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14 janvier 2016 4 14 /01 /janvier /2016 00:01
Villers-Bocage. 13 Janvier 2016. © Jean-Louis Crimon

Villers-Bocage. 13 Janvier 2016. © Jean-Louis Crimon

Mon pauvre mortel,

Ne penses-tu pas qu'il faut un certain courage pour affronter la mort sans passer par l'Eglise ? En invitant simplement ceux qui le souhaitent à se retrouver directement au cimetière. Un de tes amis l'a fait. Vous n'en aviez jamais parlé. Tu te souviens de son regard clair et de son air en permanence malicieux. De son goût pour une dérision douce face à l'existence, même si dans le travail, l'homme était on ne peut plus sérieux, méticuleux, parfois même pointilleux. Malicieux, il l'aura été jusqu'à la fin. En ignorant les cieux. Le ciel ne lui en a pas tenu rigueur : il a viré au bleu, le temps de l'enterrement, ne gardant que de légers nuages pour les averses du soir ou de la nuit.

Tu te dis que ce début d'année est décidément trop cruel. Trop de morts. Trop de morts célèbres. L'actualité célèbre goulûment les morts célèbres. Trop de morts connus. Trop de proches, trop de camarades, de copains, d'amis. Trop de morts inconnus, dans les pays en guerre. Trop de morts dans les attentats. Trop de morts de la faim. Trop de morts de la misère.

Tu n'aimes pas les enterrements, pas davantage les crémations. La poésie triste des cimetières t'est pourtant familière. Tu te souviens que ton enfance entière rimait avec cimetière. Cet après-midi, comme dans le poème d'Aragon chanté par Ferrat, il y avait celui qui croyait au ciel, celui qui n'y croyait pas.

Rassemblés tous en cercle autour du cercueil, notre réunion tient, sans le vouloir, de l'assemblée druidique. Tu cherches du regard l'arbre à gui. Au gui l'an neuf, n'est pas un chant de circonstance. Tu aimes cette forme de sacré qui s'enracine sur le païen et le laïque. Avec ce sens de l'humain qui déborde, grâce à l'ultime volonté du défunt : "Ni fleurs, ni plaques, ni couronnes, seulement des dons aux Restos du Coeur".

Toi, tu vis ce qui se passe comme un film légèrement surexposé. Avec une bande son intermittente. Tu te dis : on photographie bien le cercueil et les funérailles des grands hommes. Pourquoi cette réserve à saluer de la même manière les plus anonymes ? La dernière image d'une vie, pour les vivants qui vont poursuivre un temps la route, c'est important sans doute.

Le rendez-vous du cimetière est le seul moyen de réunir toute la famille. Les proches, bien sûr. La grande famille humaine aussi. Qui se persuade que la vie n'a pas été vaine. Les confrères, les consoeurs, les amis, les copains, les camarades, les collègues, les voisins. Tous ceux qui ont aimé et apprécié le mort de son vivant.

Les vivants se rassemblent, se retrouvent, se resserrent, évoquent le mort que certains préfèrent appeler le défunt, le disparu, celui qui n'est plus. Comme si le mot "mort" faisait peur.

Deux hommes, comme deux Druides, prennent la parole pour dire quel homme avait été "de son vivant" celui qui n'est plus. Tu trouves ça bien de dire ça comme ça, simplement. Toi aussi, tu aurais aimé prendre la parole, mais tu n'as pas osé. Au moment du dernier "Au Revoir", en posant la main sur le cercueil, tu as seulement dit tout bas pour ton ami: Je ne sais pas si on se revoit dans la mort, mais j'ai été heureux de te rencontrer dans la vie.

...

Enfant, élevé côté Catholiques, trés tôt enfant de choeur, dès 7 ou 8 ans, c'est toi qui grelottes au bord du rectangle de glaise, ton goupillon dans la main gauche et ton petit seau d'eau bénite dans la droite.

Devant la tombe, monsieur le curé reprend son couplet sur la vie éternelle, mais tu as déjà du mal à imaginer cette vie-là. Ta vie de "mortel" te suffit. Tu te demandes comment c'est la première nuit du mort dans son cimetière. Tu te demandes si les autres morts, déjà là bien avant lui, peuvent lui souhaiter la bienvenue et bon courage. Tu n'oses dire à personne ces pensées bizarres qui te traversent la tête. Tu as peur de passer pour un mécréant.

...

En quittant le cimetière où, passé le temps du recueillement, les vivants reprennent vite les conversations vives à voix haute, quelqu'un a dû dire: on ne se voit plus souvent pour les mariages, heureusement qu'on se retrouve aux enterrements.

Plus bas que tout bas, tu murmures: Serait bien de penser à se voir un peu avant !

Ce soir, mon ami que je ne nomme pas, sinon dans mon coeur, je pense à toi, à ta première nuit dans ce petit cimetière balayé par la pluie et le vent. Comme quand j'avais dix ans, je me dis que la mort, c'est dégoûtant. Même si je sais bien que c'est notre destinée première et dernière. Je relis les premières pages du très beau livre de Jacques Darras. Un titre qui en dit long:

" Nous ne sommes pas faits pour la mort ".

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Published by crimonjournaldubouquiniste
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