'est d'une lumineuse évidence. A mettre autant d'ardeur et d'application à faire disparaître, à peine tombée, la moindre feuille morte, c'est bien la preuve que le balayeur est porteur d'un pouvoir magique: il est cet être rare qui posséde la "gomme à saisons". Le cours prend fin sur de multiples interrogations. Tu trouves ça bien : aux réponses, tu préfères, depuis toujours, les questions.

 

La semaine suivante, l'étudiante indignée qu'on puisse écrire un aussi beau poème sur un métier aussi minable, vient te revoir à la pause. Tu ne sais si l'expression existe en chinois, mais manifestement, elle a balayé devant sa porte. Fait table rase de ses préjugés. Un beau sourire illumine son visage de Joconde inachevée. Elle te dit, tout de go: 

- Vous savez, Laoshi, maintenant, je dis Bonjour aux balayeuses et aux balayeurs, quand je croise leur chemin. Ils me sourient. Je ne suis pas sûre que leur vie en soit plus heureuse, mais moi, je le suis, Laoshi !  Merci à votre poème.

 

Ce jour-là, tu t'es dit que tu la tenais ta... Révolution culturelle !

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